Schopenhauer – Déterminisme pour l’animal, liberté pour l’homme ? Schopenhauer – Déterminisme pour l’animal, liberté pour l’homme ?
Dans cet article, nous nous penchons sur l’étude que fait Schopenhauer de la différence entre l’homme et l’animal du point de vue de la... Schopenhauer – Déterminisme pour l’animal, liberté pour l’homme ?

Dans cet article, nous nous penchons sur l’étude que fait Schopenhauer de la différence entre l’homme et l’animal du point de vue de la liberté.

 

Quelques mots sur Schopenhauer et son livre

Schopenhauer est un philosophe allemand du XIXe siècle. À la fois disciple et critique de Kant, son idée majeure est que la « chose en soi », jugée inconnaissable par Kant, est en réalité une force universelle qu’il appelle la Volonté.

Le Mémoire sur la liberté de la volonté humaine porte, comme son titre l’indique sur la question du libre arbitre. Cet article porte sur les paragraphes 22 à 34 de cet ouvrage.

 

Le thème

Le thème principal de ces paragraphes est le libre arbitre chez l’homme et l’animal.

 

La question

Schopenhauer cherche à répondre à la question suivante : l’homme est-il, comme l’animal, soumis au déterminisme naturel, ou bien peut-il s’en émanciper par une faculté spéciale qu’on appelle le libre arbitre ?

 

Les enjeux

Pour bien comprendre l’intérêt de la question, il faut saisir ses enjeux. La conception traditionnelle de l’homme en fait un être à part dans la nature, aussi bien sur le plan du langage que de la rationalité, de la liberté ou de la perfectibilité. Schopenhauer cherche à évaluer cette conception traditionnelle sur le plan précis de la liberté, afin d’établir si l’homme est ou non en droit de s’attribuer à cet égard un pouvoir spécial, et comme surnaturel, par rapport à l’animal dont les actions sont intégralement soumises à la nature. C’est donc toute une anthropologie philosophique qui est en jeu dans cette question.

 

La thèse

La thèse de Schopenhauer est que l’homme est en réalité tout aussi déterminé que l’animal dans ses actes. Cette soumission à la causalité naturelle est simplement plus difficile à percevoir chez l’homme car il est un être vivant plus complexe que l’animal.

 

Le plan

On exposera d’abord la définition de la loi de causalité présentée par Schopenhauer. On étudiera ensuite la manière dont elle s’applique à l’animal, puis la manière dont elle s’applique à l’être humain.

 

I – La loi universelle de la causalité et les trois genres d’êtres

1) La loi de causalité

Schopenhauer défend d’abord l’idée qu’il existe une loi universelle dans la nature, appelée la loi de causalité ou loi de la cause et de l’effet. Elle s’exprime comme suit :

La loi de causalité ne signifie pas moins que, lorsque le changement antécédent – la CAUSE – s’est produit, le changement qui ensuite en découle – l’EFFET – ne peut manquer de se produire, en suivant NÉCESSAIREMENT.  (p. 93)

Autrement dit, tous les changements des choses qui existent dans la nature sont soumis à la loi de causalité. Tous les événements qui se produisent, du plus minuscule au plus gigantesque, sont l’effet d’une cause antérieure. Le cours de la nature n’est que l’ensemble de la chaîne dont chaque maillon succède au précédent en obéissant à cette loi universelle.

 

2) Classification tripartite des êtres naturels

Les êtres ou choses naturelles qui sont soumis à cette loi universelle peuvent être rangés en trois grandes catégories. Il y a d’abord les choses inorganiques, comme par exemple les rochers. Il y a ensuite les êtres organiques non conscients, qui sont les végétaux. Il y a enfin les êtres organiques conscients, qui se divisent en deux catégories : les animaux d’une part, et les hommes d’autre part.

 

3) Tripartition corrélative des formes de la loi de causalité : cause, excitation, motivation

La loi de causalité s’applique à tous ces êtres, mais selon trois formes diverses qui correspondent aux trois divers genres d’êtres. Autrement dit, elle s’applique différemment à chacun de ces trois genres d’êtres.

La causalité se manifeste comme cause au sens strict dans le monde inorganique ; comme excitation dans le monde végétal ; enfin comme motivation dans le monde animal. Mais dans tous les cas elle implique, selon Schopenhauer, la même nécessité.

            La cause au sens strict s’applique aux changements mécaniques (physiques et chimiques) des êtres inorganiques. Elle présente deux caractéristiques : 1° elle suit la loi de l’égalité de l’action et de la réaction ; 2° elle suit la loi de la correspondance du degré de l’effet et du degré de la cause.

L’excitation s’applique aux organismes en tant que tels, c’est-à-dire aux végétaux et aux fonctions organiques des corps animaux. Elle se caractérise par le fait que les deux lois précédentes ne valent pas pour elle.

La motivation s’applique aux animaux. Elle est la causalité passant par la connaissance. Elle apparaît chez les êtres plus complexes, aux besoins multiples, qui doivent choisir eux-mêmes les moyens de les satisfaire. Dans le cadre de la motivation, la cause s’appelle le motif. Le motif est une représentation présente dans la conscience. Une force motrice intérieure, la volonté, réagit alors à ce motif pour produire une action.

 

4) Invisibilité de l’action du motif

Par opposition à la cause au sens strict et à l’excitation, l’action du motif est totalement invisible, car son médium est la connaissance, qui se trouve à l’intérieur de l’individu, dans sa tête. Il n’a besoin que d’être perçu un instant, sans réclamer de contact, de durée ou d’intensité particulière.

 

II – La loi de motivation chez l’animal et l’homme

1) L’animal et la sphère de la perception

Selon Schopenhauer, l’animal est dépourvu de raison, de pensée. Les représentations qu’il peut avoir dans l’esprit sont donc exclusivement des représentations qui se présentent à lui dans la sphère de la perception, c’est-à-dire dans son environnement plus ou moins immédiat.

Ainsi, bien que l’invisibilité du motif rende son identification difficile, ce travail est facilité par le fait que, chez l’animal, le motif déterminant de l’action est nécessairement une représentation d’un objet de son environnement. Les actions d’un chat sont faciles à prévoir, parce que nous savons qu’en vertu de son état du moment il réagira selon un schéma simple aux objets qui se trouvent dans son environnement, la pâtée, le coussin ou la souris en plastique.

 

2) La raison humaine comme dilatation spatio-temporelle

La conscience humaine, cependant, se distingue de la conscience animale en ce que l’être humain possède, en plus de la perception, une faculté cognitive supplémentaire, la raison.

L’homme, en effet, n’est pas limité à une connaissance perceptive du monde, mais il peut aussi en former une connaissance conceptuelle : à partir de ses perceptions, il forme des concepts généraux qu’il relie à des sons vocaux pour les fixer. De là découlent ces spécificités humaines que sont le langage, la mémoire, le souci du futur, l’État, les sciences, les arts, etc.

Mais surtout, alors que les animaux vivent exclusivement dans la sphère perceptive, qui est celle de l’espace immédiat et du présent, les hommes, par le concept, peuvent considérer les choses absentes, se reporter au passé et se projeter dans l’avenir. La raison produit donc une sorte de dilatation spatio-temporelle : la raison élargit énormément le monde de l’homme, en lui permettant de se représenter aussi ce qui n’est pas présent devant lui.

 

3) Conséquence de cette dilatation spatio-temporelle sur la motivation humaine

Cette dilatation spatio-temporelle de l’horizon humain, permise par la raison, amène un nouveau rapport de la volonté humaine à ses motifs éventuels. En effet, ces motifs peuvent se trouver en dehors de la sphère perceptive, à laquelle l’animal au contraire est rivé :

Les animaux […] ne connaissent par conséquent que ce qui se présente dans l’immédiat, et vivent exclusivement dans le présent. Les motifs qui meuvent leur volonté doivent donc toujours êtres visibles et présents […] ; ce qui dans ce cas, rend largement évidente la causalité du motif. (p. 101)

 

Le cas de l’homme, on l’a dit, est bien différent :

L’homme, par contre, en vertu de sa capacité d’avoir des représentations NON INTUITIVES, par l’intermédiaire desquelles il PENSE ET RÉFLÉCHIT, possède un horizon infiniment plus vaste, qui comprend ce qui est absent, ce qui est passé, ce qui est à venir : de ce fait, la sphère d’action des motifs, et donc aussi du choix, est beaucoup plus grande que chez l’animal borné au présent étroit. (p.102)

 

4) La motivation rationnelle est nécessaire

On a donc distingué la motivation perceptive des animaux et la motivation conceptuelle des hommes. Dans le premier cas, le motif est une perception ; dans le second, une pensée. Il change certes de nature cognitive, mais dans les deux cas, il agit avec la même nécessité. Bien que le processus de la motivation soit plus complexe chez l’homme du fait de sa rationalité, il n’en demeure pas moins nécessaire. La plus grande complexité de ce processus n’enlève rien à sa nécessité.

 

5) L’inobservabilité des motifs humains et l’illusion du libre arbitre

Ce qui produit l’illusion de la liberté humaine auprès d’un observateur extérieur, c’est donc non seulement que les motifs qui déterminent l’homme avec nécessité sont invisibles (comme chez les animaux), mais aussi que les objets correspondants sont le plus souvent totalement en dehors de la sphère observable. Pour cette raison, on ne peut que très difficilement prédire les actions d’un homme, et nous en déduisons donc à tort qu’il n’est déterminé par rien.

Ainsi, le motif qui détermine un homme à agir peut être une assiette de lasagnes qui se trouve sous ses yeux, un lit qui se trouve dans une pièce avoisinante, mais aussi et surtout un souvenir qui remonte à son enfance ou l’idée soudaine d’un voyage en avion.

De l’inobservabilité de ses motifs, et donc de l’imprévisibilité de ses actions, on conclut à tort à l’inexistence de tout motif déterminant ses actions. Mais en réalité, pour Schopenhauer, ces motifs existent bel et bien, quoique, comme on l’a noté, ils soient souvent dans la tête de l’individu étudié et se dérobent donc à notre observation.

 

Pour résumer

 

La loi de causalité est la loi naturelle selon laquelle tout événement dans le monde est l’effet d’une cause qui le précède.

Cette loi prend trois formes différentes, qui correspondent aux trois genres d’êtres qui existent dans le monde : elle est loi de causalité au sens strict pour les choses inorganiques (comme les rochers), loi de l’excitation pour les végétaux et loi de motivation pour les animaux et les hommes.

La loi de motivation est la loi selon laquelle toute action découle d’un motif (une représentation) présent dans notre conscience. Ce motif, étant situé dans l’esprit de l’individu, est invisible pour un observateur extérieur.

Le motif est cependant situé dans l’environnement immédiat des animaux, qui ne possèdent que des représentations issues de la perception sensible.

Chez les hommes au contraire, qui possèdent la raison, les motifs peuvent aussi être des pensées déconnectées de la réalité immédiate et du présent.

Chez l’homme, par conséquent, la nécessité de l’action est moins apparente du fait de l’invisibilité et de l’inobservabilité de ses motifs. Mais ceux-ci existent pourtant bel et bien, et l’homme n’est donc, en dernière analyse, pas plus libre de ses actions que l’animal.

Bruno Bonnefoy