Okja, un film animaliste Okja, un film animaliste
Dans cet article, nous vous proposons une analyse du film Okja de Bong Joon-ho.   Quelques mots sur le réalisateur et son film Okja... Okja, un film animaliste

Dans cet article, nous vous proposons une analyse du film Okja de Bong Joon-ho.

 

Quelques mots sur le réalisateur et son film

Okja est un film sud-coréen du réalisateur Bong Joon-ho, sorti en 2017. Le réalisateur a également reçu la Palme d’Or à Cannes pour son film Parasite en 2019.

Okja est un film animaliste grand public : réalisé dans un style relevant de l’entertainment hollywoodien, il vise à véhiculer les valeurs de l’animalisme (courant de l’éthique qui cherche à défendre les droits ou les intérêts des animaux) auprès d’une large audience.

Le projet de la Mirando Corporation : le concours du supercochon

Le film raconte l’histoire d’une firme agro-alimentaire familiale américaine, la Mirando Corporation, qui cherche à rétablir son image auprès du public. L’ancien PDG de la firme est un certain Mirando, qui a exploité si impitoyablement le travail de ses ouvriers dans les décennies qui précèdent que la réputation de son entreprise en a été compromise. Lucy Mirando, sa petite fille et le PDG actuel de la firme, souhaite rectifier les erreurs de communication de son aïeul. Elle met en place un projet de longue haleine, qui prétend promouvoir les valeurs de l’environnement et du respect de la vie animale, et lutter en même temps contre la faim dans le monde.

La firme affirme en effet avoir fait la découverte, dans une ferme située au Chili, d’un « super porcelet », qu’elle ramène dans ses locaux aux Etats-Unis et dont elle a tiré 26 bébés. Ces supercochons sont « eco friendly », ils ont une faible empreinte écologique, consomme peu et produisent peu de déchets. Bien sûr, ils ont également très bon goût. Le projet de la firme consiste à répartir ces 26 bébés dans 26 pays différents, dans le cadre d’un concours du meilleur supercochon où chacun d’entre eux est confié, pendant 10 ans, à un éleveur local réputé. Ce dernier doit élever le supercochon conformément à ses techniques d’élevage traditionnel. Après 10 ans d’élevage, le meilleur de ces supercochons, le « supercochon suprême », sera sélectionné et élever en masse pour être transformé en produits alimentaires.

Communication et réalité

Telle est l’histoire qui nous est présentée lors de la séquence d’ouverture du film, où Lucy Mirando présente son projet à des journalistes dans les locaux de l’ancienne usine de son grand-père, désormais désaffectée. Mais la mise en scène du réalisateur suggère déjà lourdement la fausseté et l’hypocrisie du discours de la PDG en insistant sur son caractère artificiel et mensonger et en soulignant le contraste entre cet exercice de communication et la réalité. Lucy Mirando, en effet, impeccablement maquillée, prononce un discours mielleux et tapageur dont l’hypocrisie est manifeste, sur uns scène aux couleurs fausses et criardes qui jure avec l’univers désolé qu’est l’usine désaffectée du grand-père Mirando.

Ce contraste constitue un motif récurrent du film, et vise à montrer l’opposition radicale et insurmontable entre l’éthique animale d’une part, et les impératifs économiques de l’industrie agro-alimentaire d’autre part. Le spectateur apprend d’ailleurs progressivement au cours du film que tout ce qui a été raconté lors de ce discours inaugural est faux. En réalité, le supercochon n’a pas été trouvé au Chili, mais fabriqué en laboratoire : il s’agit d’un animal génétiquement modifié, information que la firme dissimule au grand public pour éviter les inquiétudes concernant les risques sanitaires ou la qualité gustative de la viande.

De la même manière, les éleveurs traditionnels ne jouent qu’un rôle de surface dans le projet Mirando : les propriétés désirées du supercochon ont déjà été fixées en lui lors de sa fabrication en laboratoire. Les éleveurs locaux et leurs techniques d’élevage traditionnelles visent simplement à dissimuler le caractère industriel du produit et à lui donner une image séduisante pour le consommateur. Les éleveurs ne sont donc en réalité que des outils promotionnels. Bref, l’objectif évident du réalisateur est de dénoncer l’hypocrisie de ce qu’on appelle aujourd’hui le greenwashing, stratégie de communication consistant, pour une entreprise, à vanter mensongèrement les vertus écologiques et éthiques de ses produits.

Lorsque, au cours du film, l’image publique de la firme sera à nouveau menacée, on verra que la direction des affaires passera de Lucy Mirando à sa sœur jumelle diabolique, Nancy, qui fait fi des précautions de communication et adopte une méthode plus musclée. À travers ce duo à la limite de la bouffonnerie, le réalisateur suggère que le la méthode douce et la méthode forte dans la direction des affaires ne sont pas si éloignées que ça l’une de l’autre. Les deux sœurs, en effet, sont motivées par la même finalité, qui est la rentabilité économique de l’entreprise. La différence ne se situe qu’au niveau des moyens jugés les plus efficaces pour atteindre cette fin.

Le lien entre l’homme et l’animal

Le projet marketing de l’entreprise Mirando mène cependant au développement d’une relation affective forte entre l’un des 26 supercochons, appelé Okja, et une jeune fille coréenne, Mija, petite-fille de l’éleveur local auquel l’animal a été confié. Le film développe très rapidement la relation affective et morale qui existe entre le cochon et la jeune fille. Une des séquences de présentation de ces deux personnages nous montre Mija tombée d’une falaise par accident, mais sauvée au dernier moment par Okja qui se blesse en se sacrifiant pour la jeune fille. L’animal est d’emblée humanisée, montrée comme capable de sentiment et surtout de sentiment moral. Okja est présentée comme une personne au même titre que Mija, et la relation entre ces deux personnes est au cœur du film.

Malheureusement, au bout de 10 ans, la Mirando Corporation vient reprendre Okja, qui est le gagnant du concours du supercochon. Naturellement, Mija ne l’entend pas de cette oreille, mais le cochon est récupéré en son absence.

Alors qu’elle s’apprête à partir à Séoul pour retrouver et sauver Okja, un bref dialogue a lieu entre elle et son grand-père. Ce dialogue est très représentatif des enjeux du film. Le grand-père informe Mija de ce qui va arriver à Okja : « épaule, filet, travers, jarret », dit-il en traçant des traits rouges, à l’aide d’une sorte de craie, sur une photo d’Okja accrochée au mur. Cette mise en scène vise à mettre en opposition deux rapports fondamentalement différents à l’animal : la photo d’Okja, prise dans un style « photo de famille », renvoie à l’attachement de Mija pour Okja et présente Okja comme un animal-personne. Les mots du grand-père et les traits rouges qu’il trace sur la photo rappellent au contraire, avec une certaine violence, le statut de simple animal-aliment que lui assigne l’industrie agro-alimentaire. « C’est son destin », dit le grand-père de Mija, qui représente ici le mode de pensée traditionnel.

On verra d’ailleurs que l’intérêt économique du grand-père est un biais qui étouffe probablement ses sentiments moraux, car lorsque Mija brise une tirelire pour en prendre le contenu afin d’aller aider Okja, il se rue sur l’argent et essaye d’empêcher Mija de le récupérer au motif qu’elle risquerait de se couper avec les bris de la tirelire. Le personnage n’est pas pour autant diabolisé : le grand-père est toujours présenté sous un jour sympathique, et sa motivation économique semble plutôt l’effet de sa pauvreté que de sa laideur morale.

L’animalisme et l’activisme : un véritable universalisme

Un autre ensemble de personnages importants apparaissent au cours du film : ce sont des activistes animalistes, qui vont essayer de sauver le supercochon des griffes de la firme. Avec Mija, ils sont, de façon transparente, les porte-parole du réalisateur. Bien qu’étant obligés, en vue de l’efficacité de leurs actions, d’employer des moyens relativement violents, ils insistent perpétuellement sur leur volonté de ne blesser personne (« on n’aime pas la violence, on ne veut pas vous faire de mal ! ») et s’excusent lourdement, jusqu’au comique, auprès des victimes de leurs actions. Leur credo est de ne blesser ni humains, ni animaux. Ils cherchent avant tout à infliger des dégâts économiques et de réputation à la Mirando Corporation. En effet, dans le monde contemporain hypermédiatisé, la bataille entre les activistes et la firme est avant tout une bataille de la communication.

Ces activistes sont donc montrés comme les représentants d’un véritable universalisme moral, qui inclut tous les êtres sentients (capables de souffrance et de plaisir). Le caractère qui est ici prêté à ces activistes visent sans doute à discréditer une accusation courante contre les animalistes, selon laquelle ces derniers aiment les animaux par dégoût ou par haine des humains.

Entre utilitarisme et déontologisme

L’une des séquences du film met cependant en scène le conflit entre une conception déontologique et une conception utilitariste de l’éthique animale, qui renvoie, dans le débat philosophique contemporain, à l’opposition entre Peter Singer et Tom Regan. Après avoir récupéré Okja, ils révèlent en effet à Mija qu’ils voulaient simplement l’équiper d’une caméra cachée puis la restituer à la Mirando Corporation afin de filmer les atrocités qui ont cours dans leurs laboratoires. Leur opération implique donc le sacrifice d’Okja, qui y subira probablement de grandes violences. Les activistes souhaitent laisser le choix à Mija, mais l’un d’entre eux choisit de lui mentir sur la suite des opérations, sans le dire à ses compagnons. Le groupe des activistes d’une part, et Mija d’autre part, représentent donc les deux branches d’un dilemme moral situé entre l’option déontologiste et l’option utilitariste : faut-il sacrifier Okja pour sauver les autres supercochons, ou respecter le droit d’Okja à être protégée de toute maltraitance ?

Quoi qu’il en soit, la stratégie des activistes sera mise en place et les images prises dans les laboratoires de la Mirando Corporation révéleront la réalité aux consommateurs : Okja y est sévèrement maltraitée (coups de bâton électifié, accouplement forcé) et des centaines d’autres supercochons vivent dans de petites cages insalubres, souffrant de graves malformations corporelles dues aux expériences pratiquées sur eux.

Déshumanisation et carnisme

Une autre séquence du film vise à questionner le carnisme, c’est-à-dire l’idéologie justifiant la consommation de viande. Okja se trouve dans un état second à cause du traitement violent dont elle a été victime au laboratoire. Elle et Mija se retrouve, mais le supercochon ne reconnaît pas son ancienne amie. Se trouvant dans un état de totale « déshumanisation », elle tente littéralement de croquer Mija. Reprenant ensuite soudainement ses esprits, elle s’interrompt brutalement.

L’idée illustrée dans cette séquence est que nous ne sommes pas réellement nous-mêmes quand nous dévorons un autre être vivant. Le consommateur de viande est aliéné, parce qu’il chosifie l’être vivant qu’il consomme et oublie qu’il s’agit d’un être sentient comme lui. Ainsi, c’est au moment où Okja reprend ses esprits qu’elle se souvient que Mija n’est pas de la nourriture, mais une personne, et une personne avec laquelle elle a un lien affectif et moral. Cette scène invite le spectateur à faire le même parcours qu’Okja, c’est-à-dire à se rendre compte que l’animal n’est pas une nourriture, mais un être conscient et sentient avec lequel il peut avoir un lien.

Spécisme = antisémitisme

La fin du film développe une comparaison entre les victimes juives de la Shoah et les victimes animales de l’industrie agro-alimentaire. En effet, Mija finit par accéder aux abattoirs de la Mirando Corporation et découvre que des milliers de supercochons semblables à Okja sont entassés dans ce qui ressemble très fortement à des camps de concentration, avant d’être brutalement mis à mort.

Cette comparaison du traitement des animaux au génocide juif est une technique rhétorique puissante, qui permet de reconduire contre l’exploitation animale le sentiment d’indignation très fort du spectateur contre le nazisme. Elle renvoie en même temps à une ligne argumentative classique de la pensée animaliste, qu’on retrouve par exemple dans la Libération animale de Singer : le spécisme, c’est-à-dire le fait de discriminer moralement un être en raison de son appartenance à une autre espèce, est exactement identique, dans sa logique, au racisme, c’est-à-dire au fait de discriminer moralement un être en raison de son appartenance à une autre race.

L’ultime réalité derrière la communication

D’autre part, cette séquence quasi finale révèle au spectateur le tabou suprême de l’industrie agro-alimentaire, c’est-à-dire le lien entre le steak et l’animal, en nous montrant le moment précis de la transformation de l’un en l’autre. Cette réalité, qui est abstraitement sue mais toujours escamotée et retirée hors de la vision du consommateur, est ici mise en scène sans fard. Par là, un démenti définitif est apporté à la stratégie de communication de la Mirando Corporation : la violence envers l’animale est consubstantielle à toute industrie agro-alimentaire. Plus largement, cette séquence rappelle ce que l’humanité prend le soin de se cacher dans son rapport alimentaire aux animaux.

Le souci de l’animal et l’idolâtrie de l’argent

Plus loin à la fin du film, nous assistons à la confrontation finale entre Mija, représentante de l’animalisme, et Nancy, la sœur maléfique de Lucy Mirando, représentante du monde impitoyable des affaires. « C’est ma propriété », répond cette dernière à Mija qui souhaite récupérer Okja. Cette confrontation exprime le conflit entre deux visions sur le statut de l’animal : animal-personne pour Mija, Okja est un animal-chose et source de profit économique pour Nancy.

Mija tend finalement une petite figurine de cochon en or, qui lui a précédemment été offerte par son grand-père, pour l’échanger à Nancy contre son cochon réel. Le cochon d’or fait ici songer au Veau d’Or de la Bible. Le Veau d’Or y est le symbole de l’idolâtrie, c’est-à-dire du culte rendu à un faux dieu. Le cochon d’or symbolise manifestement le fait que le but existentiel de la PDG, derrière son apparente rationalité, relève de la superstition et d’une idolâtrie de l’argent. Autrement dit, la logique de la firme est rationnelle au niveau des moyens, mais irrationnelle au niveau des fins. D’où un gros plan sur la PDG, yeux écarquillés et fascinée par l’objet, qui révèle son fanatisme malsain.

Le cochon d’or est finalement envoyé à la PDG par Mija qui le fait glisser sur le sol couvert de sang de l’abattoir, scène qui poursuit le propos précédent en symbolisant la conversion de la souffrance en profit qui est l’essence des activités de la Mirando Corporation.

Cette séquence est donc une invitation à reconsidérer rationnellement et affectivement nos fins : souhaitons nous maximiser notre plaisir, ou notre richesse matérielle, au détriment de l’animal ? Ou bien souhaitons-nous avant tout vivre une existence éthique en respectant les animaux ?

D’Okja aux milliards d’autres animaux qui souffrent

Une des dernières scènes du film sert d’ouverture au propos et suggère que le sauvetage d’Okja est insuffisant. Dans cette scène, en effet, Mija et Okja, en traversant le camp pour en sortir définitivement, voient que des milliers d’autres supercochons y sont entassés dans des conditions misérables. Au loin retentissent, à intervalles réguliers, les détonations du pistolet qui sert à exécuter ceux des leurs qui sont un à un, mécaniquement, transportés à l’intérieur de l’abattoir. Finalement, tous les supercochons se mettent, en chœur, à pousser un long hurlement de détresse. L’histoire singulière d’Okja est ainsi universalisée en même temps qu’est rappelée la nécessité de poursuivre la lutte animaliste : Okja n’est qu’un animal qui a souffert parmi des milliards d’autres.

Bruno Bonnefoy