Longtemps, le Salvador évoquait davantage les maras, l’émigration et la violence que les plages de surf et les investissements étrangers. En 2015, le petit État d’Amérique centrale enregistrait encore 6 656 homicides. Moins de dix ans plus tard, en 2024, les autorités n’en comptabilisaient plus que 114, soit un taux officiel de 1,9 homicides pour 100 000 habitants. Une transformation spectaculaire qui a profondément changé l’image du pays.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, Nayib Bukele cherche justement à faire de cette nouvelle sécurité le moteur d’une transformation économique plus large. Tourisme, infrastructures, investissements étrangers, nouvelles technologies : le Salvador veut désormais attirer les capitaux et devenir une vitrine en Amérique centrale.
Mais peut-on vraiment parler d’un nouvel « Eldorado » salvadorien ? Derrière la vitrine se trouvent encore une dette publique importante, une forte dépendance envers les États-Unis et des niveaux élevés de pauvreté. Surtout, le modèle Bukele repose sur une politique sécuritaire et une concentration du pouvoir qui suscitent de nombreuses critiques.
De l’un des pays les plus violents du monde à la vitrine sécuritaire de Bukele
La première transformation du Salvador est incontestablement sécuritaire. Pendant plusieurs décennies, les gangs, notamment la Mara Salvatrucha (MS-13) et Barrio 18, ont contrôlé certains quartiers, imposé des extorsions et rendu les déplacements quotidiens difficiles pour une partie de la population.
Le tournant intervient surtout en mars 2022. Après une flambée de violence ayant causé 62 morts en une seule journée, Nayib Bukele instaure un régime d’exception (régimen de excepción). Celui-ci suspend certaines garanties constitutionnelles et donne aux forces de sécurité des pouvoirs considérablement renforcés.
Les résultats sur la criminalité sont spectaculaires. Le nombre d’homicides est passé de 6 656 en 2015 à seulement 114 en 2024. Le taux officiel de 1,9 homicides pour 100 000 habitants place désormais le Salvador parmi les pays affichant les taux les plus faibles d’Amérique latine. Ces statistiques doivent toutefois être utilisées avec prudence : certaines organisations soulignent que la méthode salvadorienne ne comptabilise pas toutes les catégories de morts violentes de la même manière que d’autres États.
Cette amélioration de la sécurité est fondamentale pour comprendre la nouvelle attractivité du pays. La Banque mondiale considère elle-même que la diminution de la criminalité a renforcé la confiance des investisseurs et supprimé l’un des principaux obstacles historiques à la création d’emplois et au développement économique.
Quand la sécurité transforme le Salvador en destination touristique
Le changement est particulièrement visible dans le tourisme. En 2024, El Salvador a accueilli 3,9 millions de visiteurs internationaux, soit une hausse de 17 % en un an selon le ministère salvadorien du Tourisme.
Le programme Surf City symbolise parfaitement cette stratégie. Le gouvernement investit massivement dans les routes, les plages et les infrastructures afin de transformer la côte pacifique en destination internationale du surf. El Salvador accueille désormais régulièrement des compétitions internationales et a notamment conclu un accord avec l’International Surfing Association pour organiser plusieurs championnats mondiaux.
Le tourisme devient donc une composante centrale de la stratégie économique salvadorienne. La Banque mondiale estime que la contribution du voyage et du tourisme avoisine les 17 % du PIB en 2024.
Une économie qui attire de nouveau les investisseurs
Cette amélioration de l’image du pays commence également à se traduire dans les chiffres économiques.
Après une croissance de 3,5 % en 2023 puis 2,6 % en 2024, c’est 3,9 % qu’elle atteint en 2025, notamment grâce aux investissements, à la construction, au tourisme et aux transferts de fonds de la diaspora. La Banque mondiale estime que l’investissement privé a progressé de 26,2 % cette année-là, tandis que la construction a augmenté de plus de 20 %.
L’investissement direct étranger fournit également un exemple intéressant. Au premier trimestre 2025, les premières données de la Banque centrale salvadorienne faisaient état de 322 millions de dollars d’IDE, soit une hausse de près de 65 % en un an. Il s’agissait alors du montant trimestriel le plus élevé enregistré depuis 2018.
Bukele cherche en parallèle à construire un environnement fiscal particulièrement favorable aux nouvelles entreprises. La Ley de Fomento a la Innovación y Manufactura de Tecnologías, adoptée en 2023, prévoit par exemple jusqu’à 15 ans d’exonération d’impôt sur le revenu, d’impôts municipaux, de certains droits de douane et de taxation des plus-values pour des activités technologiques éligibles. Intelligence artificielle, cloud, cybersécurité, semi-conducteurs ou robotique sont notamment concernés.
L’objectif est clair : transformer un petit pays de quelque six millions d’habitants en plateforme régionale d’investissement.
Du Bitcoin au pragmatisme économique
Impossible néanmoins de parler de la stratégie économique de Bukele sans évoquer le Bitcoin.
En septembre 2021, El Salvador était devenu le premier pays du monde à faire du Bitcoin une monnaie officielle, aux côtés du dollar américain. Cette décision avait permis au pays d’obtenir une visibilité internationale considérable et devait, selon le gouvernement, faciliter les transferts d’argent et développer l’inclusion financière.
Le bilan économique a cependant été beaucoup plus limité. Le FMI souligne que l’utilisation quotidienne du Bitcoin est restée faible et qu’aucune amélioration évidente de l’inclusion financière n’a pu être attribuée à son adoption.
En janvier 2025, le gouvernement a donc réformé la loi. L’acceptation du Bitcoin par les entreprises est devenue volontaire, les impôts doivent être payés en dollars et plusieurs caractéristiques essentielles du statut de monnaie ayant cours légal ont été supprimées. Cette évolution était une condition importante du rapprochement avec le FMI.
Quelques semaines plus tard, le Fonds approuvait un programme de 1,4 milliard de dollars sur 40 mois. En ajoutant les financements d’autres institutions internationales, l’enveloppe devait dépasser 3,5 milliards de dollars.
Le « nouvel Eldorado » salvadorien repose donc aujourd’hui beaucoup moins sur la révolution Bitcoin que sur des facteurs plus classiques : sécurité, tourisme, infrastructures, investissement privé et amélioration du climat des affaires.
El Salvador, nouveau terrain de jeu de la Chine ?
Un autre acteur joue un rôle croissant dans cette transformation : la Chine.
El Salvador a rompu ses relations diplomatiques avec Taïwan au profit de Pékin en 2018. Le rapprochement s’est ensuite accéléré sous Bukele. Après une visite du président salvadorien en Chine en 2019, Pékin s’est engagé dans plusieurs grands projets d’infrastructures.
La spectaculaire Biblioteca Nacional de El Salvador (BINAES) constitue l’un des symboles les plus visibles de cette coopération. Sa construction, financée par un don chinois, représente environ 54 millions de dollars. La coopération chinoise concerne également un nouveau stade national, des infrastructures touristiques, une usine de traitement de l’eau du lac Ilopango ou encore le développement de la côte pacifique. Reuters estimait en 2024 à environ 500 millions de dollars les projets d’infrastructure liés à la coopération chinoise.
En 2026, la Chine participait encore à la construction de trois projets majeurs : le nouveau stade national, le centre de foires et de conventions CIFCO et la station de traitement de l’eau d’Ilopango. Les deux pays ont par ailleurs lancé en 2024 des négociations en vue d’un accord de libre-échange.
Le Salvador apparaît ainsi comme un petit État où se rencontrent les influences des deux grandes puissances mondiales.
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Les États-Unis restent pourtant incontournables
Malgré le rapprochement avec Pékin, Washington demeure de très loin le partenaire indispensable du Salvador.
L’économie salvadorienne est dollarisée depuis 2001 et les États-Unis restent essentiels pour son commerce, son tourisme et surtout pour sa diaspora. En 2024, les Salvadoriens vivant à l’étranger ont envoyé 8,9 milliards de dollars, soit environ 24 % du PIB. La dépendance a encore augmenté en 2025 : selon les dernières données de la Banque mondiale, les remesas ont atteint l’équivalent d’environ 27,5 % du PIB.
Autrement dit, plus d’un quart de la richesse annuelle du pays correspond désormais à des transferts reçus de l’étranger (remesas), essentiellement des États-Unis.
L’année 2026 a d’ailleurs confirmé le rapprochement entre Washington et San Salvador : les deux pays ont signé un accord destiné notamment à favoriser les investissements américains dans les minerais critiques salvadoriens. Ce dernier point donne presque un sens littéral à l’expression de nouvel « Eldorado ».
Bukele tente donc de mener une diplomatie économique pragmatique : profiter des capitaux et infrastructures chinoises sans rompre avec un partenaire américain dont dépend une grande partie de l’économie nationale.
Un « miracle économique » encore très relatif
Pour autant, les chiffres ne permettent pas encore de parler de miracle.
La dette publique reste l’une des principales fragilités du pays. Les estimations de 2025 utilisées aujourd’hui par la Banque mondiale la situent autour de 90 % du PIB, malgré une amélioration du déficit budgétaire. Le programme du FMI vise précisément à replacer cette dette sur une trajectoire plus soutenable.
Surtout, les progrès économiques ne bénéficient pas encore à toute la population. Après avoir atteint 30,3 % en 2023 selon les statistiques nationales reprises par la Banque mondiale, la pauvreté aurait diminué autour de 28 % en 2025. Le marché du travail reste par ailleurs marqué par une très forte informalité : environ 68 % des travailleurs occupaient encore un emploi informel en 2023.
Le Salvador reste donc une économie relativement pauvre et extrêmement dépendante des remesas. L’amélioration de la sécurité a créé de nouvelles possibilités économiques, mais elle n’a pas encore résolu les problèmes structurels de productivité, d’éducation et de qualité de l’emploi.
Le prix politique du « modèle Bukele »
Enfin, le succès sécuritaire et économique relatif du Salvador s’accompagne d’une transformation profonde de son système politique.
Bukele, élu une première fois en 2019, a remporté l’élection présidentielle de 2024 avec 84,7 % des voix. Son parti, Nuevas Ideas, a parallèlement obtenu 54 des 60 sièges de l’Assemblée législative.
En juillet 2025, cette majorité a adopté une réforme constitutionnelle par 57 voix contre 3 autorisant la réélection présidentielle indéfinie, faisant passer le mandat présidentiel de cinq à six ans et supprimant le second tour.
Le régime d’exception instauré en 2022 reste par ailleurs au cœur des critiques. Plus de 90 000 personnes avaient été arrêtées fin 2025. Human Rights Watch documente des cas de détentions arbitraires, de mauvais traitements, de disparitions forcées et d’atteintes au droit à un procès équitable.
C’est donc tout le paradoxe du « modelo Bukele » : la politique ayant permis une amélioration spectaculaire de la sécurité est également celle qui a considérablement renforcé le pouvoir exécutif et affaibli plusieurs contre-pouvoirs.
Alors, le Salvador est-il vraiment le nouvel Eldorado ?
Le Salvador bénéficie aujourd’hui d’un visage méconnaissable par rapport à celui des années 2010. La chute de la criminalité a permis au tourisme de décoller, aux investissements de progresser et à l’État de promouvoir une nouvelle image internationale. Entre les projets chinois, le rapprochement avec Washington, Surf City et les incitations fiscales, Bukele veut clairement transformer son pays en destination privilégiée pour les touristes et les investisseurs.
Mais parler d’« Eldorado » reste prématuré. La croissance salvadorienne s’accélère mais reste loin de celle d’un miracle économique ; la dette reste proche de 90 % du PIB, la pauvreté touche encore plus d’un quart de la population et la dépendance aux remesas américaines est considérable.
Surtout, le cas salvadorien pose une question particulièrement intéressante pour une copie de concours : jusqu’où une société est-elle prête à sacrifier certaines libertés publiques en échange de la sécurité ?
Le Salvador constitue ainsi un excellent exemple pour traiter les thèmes de la démocratie en Amérique latine, du populisme, de la sécurité, du développement économique, des relations Chine-Amérique latine ou encore de l’influence des États-Unis dans la région. Plus qu’un nouvel Eldorado déjà accompli, le pays est aujourd’hui un véritable laboratoire politique et économique du continent.
Pour approfondir cette diffusion du modèle sécuritaire salvadorien, tu peux consulter notre article sur la “bukélisation” du continent latino-américain ici !
Un peu de vocabulaire pour les concours !
À retenir : las pandillas = les gangs ; la delincuencia = la criminalité ; la tasa de homicidios = le taux d’homicides ; el régimen de excepción = l’état d’exception ; encarcelar = emprisonner ; la inversión extranjera = l’investissement étranger ; atraer capitales = attirer des capitaux ; las remesas = les transferts d’argent des expatriés ; la deuda pública = la dette publique ; los contrapoderes = les contre-pouvoirs ; la reelección indefinida = la réélection indéfinie ; el Estado de derecho = l’État de droit.



