L’animal et le spécisme dans la modernité L’animal et le spécisme dans la modernité
Dans cet article, nous nous appuyons sur le Chapitre V de la Libération animale de Peter Singer pour présenter une brève histoire du spécisme... L’animal et le spécisme dans la modernité

Dans cet article, nous nous appuyons sur le Chapitre V de la Libération animale de Peter Singer pour présenter une brève histoire du spécisme à l’époque moderne.

 

I – Rappel : définition du spécisme

Avant d’entrer dans cette histoire du spécisme, il nous faut tout d’abord comprendre le terme au sens précis où il sera employé ici. Le spécisme est une idéologie. Une idéologie est un ensemble d’idées défendues par une certaine catégories d’individus pour justifier et perpétuer leur domination sur une autre catégorie d’individus. Ainsi, le spécisme est un ensemble d’idées défendues par les êtres humains afin de justifier et de perpétuer leur domination sur les animaux. Cette idéologie, en Occident, a été formée et répandue par les plus grands penseurs de notre tradition.

Cette éthique animale idéologique d’Occident est fondée sur le judaïsme et l’Antiquité grecque, dont le christianisme est la synthèse. Elle se perpétue ensuite à l’époque moderne à travers la Renaissance.

 

II – La Renaissance

1) Humanisme =/= humanitarisme

On pourrait penser que la Renaissance, avec l’avènement de la pensée humaniste, mène à une redéfinition de notre rapport aux animaux et accorde un statut moral plus positif à ces derniers. Mais cette présupposition vient d’une confusion entre l’humanisme d’une part, et l’humanitarisme de l’autre. L’humanitarisme est la tendance à agir humainement, c’est-à-dire à adopter un comportement qui soit bon moralement. L’humanitarisme, en ce sens très large, devrait donc mener au respect des animaux.

Mais l’humanisme n’est pas l’humanitarisme. L’humanisme est une doctrine qui accorde une valeur suprême à l’être humain et considère qu’il occupe une place centrale dans l’univers. Une telle doctrine est donc prédisposée à perpétuer la croyance en une distinction essentielle entre l’homme et l’animal et la croyance en la suprématie du premier sur le second.

 

2) Valorisation de l’homme et désintérêt pour l’animal

La différence entre l’humanisme et la scolastique médiévale (la philosophie théologique du Moyen Âge représentée par saint Thomas) n’est donc en réalité qu’une différence d’accentuation thématique. L’un comme l’autre posent l’existence d’un Dieu ayant créé l’homme à son image pour lui accorder la domination sur Terre. Mais là où la scolastique insiste sur la faiblesse de l’homme et son péché originel, l’humanisme met l’accent sur son libre arbitre et sa valeur supérieure par rapport à celle des autres animaux. Le célèbre Discours de la dignité de l’homme de Pic de la Mirandole est parfaitement représentatif de cette orientation :

l’homme est le mieux loti des êtres animés, digne par conséquent de toute admiration […] dans l’ordre de l’univers, où non seulement les bêtes pourraient l’envier, mais les astres, ainsi que les esprits de l’au-delà. Chose incroyable et merveilleuse ! Comment ne le serait-elle pas, puisque de ce fait l’homme est à juste titre proclamé et réputé une grande grande merveille, un être décidément admirable ?

Le passage de la théologie médiévale à l’humanisme de la Renaissance est donc à cet égard comparable au passage de la mentalité romaine à la religion chrétienne : s’il est vrai que tous deux constituent un progrès moral dans le statut qu’ils accordent aux hommes, et à tous les hommes, ils constituent en revanche une stagnation concernant le statut moral de l’animal.

 

II – Le XVIIe siècle

1) Le dualisme cartésien

Le Moyen Âge chrétien et l’humanisme, on l’a vu, ont été des périodes de stagnation pour l’éthique animale. Le XVIIe siècle, au contraire, est le siècle où le mépris de l’animal s’aggrave et atteint son maximum historique. C’est en grande partie la philosophie de Descartes qui mène à ce résultat moral.

Le cartésianisme est une synthèse entre éléments provenant de deux sources bien différentes : la pensée chrétienne d’une part, et l’esprit scientifique moderne de l’autre (la mécanique notamment).

Pour Descartes, l’intégralité de la réalité matérielle est organisée selon des lois purement mécaniques. Toutes les choses matérielles sont en quelque sorte des horloges plus ou moins complexes. L’homme, en tant que corps, n’est lui aussi qu’une horloge complexe. En revanche, il possède une conscience, et la conscience n’est pas réductible à la matière. Il existe donc une autre sorte de matière, la « matière spirituelle » en quelque sorte, dans laquelle la réside la conscience.

 

2) La théorie de l’animal-machine

Il semblerait donc que le cartésianisme doive appliquer le même raisonnement aux animaux : physiquement, ce sont des machines, comme les hommes, mais ils possèdent une conscience, et donc une âme, comme les hommes.

Cependant, le versant chrétien de la pensée de Descartes l’empêchait d’attribuer aux animaux une âme immortelle et une conscience capable de souffrance. En effet, il aurait alors fallu poser la question embarrassante de ce que deviennent les animaux après leur mort, et il aurait fallu admettre que Dieu décide de faire souffrir des êtres qui n’ont pas péché. Autrement dit, des présupposés théologiques forts empêchaient Descartes de suivre ce qu’on peut considérer comme la logique du versant scientifique de sa pensée.

Descartes finit donc par opter pour la conclusion, selon beaucoup aberrante, que les animaux n’ont pas d’âme, et donc pas de conscience. Contrairement à l’homme, ils sont réduits à leur pur statut d’horloge : c’est la fameuse théorie de l’animal-machine.

La conséquence de cette théorie pour l’éthique animale est très lourde : si les animaux sont de purs machines dépourvues de conscience, ils sont dépourvus de sensibilité et ne peuvent donc pas souffrir. Cette position éthique, outre les avantages théologiques qu’on vient de mentionner, permet également de légitimer l’expérimentation animale qui se développe de plus en plus en ces temps de progrès scientifique.

 

III – Les Lumières et le XIXe siècle

1) Rousseau, Voltaire et Bentham : végétarisme et reconnaissance de la sensibilité animale

C’est à partir du XVIIIe siècle, siècle des Lumières, que le statut moral de l’animal est progressivement reconnu. Ainsi, Voltaire et Rousseau font l’éloge du végétarisme. Bentham, pour sa part, affirme avec force l’existence de la sensibilité animale et soutient que, dans nos considérations morales, la souffrance des animaux doit être prise en compte à égalité avec celle de l’homme.

 

2) La charge antispéciste de Darwin

Au XIXe siècle apparaissent au niveau législatif les premiers signes de la prise en compte de la valeur morale des animaux. En Angleterre, des lois contre la cruauté gratuite envers les animaux sont mises en place, et des associations voient le jour pour recueillir des témoignages et initier d’éventuelles poursuites.

Sur le plan théorique, l’événement majeur consiste sans nul doute dans la publication des travaux de Darwin. En 1871, Darwin montre que l’homme descend du singe, remettant en cause les deux idées majeures de l’idéologie spéciste héritée du christianisme, à savoir la place centrale de l’homme et sa domination sur le reste de la Création. Les hommes ne sont pas faits à l’image de Dieu mais sont des animaux. Ils ont simplement évolué à partir d’espèces antérieures et dites inférieures. Les présupposés théologiques fondant l’indifférence morale envers l’animal sont donc considérablement ébranlés.

 

Pour résumer

Le spécisme est une idéologie, c’est-à-dire un ensemble d’idées qui visent à justifier et perpétuer la domination de l’homme sur l’animal. En ce sens, la pensée occidentale moderne est en grande partie un spécisme.

L’humanisme perpétue l’indifférence morale vis-à-vis de l’animal : il insiste sur le libre arbitre humain et sur la valeur supérieure de l’homme par rapport aux animaux, négligeant donc la situation morale de ceux-ci.

Le XVIIe siècle est le pire siècle pour l’animal : le mécanisme cartésien, couplé aux idées chrétiennes, mène Descartes à refuser la conscience à l’animal et donc à nier sa capacité de souffrance.

La situation s’améliore au XVIIIe et XIXe siècle : Rousseau et Voltaire préconisent le végétarisme, Bentham insiste sur la capacité de souffrance des animaux. Darwin, ensuite, prouve que l’homme est né de l’évolution d’espèces animales antérieures, mettant à mal le récit biblique fondateur de l’idéologie spéciste occidentale.

Bruno Bonnefoy