Thomas d’Aquin – Désire-t-on les choses spirituelles comme on désire les choses terrestres ? Thomas d’Aquin – Désire-t-on les choses spirituelles comme on désire les choses terrestres ?
On s’intéresse dans cet article à Thomas d’Aquin et ses réflexions sur le désir, qui vous le savez sans doute est le thème des... Thomas d’Aquin – Désire-t-on les choses spirituelles comme on désire les choses terrestres ?

On s’intéresse dans cet article à Thomas d’Aquin et ses réflexions sur le désir, qui vous le savez sans doute est le thème des secondes années pour le concours 2020 en culture générale.

 

Quelques mots sur l’auteur et son ouvrage

La scolastique est la philosophie du Moyen Âge. Elle constitue une synthèse entre la philosophie d’Aristote, éminemment respectée à cette époque, et la théologie chrétienne.

En particulier, nous allons étudier un texte de Thomas d’Aquin, philosophe scolastique du Moyen Âge. Ce texte se trouve dans l’œuvre majeure de l’auteur, la Somme théologique (ouvrage monumental d’environ 3000 pages), plus précisément en Ia-IIae, Question 30, Article 1.

 

Le thème de ce texte

Ce texte porte sur le thème du désir, et plus précisément sur la distinction entre deux espèces de désir : le désir sensible et le désir intelligible.

La question philosophique posée dans ce texte par Thomas d’Aquin

Thomas d’Aquin pose la question suivante : l’homme désire-t-il les choses spirituelles comme il désire les choses terrestres ?

 

Les enjeux de la question

Pour bien comprendre l’intérêt de la question, il faut saisir ses enjeux : il s’agit ici, pour Thomas d’Aquin, de détruire une idée contraire à la dignité du christianisme, à savoir l’idée que le désir qui nous pousse vers Dieu serait de la même nature que le désir des choses terrestres. Il s’agit donc de préserver la supériorité et la pureté ontologiques du désir de Dieu par rapport aux désirs sensibles, ontologiquement inférieurs.

 

La thèse de Thomas d’Aquin

La thèse défendue ici par Thomas d’Aquin est donc qu’il existe deux espèces de désir bien distincts : le désir sensible, qui relève du composé âme-corps, et le désir intelligible, qui relève de l’âme exclusivement, et qui est pour cette raison d’une nature supérieure.

 

Le plan du texte de Thomas d’Aquin

Pour comprendre le plan du texte, il faut comprendre la structure de la Somme théologique en général. Celle-ci est divisée en grandes parties portant sur un thème donné ; chacune de ces grandes parties est à son tour divisée en « questions », portant sur un sujet plus particulier ; enfin, chaque question comporte un certain nombre d’articles répondant à un problème relatif au sujet. Ainsi, notre texte se trouve dans une partie intitulée « Les passions », et plus précisément dans la Question 30 intitulée « La convoitise ».

Les articles présentent eux-mêmes une structure précise : Thomas d’Aquin présente d’abord 1° les objections à sa thèse (« Difficultés »), puis 2° les contre-objections (« Cependant »), puis 3° sa propre thèse (« Conclusion ») et enfin une 4° discussion des objections présentées initialement (« Solutions »). Comme les autres, notre article obéit à cette structure, mais nous laisserons de côté la quatrième partie, moins importante.

 

I – Objections : « nous désirons les choses spirituelles comme nous désirons les choses terrestres »

La première partie du texte, donc, consiste à envisager les principales objections qu’on pourrait faire à la thèse. Pour ce faire, Thomas d’Aquin cherche à identifier dans la Bible elle-même, autorité intellectuelle et morale suprême, des passages qui peuvent constituer de telles objections.

Il faut noter que ces objections partent implicitement de l’idée que le désir est en soi un mouvement de l’âme ontologiquement condamnable ou inférieur. Si l’on montre que l’homme « désire » les biens spirituels, alors on aura montré qu’il se porte vers eux d’une manière condamnable ou inférieure.

 

1) « Il existe un désir de sagesse »

Le premier extrait biblique cité par Thomas est le suivant :

Le désir (concupiscentia) de la sagesse conduit au royaume éternel (Sagesse, 6, 21)

Il faut d’abord noter que le terme de « concupiscence », dans la terminologie de la théologie chrétienne, est un terme dépréciatif qui sert en général à qualifier les désirs sensibles, corporels, jugés ontologiquement inférieurs.

En quoi, donc, ce passage de la Bible est-il problématique du point de vue de Thomas ? En ce qu’il semble indiquer clairement que, du point de vue de la Bible elle-même, il existe bien un désir qui porte sur un objet spirituel, à savoir la sagesse. Mais si le désir est en soi condamnable ou du moins ontologiquement inférieur, il s’ensuit que la manière même dont nous nous dirigeons vers cet objet spirituel est condamnable ou inférieure.

 

2) « Il existe un désir des commandements de Dieu »

La deuxième « difficulté » envisagée par Thomas suit exactement la même logique que la précédente. Le passage problématique de la Bible est le suivant :

Mon âme a convoité ardemment tes justifications [c’est-à-dire les commandements de Dieu] (Psaumes, 118, 20)

Comme précédemment, Thomas montre ici qu’un passage de la Bible suggère que les commandements de Dieu sont pour l’homme objet de désir. Encore une fois, donc, cela implique que nous nous rapportons à ces commandements, objets spirituels, d’une manière qu’un chrétien est pourtant censé condamner.

 

3) « À chaque partie de l’âme correspond une espèce de désir »

La troisième objection affirme la même idée, mais sous un angle théorique, à savoir en le déduisant d’un principe plus général. Ce principe est le suivant : à chaque partie de l’âme correspond ce qu’on appelle son « bien propre », qui est pour elle un objet de désir. Or il existe une partie rationnelle de l’âme. Le bien propre de la partie rationnelle, ce sont les biens spirituels ; la partie rationnelle de l’âme désire donc les biens spirituels.

 

II – Contre-objection : « le désir n’existe que dans la partie sensible de notre être »

Dans la deuxième partie de l’article, très courte, Thomas expose une seule contre-objection à l’idée que la partie rationnelle de l’âme serait habitée par des désirs. Elle est tirée de l’ouvrage De Fide orthodoxa du Père de l’Église Jean Damascène, et affirme simplement que le désir n’existe que dans la partie irrationnelle de l’âme.

 

III – Distinction du désir intelligible et du désir sensible

Nous en arrivons enfin à la thèse de Thomas d’Aquin lui-même. Cette thèse est surprenante pour le lecteur, en ce qu’elle ne consiste pas exactement à donner tort aux objections en validant la contre-objection, mais à les dépasser dans une position nouvelle.

 

1) Définition du désir en général

Thomas établit d’abord une définition du désir en s’appuyant sur la citation suivante d’Aristote (troisième et dernière autorité intellectuelle mobilisée dans cet article) :

Le désir est l’appétit de ce qui plaît (Rhétorique, I, II)

Cette définition, assez simple, affirme que le désir suppose deux choses : 1° quelque chose qui plaît, un « bien » ; 2° une tendance (un « appétit ») vers ce que quelque chose qui plaît.

 

2) Plaisir sensible et plaisir intelligible

La démarche de Thomas, dans un deuxième temps, consiste tout simplement à vérifier si notre rapport aux biens spirituels correspond à cette définition.

Il l’admet immédiatement, car il existe bel et bien un plaisir qui se trouve dans les biens spirituels, que la raison désire. Il y a bien un appétit de la raison vers ce qui lui plaît. Il est donc vrai que les objets spirituels sont objets de désir. Thomas semble donc d’abord faire une énorme concession aux contre-objections, en acceptant totalement la contre-objection 3.

Mais la thèse de Thomas d’Aquin s’intéresse à la question sous un autre angle. Il ne s’agit pas pour lui de nier que les objets spirituels sont des objets de désir ; il s’agit de montrer que cette espèce de désir est ontologiquement supérieure en raison de son origine. Autrement dit, il est vrai que nous désirons les biens spirituels, mais ce désir est bon car son origine est bonne.

 

3) Donc : désir spirituel =/= désir corporel

En effet, Thomas attribue le désir/plaisir des objets spirituels à l’âme exclusivement, tandis que le désir/plaisir des objets terrestres concerne le composé âme-corps :

Il semble que la première sorte de plaisir n’appartienne qu’à l’âme ; la seconde relève de l’âme et du corps

Or, l’idée implicite qui sous-tend le propos est que la valeur d’un désir s’estime en fonction de la valeur de l’instance dont il provient. Si le désir provient du composé âme-corps, alors il est ontologiquement inférieur ; mais s’il provient de l’âme seulement, alors il est ontologiquement supérieur. Comme le désir des biens spirituels provient de l’âme, il est d’une nature supérieure.

Thomas fait enfin une précision terminologique importante : il faut réserver le terme de « concupiscence » aux désirs sensibles, corporels.

 

Résumé de la pensée de Thomas d’Aquin sur le désir

En partant du présupposé que le désir est en soi un mouvement inférieur, le texte montre que d’après la Bible nous « désirons » les biens spirituels comme la sagesse où le respect des commandements divins. C’est un problème sérieux du point de vue chrétien, car cela suggère que nous nous rapportons aux biens spirituels d’une manière inadéquate, inférieure.

Le texte envisage ensuite une idée opposée : le désir serait uniquement le fait de la partie irrationnelle de notre être.

La thèse de Thomas d’Aquin renvoie dos à dos ces deux positions opposées : elle admet que les biens spirituels sont pour nous objets de désir, mais elle nie que le désir soit en soi un mouvement inférieur, une mauvaise manière de se rapporter aux choses. Tout dépend en réalité de l’instance dont il émane : il faut distinguer les désirs ontologiquement inférieurs, qui viennent du composé âme-corps, et les désirs ontologiquement supérieurs, qui viennent de l’âme exclusivement.

 

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Bruno Bonnefoy