Russie

Selon un décret signé le 17 septembre dernier par le président russe, les actifs de filiales russes d’entreprises de pays jugés « inamicaux » sont transférés à titre « provisoire » à la société russe LEV Management, proche du Kremlin. Les entreprises Auchan, Lemana Pro (ex-Leroy Merlin) et Nestlé sont concernées. Les autorités françaises dénoncent une « mise sous administration provisoire sans justification ».

Jeudi 17 septembre, Vladminir Poutine a signé un décret transférant à titre « provisoire » les actifs de filiales d’entreprises européennes à une société russe qui en prendra le contrôle. Les actifs d’Auchan et de Lemana Pro (ex-Leroy Merlin) ont ainsi été placés sous le contrôle de la société LEV Management. Selon le média d’investigation indépendant Novaïa Gazeta Europa, cette société serait proche du Kremlin : elle ne compterait qu’un seul salarié, un général du ministère de l’Intérieur russe, et ne réaliserait aucun chiffre d’affaires.

Ces deux enseignes constituaient pourtant des entités commerciales et juridiques autonomes, distinctes de leurs maisons mères respectives. Dès 2023, Adeo, maison mère de Leroy Merlin, cède ses actifs russes au management local. La nouvelle société propriétaire de Leroy Merlin en Russie, basée à Dubaï, renomme dès 2024 l’enseigne Lemana Pro.

La principale raison avancée serait la nationalité de ces entreprises : toutes celles visées par le décret appartiennent à des pays jugés « inamicaux » envers la Russie. Moscou reproche à ces pays d’avoir été parmi les plus actifs dans l’aide apportée à l’Ukraine dans ses frappes contre des infrastructures civiles et économiques russes.

La filiale russe d’Auchan demande des « clarifications » aux autorités

Pour Auchan, qui emploie 33 000 personnes et exploite 241 magasins, dont 61 hypermarchés en Russie, le coup est rude. La filiale russe du groupe a demandé des « clarifications » aux autorités russes, apprend-on dans un communiqué.

Avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’enseigne à l’oiseau rouge, appartenant comme Leroy Merlin à la famille Mulliez, réalisait 10 % de son chiffre d’affaires dans le pays. En 2022, alors que de nombreuses entreprises occidentales quittaient la Russie, Auchan avait fait le choix de rester, une décision qui avait été très critiquée. Sa direction justifiait alors sa présence par le fait que la population russe n’était pas responsable de l’invasion décidée par son dirigeant, et que nourrir la population était une mission essentielle.

Nestlé « prend toutes les mesures nécessaires »

La multinationale suisse Nestlé est également concernée par cette prise de contrôle de ses actifs russes par LEV Management. Le groupe annonce « prendre toutes les mesures nécessaires » pour garantir le respect de ses droits en Russie et maintenir ses activités dans le pays. La filiale russe, qui réalisait 2 % du chiffre d’affaires du groupe en 2021, n’en représente plus que 1 % aujourd’hui. Le groupe emploie actuellement 7 000 personnes et détient six usines en Russie.

Selon l’analyste économique Jean-Philippe Bertschy, Nestlé a réduit ses activités dans le pays depuis l’invasion de l’Ukraine, suspendant une part importante de ses ventes, les importations et exportations non essentielles ainsi que les investissements, pour se concentrer sur les produits alimentaires essentiels à la population.

La France réagit dans un communiqué

Dans un communiqué conjoint, le ministère de l’Économie et celui des Affaires étrangères ont déclaré : « La France dénonce la mise sous administration provisoire sans justification des filiales russes de plusieurs entreprises françaises et européennes », précisant que Paris « est en contact étroit avec les entreprises concernées et appelle les autorités russes à revenir sur cette décision ».

Un risque financier limité pour les groupes concernés

Le risque financier direct demeure limité. Les activités des entreprises concernées en Russie ont drastiquement baissé depuis 2022, et beaucoup d’entre elles, à l’image d’Auchan, disposent d’une autonomie financière et décisionnelle. Elles s’approvisionnaient et commercialisaient essentiellement sur le marché russe, les sanctions économiques ayant rendu quasi impossibles les liens avec les marchés occidentaux. Même bénéficiaires, elles ne pouvaient plus verser directement de dividendes à leur maison mère ou à leurs actionnaires occidentaux.

Le principal risque est plutôt de devoir définitivement céder leurs filiales russes à des prix dérisoires. Un scénario déjà vécu par de nombreuses entreprises occidentales contraintes de quitter précipitamment la Russie en 2022, puis en 2023-2024, lorsque Moscou, en réponse aux sanctions, a commencé à confisquer les avoirs des pays considérés comme hostiles.

Moscou avait déjà pris le contrôle de filiales russes d’entreprises européennes

Ce n’est pas la première fois que Moscou prend le contrôle de filiales russes d’entreprises européennes. Depuis 2023, plus de 25 entreprises issues de pays jugés « inamicaux » ont vu leurs actifs russes saisis par les autorités.

En juillet 2023, Poutine signe un décret lui permettant de prendre le contrôle des actifs russes de Danone. Une administration annoncée comme « temporaire »… mais qui s’est avérée définitive. Près d’un an plus tard, en mai 2024, le groupe français cédait ses actifs russes à une entreprise locale, actant la fin de son activité dans le pays.

En 2024, la filiale russe du groupe italien Ariston, spécialisé dans le matériel de chauffage et de production d’eau chaude, avait elle aussi été placée sous contrôle à titre « provisoire ». Mais après de vives négociations menées par le ministère des Affaires étrangères italien, elle avait pu récupérer le contrôle de sa filiale près d’un an plus tard.

Un précédent qui laisse aux groupes aujourd’hui visés un mince espoir de sortie négociée, bien que très incertain et peu probable dans le contexte actuel.

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Les notions abordées

  • En économie : les sanctions économiques, le risque pays, l’internationalisation des entreprises, les investissements directs à l’étranger (IDE), les avoirs étrangers, le commerce international et le protectionnisme, la souveraineté économique.
  • En management : la stratégie internationale, la structure juridique des filiales, les modalités de croissance.

Les auteurs mobilisables

  • Dani Rodrik permet d’analyser le trilemme de la mondialisation : entre intégration économique, souveraineté nationale et démocratie. Les États ne pouvant en choisir que deux.
  • Robert Gilpin et l’approche en matière d’économie politique internationale permettent de comprendre les conflits de puissance qui se déploient à travers les instruments économiques (sanctions, confiscations).

Pour t’exercer

Sujets potentiellement envisageables dans lesquels mobiliser cet article :

  • Les sanctions économiques sont-elles une arme efficace ?
  • Le risque géopolitique constitue-t-il le principal frein à l’internationalisation des entreprises ?

 

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