John Locke, philosophe anglais du XVIIᵉ siècle, occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée moderne. Dans son œuvre majeure, Essai sur l’entendement humain (1690), il propose une réflexion novatrice sur la nature de la conscience et de l’identité personnelle. Selon lui, ce n’est ni le corps ni l’âme qui garantissent la continuité du « moi », mais la mémoire, seule capable d’assurer le lien entre nos expériences passées et notre existence présente. Cette conception, à la fois empiriste et introspective, marque une rupture profonde avec la tradition métaphysique et pose les fondements de la philosophie moderne du sujet.
Essai sur l’entendement humain
Nous allons nous intéresser à un texte de John Locke, philosophe empiriste du 17ème siècle. C’est un texte qui se trouve dans son ouvrage Essai sur l’entendement humain au Chapitre 27. Il illustre très bien la mémoire comme fondement de l’identité personnelle. Le chapitre 27 au paragraphe 2 sera l’objet de notre attention toute particulière : c’est dans cette partie qu’il expose sa thèse sur le rapport entre identité personnelle et mémoire. Vous pouvez facilement trouvez le texte en question sur Internet ou dans le GF Corpus dirigé par Alexandre ABENSOUR.
L’auteur interroge la notion d’identité personnelle qu’il met en lien avec celle de la conscience et de la mémoire. Ainsi, il s’agit d’un texte qui s’inscrit dans votre programme de CG et porte plus particulièrement sur le rapport entre la mémoire de soi et l’identité personnelle. John Locke pose la question suivante : qu’est-ce qui fonde l’identité personnelle ? Comment se fait l’identité personnelle ?
Zoom sur John Locke : père de l’empirisme et du libéralisme
John Locke (1632-1704) est un philosophe anglais dont la pensée marque un tournant dans l’histoire des idées modernes. Fondateur de l’empirisme, il affirme que toute connaissance provient de l’expérience : l’esprit humain est une « table rase » que l’expérience vient façonner. Dans son Deuxième traité du gouvernement civil (1690), il défend l’idée que le pouvoir doit reposer sur le consentement des gouvernés, posant ainsi les bases du libéralisme politique.
Ses réflexions sur la liberté, la tolérance et les droits naturels, vie, liberté, propriété, influenceront profondément les Lumières et les démocraties modernes.

La thèse défendue par John Locke, la mémoire comme fondement de l’identité personnelle
À en lire l’Essai sur l’entendement humain, c’est la conscience qui fonde l’identité personnelle. A priori, on pourrait affirmer que l’identité personnelle d’un individu repose sur le corps de celui-ci : Michel est une personne car Michel a le même corps toute sa vie. Pourtant chez Locke, ce n’est pas la continuité du corps qui fait l’identité mais la continuité de la conscience, ce qui signifie qu’une même personne peut exister dans différents corps et que l’identité du corps ne garantit pas l’identité de la personne.
Autrement dit, un même homme peut abriter différentes personnes : l’exemple typique, c’est Dr Jekyll & Mr Hyde. Un même corps humain (un individu) est composé de deux personnes : Dr Jekyll a une conscience et Mr Hyde une autre conscience tout à fait différente.

Le plan du texte de John Locke
Au sein du chapitre 2 de l’Essai sur l’entendement humain, nous allons nous intéresser à seulement cinq paragraphes. §9, §10, §13, §16 et le §20. Chacun de ces paragraphes répond à une problématique particulière, et le dernier est une application de la thèse exposée précédemment, c’est-à-dire la mémoire comme fondement de l’identité personnelle.
Qu’est-ce qu’une personne selon John Locke ?
Dans un premier temps, John LOCKE s’attache à définir ce qu’est une personne : il s’agit, selon lui, d’un être pensant qui se reconnaît comme unique à travers la variation de temps et de lieux. Locke pose préalablement le principe selon lequel il n’y a pas de perceptions inconscientes : toute perception est consciente. Il n’y a pas d’inconscient chez LOCKE, ainsi il n’y a pas de souvenirs inconscients (voir FREUD). Dans ce cadre, la mémoire est la capacité à lier les perceptions passées aux perceptions présentes. Ce qui fait que je suis une seule et même personne, pour Locke, c’est que je me souviens de mes actions et perceptions passées. Autrement dit, c’est la mémoire qui fonde l’identité personnelle.
L’identité d’une personne s’étend aussi loin que la conscience peut atteindre rétrospectivement toute action ou pensée passée.
John Locke (1632-1704)

La continuité corporelle ne fonde pas l’identité personnelle
Après avoir posé la définition de l’identité personnelle, Locke, dans l’Essai sur l’entendement humain, pose la question suivante. L’identité personnelle suppose-t-elle l’identité de la substance de la personne (de son corps et de son âme) ? Autrement dit, si on prenait ma conscience et qu’on la mettait dans un autre corps, serais-je encore la même personne ? Oui ! Pour Locke, nous conservons notre identité personnelle même si nous changeons de substance. C’est-à-dire de corps ou d’âme. Par conséquent, la continuité corporelle ne fonde pas l’identité personnelle. Comme on l’a vu, c’est au contraire la mémoire qui fonde l’identité personnelle.
Locke distingue ainsi la notion de personne de celle d’individu. Un individu, qu’il appelle ici une substance (corps et âme) peut abriter plusieurs personnes s’il possède plusieurs consciences. L’exemple typique que nous pourrions prendre pour illustrer ce phénomène est celui de Dr Jekyll and Mr Hyde. Un même individu (c’est-à-dire, un même corps) abrite deux consciences, et donc deux personnes distinctes.
La conscience est au fondement de l’identité personnelle
Ainsi, ce n’est pas la continuité corporelle qui fonde l’identité personnelle, mais bien la conscience. En effet, c’est l’ensemble de ce que contient la conscience, ou plus exactement cette partie de la conscience qu’est la mémoire, c’est-à-dire des actions réalisées par l’individu dans le passé, qui fonde l’identité personnelle.
Pourquoi est-ce la conscience qui est le fondement de notre identité personnelle ? C’est par le fait qu’une conscience accompagne l’ensemble des actes de cette personne. La mémoire c’est la conscience en tant qu’elle lie des perceptions de la réalité successives qui se sont produites par le passée. C’est pourquoi l’idendité personnelle se fonde sur le fait qu’une même conscience rassemble les souvenirs de ce que l’on a fait par le passé et de ce que l’on a fait aujourd’hui. Ainsi, la conscience fait l’identité personnelle et la mémoire est une sous-partie de l’identité personnelle.
La Persistance de la Mémoire de Salvador Dali
Un cas particulier de l’identité personnelle et de la mémoire, l’oubli
Dans le dernier paragraphe du texte, Locke va s’intéresser à un cas particulier de sa thèse. Thèse selon laquelle la conscience – et donc la mémoire, car il n’y a que des souvenirs conscients – fonde l’identité personnelle. Il va en effet répondre à une objection très courante, celle de l’oubli. Et poser la question suivante : “Si l’on oublie totalement une portion de notre vie, peut-on dire que l’on est la personne qui a fait les actions oubliées ?”
Supposé que je perde entièrement le souvenir de quelques parties de ma vie […] ne suis-je pourtant pas la même personne qui a fait ces actions, qui a eu ces pensées, desquelles j’ai eu une fois en moi-même un sentiment positif, quoique je les ai oubliées présentement ?
John Locke (1632-1704)
En cohérence avec sa thèse, Locke répond que non : si l’on oublie une portion de sa vie, alors on n’est pas la personne qui a fait ces actions ou qui a eu ces pensées. Et c’est là que la distinction entre personne et individu prend son sens à nouveau : ce n’est pas la même personne, car on n’a pas conscience d’avoir réalisé ces actes ou d’avoir eu ces pensées, par contre on est bien l’individu qui les a réalisées !
Je réponds à cela que nous devons prendre garde à quoi ce mot Je est appliqué dans cette occasion. Il est visible que dans ce cas il ne désigne autre chose que l’homme. Et comme on présume aisément que le même homme est la même personne, on suppose aisément qu’ici le mot Je signifie aussi la même personne. Mais s’il est possible à un même homme d’avoir en différent temps une conscience distincte et incommunicable, il est hors de doute que le même homme doit constituer différentes personnes en différents temps.
John Locke (1632-1704)
Pour résumer la thèse de la mémoire comme fondement de l’identité personnelle
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- Avant d’exposer son raisonnement, Locke définit la personne comme un être pensant. Etre qui va se reconnaître comme unique à travers le temps et l’espace. Exemple : Toi, étudiant de classe prépa, si je te montre des photos de toi à 6 ans, tu reconnais être cette personne. Et cela, même si tu as grandi (j’espère) ou changé de lieu depuis.
- Locke se demande ensuite ce qui fonde l’identité d’une personne. Est-ce le fait de disposer du même corps sur le long terme ? Il répond que non, que ce n’est pas la continuité corporelle mais bien la conscience. Il distingue ainsi la notion d’individu (une unité corporelle ou spirituelle) de celle de personne. L’individu est constitué par l’a continuité du corps ; la personne, elle, est constituée par la continuité de la conscience. Il peut donc y avoir deux personnes au sein d’un même individu (Dr Jekyll & Mr Hyde). Inversement, une personne peut “habiter” plusieurs individus. Comme avec notre exemple de photo, nous voyons bien que vous avez “changé de corps” depuis vos 6 ans. Vous n’êtes en quelque sorte plus le même individu, toutefois vous n’avez pas le sentiment d’être une autre personne !
- Ainsi, la mémoire est au fondement de l’identité d’une personne. Si on vous accuse d’un acte dont vous n’avez pas le souvenir, alors vous n’êtes pas la personne qui est à l’origine de ces actes mais l’individu ! La réflexion de John Locke sur la mémoire et l’identité personnelle permet de mieux comprendre la distinction entre le corps, la conscience et la personne. Le tableau ci-dessous présente les points essentiels de cette thèse, tels qu’ils apparaissent dans l’Essai sur l’entendement humain.
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| Concept | Définition selon Locke | Exemple ou illustration |
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| Identité personnelle | Continuité de la conscience à travers le temps, indépendamment du corps ou de l’âme. | Je me reconnais dans une photo de moi enfant, bien que mon corps ait changé. |
| Mémoire | Capacité à relier les perceptions passées aux perceptions présentes. Elle fonde l’identité personnelle. | Je me souviens d’un acte passé : c’est ce souvenir qui me rend identique à celui qui l’a accompli. |
| Conscience | Perception immédiate de nos pensées, de nos actes et de notre existence à travers le temps. | Quand je réfléchis à une action passée, je relie ma conscience présente à celle du passé. |
| Individu | Unité biologique ou matérielle (corps et âme). Il peut abriter plusieurs personnes s’il possède plusieurs consciences. | Exemple de Dr Jekyll et Mr Hyde : deux consciences dans un même individu. |
| Oubli | Lorsque la mémoire disparaît, la personne n’est plus la même bien que l’individu le soit toujours. | Si j’oublie une partie de ma vie, je reste le même individu, mais je ne suis plus la même personne. |
Te voilà maintenant prêt à analyser convenablement la thèse de la mémoire comme fondement de l’identité personnelle. John LOCKE (dans son Essai sur l’entendement humain) !



