Racisme, sexisme, homophobie : où en sont (vraiment) les écoles de commerce ? Racisme, sexisme, homophobie : où en sont (vraiment) les écoles de commerce ?
Récemment, un certain nombre de médias nationaux, à l’instar de Mediapart ou des Echos Start, se sont penchés sur la question des pratiques discriminatoires... Racisme, sexisme, homophobie : où en sont (vraiment) les écoles de commerce ?

Récemment, un certain nombre de médias nationaux, à l’instar de Mediapart ou des Echos Start, se sont penchés sur la question des pratiques discriminatoires dont se rendent coupables les étudiants des Grandes Ecoles de commerce françaises. Si certains de ces papiers se montrent plus nuancés que d’autres, tous dressent un état des lieux plutôt sordide de la situation. On y décrit donc des étudiants (au masculin principalement) qui insultent, humilient, s’autorisent des remarques ou des gestes franchement déplacés, et ce dans une relative impunité.

J’ai voulu, en tant que rédacteur en chef de Major-Prépa et étudiant tout juste diplômé d’une de ces Grandes Écoles de commerce, réagir à ces différents articles. Ce qui suit n’engage donc que moi, et découle de constats purement empiriques. Néanmoins, j’ai d’une part été très impliqué dans la vie sportive, associative (et festive…) de mon école, en tant que président d’asso, “listeux” (comprenez ceux qui tentent d’accéder au mandat d’un bureau majeur de l’école, en l’occurrence celui de sports), membre de l’équipe de football… ce qui m’a permis de vivre pleinement la vie d’étudiant en école de commerce, avec le lot de dérives que cela suppose. D’autre part, mon expérience de rédacteur en chef m’a permis de côtoyer ces quatre dernières années des centaines d’étudiants issus de toutes les écoles de commerce post-prépa ; a fortiori ceux des “Parisiennes” qui constituent la majorité de nos équipes de rédaction et sur lesquels se focalisent principalement les articles évoqués plus haut.

La pertinence de ma démarche peut laisser perplexe, car parler de ces sujets au sein d’un média dont la vocation première est de fournir aux préparationnaires du contenu académique et méthodologique 100% gratuit n’est pas dans nos habitudes. Elle est d’autant plus surprenante que j’ai également co-fondé le site internet Business Cool, dont la ligne éditoriale consiste précisément à couvrir l’actualité des Grandes Écoles.

J’ai souhaité en réalité rédiger cet article suite à un e-mail d’une de mes professeurs de prépa, qui m’a alerté sur les interrogations – tout à fait légitimes – de nombre de ses collègues face à ces révélations successives, et donc sur le bien-fondé d’orienter leurs étudiants vers ces établissements. Bien que formant un continuum académique, la prépa et la Grande École restent deux milieux relativement hermétiques. Hormis les retours de leurs anciens élèves ou camarades, les préparationnaires et les professeurs n’ont finalement qu’une vision très limitée de ce qui se passe au sein de ces établissements.

 

La fin de l’impunité

Sans nier la persistance de certaines dérives, il faut d’abord insister sur un point essentiel : les mœurs en vigueur dans les écoles ont considérablement changé au cours de la décennie qui vient de s’achever. Certaines pratiques décrites dans ces fameux articles sont soit d’un autre temps, soit devenues tout à fait marginales.

Les raisons de cette évolution des mentalités sont claires : c’est d’une part un mouvement sociétal global, amorcé depuis quelques années maintenant. Les comportements inappropriés, sexistes et homophobes en particulier, sont de plus en plus mis en lumière, dénoncés, et par voie de conséquence de moins en moins tolérés. Les étudiants d’écoles de commerce ne dérogent pas à la règle.

Certes, le poids du groupe et des “traditions”, le côté autarcique de certaines écoles avec des campus coupés du monde, et bien sûr les nombreuses soirées alcoolisées peuvent favoriser les comportements jugés inappropriés, de l’humour douteux jusqu’aux faits les plus graves. Il n’empêche, les étudiants qui intègrent ces écoles sont des jeunes comme les autres, avec une certaine expérience de la vie et des valeurs déjà bien affirmées. Croire que l’école de commerce est capable de pervertir les étudiants est illusoire ; au pire désinhibe-t-elle certains individus déjà enclins à adopter des comportements inappropriés.

D’autre part, les écoles ont effectivement pris la mesure du problème pour des raisons évidentes d’image : ce qui se passe en leur sein est de plus en plus scruté par la sphère médiatique. Elles sont par conséquent de moins en moins disposées à laisser les étudiants dépasser les bornes. Cela ne concerne pas que les “traditions” discriminantes : les weekends d’intégration et les bizutages sont, de l’aveu de tous, beaucoup plus soft que par le passé. De même, la consommation d’alcool est nettement plus encadrée qu’auparavant par les écoles, auxquelles les Bureaux des Élèves sont désormais priés de rendre des comptes.

De manière générale, il n’y a plus vraiment de dérives discriminatoires systémiques et instituées comme naguère, ou du moins plus au vu et au su de tous. Quand de tels faits sont constatés, ils sont désormais d’abord largement dénoncés dans les médias, puis sévèrement réprimandés : l’exemple récent du Petit Paumé à emylyon est éloquent. Les propos racistes tenus dans le guide ont déclenché une véritable vague d’indignation, et les conséquences pour leurs auteurs ont été lourdes.

En matière de sexisme, les choses ont à mon sens évolué très positivement récemment. Le constat selon lequel les présidences d’assos sont trustées exclusivement par les garçons est pour moi caduque, bien que des disparités demeurent. Par exemple, cette année, à HEC Paris, les quatre principales associations du campus (BDE, BDA, Carrefours HEC et JE) sont présidées par des femmes, encore minoritaires néanmoins dans l’effectif global de l’école.
De même, un grand nombre d’associations ayant pour vocation de promouvoir l’égalité femmes-hommes se sont développées sur les campus, avec un engouement certain. Reste que certaines traditions ont la dent dure : les soirées où les filles sont invitées à boire avant les garçons afin d’être plus “open”, ou les noms et descriptions d’événements faisant le parallèle entre les filles et des proies à attraper n’ont pas non plus complètement disparu. Faut-il considérer ces pratiques comme faisant partie du “folklore” des écoles, ou bien comme les vestiges de traditions qui n’ont plus lieu d’être ?

Là encore, les directions d’écoles ne rechignent plus à sensibiliser les étudiants à ces questions, et ce dès la première année. Lors de la dernière rentrée, HEC Paris avait provoqué un tollé en diffusant un PowerPoint pour le moins étrange censé expliquer aux étudiants et aux étudiantes comment bien se comporter pour éviter toute dérive. Le ton est encore incertain, mais les efforts sont bel et bien là.

 

Quid des autres établissements d’enseignement supérieur ?

D’un mot donc, il est bien sûr primordial de dénoncer et de condamner toutes les pratiques discriminatoires qui peuvent avoir lieu dans le cadre des écoles de commerce. Néanmoins, il faut également veiller à ne pas jeter l’opprobre sur des institutions qui concentrent la défiance d’une grande partie de la population, puisqu’elles incarnent pour beaucoup la reproduction des élites. La problématique des pratiques discriminatoires s’applique tout aussi bien pour les écoles d’ingénieurs par exemple, qui présentent  les mêmes facteurs (traditions omniprésentes, microcosme “hors du monde”, etc.) Il semble pourtant plus vendeur de dénoncer ce qui peut avoir lieu au sein des écoles de commerce.

Dans un autre registre, cette logique délétère s’applique aussi pour les classes préparatoires, là aussi parce qu’elles incarnent un certain élitisme qui ne plaît pas à tout le monde. On ne compte plus les articles qui parlent de la prépa comme d’un chemin de croix où les étudiants perdent toute confiance en eux… alors que cela ne concerne qu’une minorité et que la bienveillance prédomine dans ces classes. Attention donc à distinguer ce qui appartient à une réalité critiquable et critiquée, mais qui évolue certainement dans le bon sens, et ce qui relève du fantasme autour de ces écoles.

Dimitri Des Cognets

Rédacteur en chef de Major-Prépa