Chez Saint-Exupéry, aimer n’est jamais un simple sentiment : c’est une épreuve, un engagement et parfois un projet commun. À travers ses romans, sa correspondance et ses textes philosophiques, l’écrivain montre que l’amour passionnel peut brûler, tandis que l’amitié construit et fait durer. Un auteur incontournable pour penser le thème « aimer ».
A propos de Saint-Exupery
Nous allons donc nous pencher ensemble sur l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry, un romancier, poète, reporter et aviateur français né en 1900 et disparu au large des côtes françaises en 1944. En parallèle de sa carrière de pilote pour l’Aéropostale, Saint-Exupéry consacre une partie croissante de son temps à l’écriture. Il s’inspire de ses expériences pour publier ses premiers romans : Courrier sud, puis Vol de nuit. En 1939, il obtient le prix de l’Académie française pour Terre des hommes. Après le décès de Saint-Exupéry furent publiés Le Petit Prince, un conte philosophique, et Citadelle, une œuvre inachevée regroupant plusieurs thèmes récurrents dans l’œuvre de Saint-Exupéry.

La question philosophique posée dans l’œuvre de Saint-Exupéry
Tout au long de son œuvre, Saint-Exupéry met en exergue les différentes manières d’aimer. Mais au-delà de ces différences, il pose la question fondamentale suivante : en quoi aimer est-il la marque de notre humanité ?
Les enjeux de la question
Au fil de la lecture de Saint-Exupéry, on découvre que ce dernier présente dans son œuvre un panorama varié des différentes façons d’aimer. Au-delà de l’amour, Saint-Exupéry met en exergue l’amitié. Il montre que l’amitié est parfois la façon la plus intense d’aimer, plus forte que l’amour notamment. Il montre comment, dans nos vies, l’amitié occupe une place décisive.
L’amour, ce feu de l’humanité
Des lettres qu’a envoyées régulièrement Antoine de Saint-Exupéry à son épouse Consuelo, il ressort avant tout une chose : l’amour n’est pas un long fleuve tranquille. Cependant, le sentiment amoureux apparaît tout de même comme une force vive qui anime aussi bien l’aviateur que sa femme. En effet, la vie de Consuelo et d’Antoine fut semée d’embûches, mais ils sont tous deux toujours restés fidèles à leur engagement.
Une passion vive…
L’amour qui unit Antoine à sa femme est une passion intense. Et c’est cette passion que l’on retrouve dans les lettres que s’échange le couple entre 1930 et 1944. En effet, dans son œuvre et surtout dans les lettres qu’il envoie à son épouse, il fait de la personne aimée une nécessité absolue sans laquelle il ne peut vivre. L’amour semble alors la manière la plus vive d’aimer, comme si l’amour qui brûle en chaque homme et en chaque femme agissait comme une force motrice plus intense que l’amitié par exemple.
Extrait :
« Plume d’or,
Je ne puis vivre sans vous. Je viendrai vous chercher. Plume d’or, vous êtes la plus adorable femme du monde. Une fée. J’aurais pleuré sur votre lettre. »
De Antoine à Consuelo, [Toulouse, fin juin ou juillet 1931]
Antoine et Consuelo sont liés par cette relation amoureuse et intense comme une promesse, celle de se retrouver toujours, et ce, malgré leurs différences et l’éloignement qui les sépare souvent.
… mais parfois dévastatrice
Cependant, cette passion amoureuse n’en est pas moins parfois une épreuve. Dans cette Correspondance, Antoine dépeint aussi cet amour comme une force parfois destructrice. En effet, si la passion réchauffe, elle peut parfois brûler et c’est l’expérience que font Consuelo et Antoine de Saint-Exupéry. La vie conjugale des deux amants fut un parcours chaotique. Antoine, avide d’aventures et souvent en vol, attend de sa femme une attention et un réconfort permanents. Malheureusement, le caractère fantaisiste de cette dernière et son profond désir de liberté vont souvent faire ressentir à Antoine un sentiment d’abandon.
Extrait :
« Consuelo, si tu savais comme c’est méchant et mal ce que tu me fais là. »
De Antoine à Consuelo, [Casablanca, 1931]
Extrait :
« Consuelo, il est temps peut-être encore : ayez pitié de moi.
Je hais mon amour, Consuelo. Car il m’empêche d’être en paix. Vous n’êtes vous-même que loin des hommes. Pourquoi Consuelo chérie ? Pourquoi, m’ayant humilié, me faites-vous le mal supplémentaire de ne pas rentrer ? Consuelo, je crève de soucis. »
De Antoine à Consuelo, [New York, 1931]
L’amour est donc une première façon d’aimer qu’il traite dans ses écrits, et surtout dans sa correspondance privée avec son épouse. Ces lettres présentent le tiraillement que présente la passion amoureuse dans l’œuvre de Saint-Exupéry, entre joie intense et douleur.
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L’amitié, la plus belle façon d’aimer selon Saint-Exupery
L’amitié est également un thème récurrent dans son œuvre. On la retrouve dans un certain nombre d’œuvres de l’écrivain, et ce, de différentes manières. La dédicace d’abord. Cette dernière a pour objectif de témoigner de ses sentiments de gratitude ou d’amitié envers une personne à qui un auteur dédie une œuvre. Or, il dédie son troisième roman, Terre des hommes, à son ami, l’aviateur Henri Guillaumet. On comprend donc bien l’importance que revêt cette amitié. De même, Le Petit Prince est dédicacé à Léon Werth, le meilleur ami de Saint-Exupéry.
L’amitié est le sel de la vie pour Saint-Exupery
Extrait :
« L’ami d’abord c’est celui qui ne juge point […] L’ami dans l’homme c’est la part qui est pour toi et qui ouvre pour toi une porte qu’il n’ouvre peut-être jamais ailleurs. Et ton ami est vrai et tout ce qu’il dit est véritable, et il t’aime même s’il te hait dans l’autre maison. […] Ton ami est fait pour t’accueillir. […] L’amitié, c’est la trêve et la grande circulation de l’esprit au-dessus des détails vulgaires. […] Aimer, ce n’est pas nous regarder l’un l’autre, mais regarder ensemble dans la même direction. »
Citadelle, LVIII, Antoine de Saint-Exupéry
Il présente l’ami comme une altérité, mais une altérité neutre, qui dépasse le stade du jugement et de la critique. L’ami est celui qui est toujours là et sur qui on peut compter. Il est certain que l’amitié est pour Saint-Exupéry une des plus belles façons d’aimer. En effet, la confiance et la bienveillance sont pour lui le propre de l’amitié, une amitié qui fait de l’autre un être à part à qui je donne ma confiance et qui me donne la sienne en retour. L’amitié devient alors le sentiment à part, celui des êtres capables de tenir leurs promesses à autrui.
L’amitié est ainsi, pour Antoine, un projet commun, celui de « regarder ensemble dans la même direction ». A l’inverse de l’amour, l’amitié ne consiste pas dans la contemplation de l’autre, mais dans la capacité à considérer une amitié comme un lien unique qui permet à plusieurs êtres de s’unir autour d’un projet commun. Les amis sont ceux qui, au-delà des mots, se connaissent et sont capables de regarder ensemble vers un objectif commun.
L’amitié pour faire société
Extrait :
« – Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu’est-ce que signifie ‘apprivoiser’ ?
– C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie créer des liens…
– Créer des liens ?
– Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde… »
Le Petit Prince, Chapitre XXI, Antoine de Saint-Exupéry
Dans ses écrits, Saint-Exupéry n’aura de cesse de montrer que l’amitié est le sel de vie. C’est elle qui trace des chemins aux hommes au fil des rencontres qu’ils font. Pour Saint-Exupéry, c’est la possibilité de se faire des amis, de construire des projets communs qui caractérise la capacité de l’homme à faire société, à dépasser le stade de l’individualité et donc de persévérer dans son humanité. Saint-Exupéry présente donc l’amitié comme base des relations sociales. Pour cet auteur, nous devons cultiver nos amitiés comme le petit prince arrose sa rose. Être humain, c’est donc aussi être capable de tisser des belles amitiés, et donc d’être un bon ami.
Saint-Exupéry : aimer, passion et amitié (synthèse)
| Forme d’aimer | Caractéristiques | Illustrations dans l’œuvre | Enjeu philosophique |
|---|---|---|---|
| Amour passionnel | Intense, vital, parfois douloureux et destructeur | Correspondance avec Consuelo | L’amour comme force vive mais instable |
| Amour éprouvant | Source de souffrance et de dépendance affective | Lettres de New York et Casablanca | Aimer expose à la vulnérabilité |
| Amitié | Confiance, fidélité, absence de jugement | Terre des hommes, Citadelle | L’amitié comme forme supérieure d’aimer |
| Amitié fondatrice | Créer des liens, rendre l’autre unique | Le Petit Prince | Aimer, c’est faire société |
| Aimer humainement | Regarder ensemble dans la même direction | Citadelle | Aimer comme projet commun |
Conclusion
Saint-Exupéry représente dans son œuvre les différentes formes que peut prendre le verbe aimer, de la passion dévorante à l’amitié authentique. L’auteur dévoile au lecteur qu’au-delà de l’amour, l’amitié est peut-être une plus belle façon d’aimer et également un moyen pour l’homme de faire société. Saint-Exupéry le redit, aimer, ce n’est pas s’admirer ou admirer l’autre, mais bien regarder ensemble dans la même direction.
Sources
Correspondance, Consuelo, Citadelle, Le Petit Prince de Saint Exupery. Ces oeuvres ont été édités par la maison Gallimard



