La catharsis chez Aristote La catharsis chez Aristote
Dans sa Poétique, Aristote évoque le processus de catharsis, ou purgation des passions, qui définit le rôle de la tragédie. La représentation (mimesis) théâtrale... La catharsis chez Aristote

Dans sa Poétique, Aristote évoque le processus de catharsis, ou purgation des passions, qui définit le rôle de la tragédie. La représentation (mimesis) théâtrale d’émotions excessives débarrasserait les spectateurs de leurs propres passions. De cette façon, assister à un déchaînement de violence permet aux spectateurs de faire preuve de mesure.

 

La catharsis chez Aristote

Dans sa Poétique, Aristote cherche à définir le pouvoir d’action de chaque forme poétique, dont la tragédie. Il distingue trois type d’effets : l’éducation (paideia), la catharsis et le divertissement. En particulier, il réfléchit aux effets concrets que la tragédie provoque chez le spectateur. Il explique que « le poète doit agencer le plaisir qui vient de la pitié et de la terreur au moyen de l’imitation ». Autrement dit, l’imitation d’une scène suscitant pitié et terreur provoque, par sa forme, du plaisir. Nous verrons dans l’explication du mécanisme cathartique comment des émotions désagréables deviennent plaisantes.

Catharsis, pitié et terreur

Aristote définit la tragédie comme « l’imitation d’une action de caractère élevée et complète […] accomplissant au moyen de la pitié et de la terreur la catharsis de telles émotions. » Ainsi, la tragédie est définie par sa fonction morale. Il ne distingue que deux émotions dont elle libère l’âme : la pitié et la terreur.

Ces deux émotions sont symétriques. En effet, un événement qui nous terrifie lorsqu’il nous arrive suscite la pitié (eleeina) lorsqu’il arrive à quelqu’un d’autre. Elles répondent aux caractéristiques du héros tragique. Il est aussi monstrueux qu’humain, aussi coupable qu’innocent, aussi bourreau que victime. En cela, il est propre à provoquer la terreur autant que la pitié. Ainsi, par la tragédie, deux émotions par nature antagonistes se trouvent réunies chez le spectateur.

L’exemple d’Œdipe-Roi

Aristote invoque l’exemple d’Œdipe, personnage de nature ni vicieuse ni exemplaire, qui subit une situation malheureuse par une faute et non par vice. C’est bien lui qui tue son père et épouse sa mère, se rendant coupable d’inceste, conformément à la prophétie. Cependant, ces crimes ne résultent pas de son propre vice mais de son ignorance. En effet, il ignore l’identité de ses parents lorsqu’il les retrouve. Afin de se punir, il décide de se crever les yeux. Le caractère monstrueux de ses crimes provoque la terreur, mais le châtiment qu’il endure suscite la pitié. La terreur vient aussi de l’identification au héros. Parce que son malheur apparaît comme immérité ou disproportionné, le spectateur peut craindre de le subir à son tour. Comme le héros, le spectateur craint le malheur sur lequel il n’a pas de contrôle.

La possibilité pour le spectateur de s’identifier avec le héros tragique est au cœur de la tragédie. En cela, « la poésie est plus philosophique et plus importante que l’histoire, car la poésie exprime plutôt le général, et l’histoire le particulier » (La Poétique). En effet, le poème tragique représente des événements et des émotions dans lesquels tous peuvent se reconnaître, même des millénaires plus tard.

Catharsis et musique

Aristote utilise aussi le terme catharsis dans sa Politique pour désigner l’apaisement ressenti à l’écoute des chants sacrés, lorsque le calme succède à l’exaltation des émotions. Là aussi, la catharsis est associée à une sensation de plaisir.

 

Le mécanisme de catharsis

Le terme de catharsis peut avoir deux traductions : celui de purgation et celui de purification. La purgation transforme les émotions excessives en émotions vertueuses. C’est une catharsis « dionysiaques ». Au contraire, lorsque les passions sont purifiées, a lieu dans l’âme une séparation du pur et de l’impur. L’âme ne garde que ses éléments purs, c’est la catharsis « apollinienne ».

Or, cette catharsis est produite par une imitation reconnue comme telle. Elle peut donc être considérée comme un processus cognitif plus que psychologique. Dans ce processus cognitif, le spectateur ressent d’abord la pitié, puis, par symétrie, la terreur, l’identification au héros survenant dans un second temps. Aristote y voit plutôt un processus physiologique : le spectacle des passions opère comme un traitement qui purifie l’âme de ses substances néfastes, de même que le corps se débarrasserait d’un corps impur.

La catharsis, un rééquilibrage physiologique qui mène à la vertu

Justement, pour Aristote, les émotions sont associées à des modifications physiologiques (De l’âme). Pitié et terreur provoquent même des réactions opposées : la première réchauffe la bile noire tandis que la seconde la refroidit. Rappelons ici que la bile noire est l’une des quatre humeurs qui influence l’état psychologique. La catharsis agit donc comme un médicament, qui purifie en apportant le « trouble par excès de chaleur ou de froideur » (Problème I, 42, attribué à Aristote). Cette purification rééquilibre la bile et la soulage de ses excès.

En bref, le mécanisme cathartique est un rééquilibrage humoral. Il purifie de toutes les émotions susceptibles de provoquer un excès humoral, donc toute émotion excessive. Le plaisir ressenti lors de la catharsis vient de l’apaisement de la chaleur provoquée par la pitié grâce au refroidissement provoqué par la terreur. Cette vision de la catharsis rappelle la définition de la vertu donnée par Aristote, à savoir l’équilibre, le juste milieu, entre le vice par excès et le vice par défaut (Ethique à Nicomaque).

Aristote distingue trois type d’effets : l’éducation (paideia), la catharsis et le divertissement. C’est l’effet éducatif qui est associé à un enseignement moral, ce qui renforce l’idée que la catharsis n’a pas une visée éthique mais bien médicale.

 

L’héritage aristotélicien en psychologie : catharsis et dévoilement de l’inconscient chez Freud

Freud insiste sur le lien entre faute et catharsis. La faute montre que le héros est faillible et que le spectateur peut s’y identifier. Freud prend l’exemple d’Œdipe-Roi de Sophocle pour affirmer que la représentation de désirs inconscients refoulés est aussi importante que les émotions produites sur les spectateurs.

Freud relève plusieurs critères pour que la catharsis opère. La représentation doit mettre en scène un désir refoulé substantiel dans notre développement personnel, dont la situation subie par le héros remet en cause le refoulement. Ainsi, le spectateur s’identifie au héros et comprend son trouble. Mais le désir doit être suffisamment choquant pour que le spectateur ne le reconnaisse pas en lui de façon consciente. Au contraire, la catharsis ne s’opère que sur les plans des émotions sans que le spectateur ne comprenne le processus à l’œuvre. Le spectateur perçoit donc son désir de façon détournée, sans s’y confronter de façon frontale.

Par la représentation théâtrale, le spectateur fait l’expérience de son inconscient, car il s’identifie à un personnage confronté aux désirs qu’il partage sans en être conscient. La tragédie, en dévoilant le désir inconscient, agit comme une cure. Parce que le désir est représenté à travers la fiction, sa représentation ne suscite pas de résistance chez le spectateur, qui pourtant, par identification au héros, en fait une expérience intime.

Le dévoilement de la faute se fait de façon progressive, suivant les étapes de la cure. D’abord, l’exposition de la faute, dans laquelle le personnage ne se reconnait pas, puis le processus de compréhension par maturation, enfin l’acceptation ou prise de conscience par laquelle il reconnait en lui ce qui a été exposé en premier lieu.

Marie Murat

Etudiante en M1 à HEC Paris après deux ans de prépa ECS à Sainte-Geneviève