Analyse de la crise bolivienne : doit-on qualifier la crise politique de « coup d’État » ? Analyse de la crise bolivienne : doit-on qualifier la crise politique de « coup d’État » ?
Pour de nombreux médias, la crise politique bolivienne reflète le désenchantement de la gauche ayant débuté il y a maintenant quelques années avec la... Analyse de la crise bolivienne : doit-on qualifier la crise politique de « coup d’État » ?

Pour de nombreux médias, la crise politique bolivienne reflète le désenchantement de la gauche ayant débuté il y a maintenant quelques années avec la crise vénézuélienne. À ce titre, celle-ci a récemment fait l’objet d’une attention particulière en vue de discréditer les forces progressistes qui gouvernent encore la région.

Pour autant, il serait trompeur de considérer le sujet comme simple tant les acteurs qui sont intervenus lors des événements de 2019 sont nombreux. Dans cet article, je te propose donc d’analyser les conséquences de cette crise politique considérée par de nombreux observateurs comme un « coup d’État ».

 

I – Dans quel contexte cette crise politique intervient-elle ?

A) Evo Morales, le président auteur du miracle bolivien

L’accès à la présidence d’Evo Morales en 2006 illustra un profond tournant politique en Bolivie. Non seulement celui-ci mit fin aux expériences libérales imposées par ses prédécesseurs (Gonzalo Sanchez, Carlos Mesa), mais il fut également le premier indigène (aymara) à accéder à une aussi haute fonction. Suivant la ligne politique de son parti (MAS : Mouvement vers le socialisme), le leader de gauche annonça le 1er mai 2006 la nationalisation des hydrocarbures, lui permettant ainsi de profiter pleinement du boom des exportations de matières premières (zinc, gaz, lithium…). Grâce à ces rentes, lui et son ministre de l’Économie, Luis Arce, financèrent de larges programmes sociaux afin de réduire drastiquement la pauvreté. Selon les estimations, la mise en place d’un système de santé totalement gratuit ainsi que de différents programmes sociaux tels que Renta Dignidad (minimum vieillesse) aurait permis au gouvernement de faire chuter l’extrême pauvreté de 38 % à 15 % en 13 ans (entre 2006 et 2019).

Malgré un discours hérité tout droit de la gauche révolutionnaire, Evo Morales conjugua en réalité interventionnisme public et économie de marché, permettant à la Bolivie d’être désormais l’un des pays les plus dynamiques de la région. Le chômage et l’inflation étaient au plus bas (respectivement 3,5 % et 2,3 %) et la croissance économique atteignait elle 4,2 % en 2017. Fort de ce bilan, Evo Morales n’eut que peu de mal à se faire réélire en 2009 (64,22 %) et en 2014 (61,37 %).

 

B) Le référendum de 2016 : premier échec pour le leader indigène

En plus d’être extrêmement populaire dans son pays, le leader indigène ne manqua pas de se faire remarquer sur la scène internationale en recevant les félicitations du Fonds monétaire international (FMI). Toutefois, cette popularité ne lui permit pas d’outrepasser les règles constitutionnelles limitant le nombre de mandats consécutifs. Afin de supprimer cette barrière et en vue d’une quatrième candidature, celui-ci convoqua en 2016 un référendum afin de modifier l’article 168 de la constitution de 2009 (constitution rédigée à son initiative et instituant un État-nation plus respectueux envers les différentes minorités ethniques). La question à laquelle les Boliviens devaient répondre était la suivante :

« ¿Usted está de acuerdo con la reforma del artículo 168 de la Constitucion politica del Estado para que la presidenta o presidente y la vicepresidenta o vicepresidente del Estado puedan ser reelectas o reelectos dos veces de manera continua? »

À l’issue d’une campagne particulièrement calomnieuse, le « non » l’emporta (51,3 %) lui signifiant ainsi qu’il ne pourrait se présenter lors de la prochaine élection présidentielle de 2019. Ce revers électoral, alors même que celui-ci avait été élu en 2014 avec plus de 60 % des voix, peut s’expliquer de différentes manières.

Tout d’abord, et pour la première fois, des soutiens d’Evo Morales critiquèrent publiquement cette initiative en arguant que le leader indigène devrait laisser l’opportunité à d’autres candidats de gauche de briguer la présidence. L’opposition de son côté, au nom de l’alternance et pour éviter toute dérive antidémocratique, plaida logiquement pour le « non ».

La seconde raison pouvant expliquer ce revers réside dans la campagne électorale, particulièrement calomnieuse où le président fut accusé de corruption (usage d’influence en faveur de son ex-compagne : Gabriela Zapata). La polémique s’amplifia par la suite, lorsque cette même Gabriela déclara qu’elle avait eu un fils avec lui et qu’il avait refusé de le reconnaître.

Suite aux enquêtes, il apparaît aujourd’hui que ces accusations étaient sans fondement. Non seulement celui-ci a été innocenté dans les affaires de corruption, mais la comparaison d’ADN a montré également que son « fils présumé » n’était absolument pas le sien. Ces diffamations ayant joué un rôle important dans l’issue du scrutin, Evo Morales décida de saisir le Conseil constitutionnel qui invalida le référendum de 2016. Cette décision du tribunal certes contestable lui permit néanmoins d’envisager de briguer un quatrième mandat en 2019.

 

C) La démission forcée du président suite à des suspicions de fraudes

Comme prévu, le leader indigène fut candidat à sa réélection. D’un côté, Evo Morales pour le MAS (Mouvement vers le socialisme) et de l’autre, Carlos Mesa (président de 2003 à 2006), candidat du centre droit. Au soir des élections, les résultats préliminaires donnaient Evo Morales gagnant (45,28 %) avec sept points de pourcentage d’avance sur son rival (38,16 %). À ce moment, rien n’est encore fait pour le candidat socialiste qui, s’il ne venait pas à obtenir 10 points de pourcentage de plus que son adversaire, se dirigerait tout droit vers un second tour qui lui serait défavorable.

À mesure que le dépouillement avançait, l’écart se creusait et le 24 octobre Evo Morales fut déclaré vainqueur avec 47,1 % des voix contre 36,5 % pour Carlos Mesa. S’en suivit alors une vague de protestations (grève générale) convoquée par l’opposition accusant le gouvernement de fraudes. Face à ces suspicions, l’Organisation des États américains (OEA) réclama un audit et publia un rapport dans lequel elle fit état de « certaines irrégularités », remettant ainsi en cause la victoire du candidat indigène dès le premier tour. Que l’on soit bien clair, ce rapport ne remet pas en cause le fait qu’Evo Morales devance Carlos Mesa (ce qui semble certain), mais bien le dépouillement tardif qui a permis au candidat de gagner avec plus de 10 points de pourcentage, lui évitant ainsi un second tour.

Le document publié par l’OEA fut toutefois rapidement remis en cause par une autre étude, elle aussi effectuée par un cabinet américain : celle du Centre pour la recherche économique et politique (CEPR). Cette étude expliquait qu’il n’était pas improbable que les derniers dépouillements aient permis au MAS de l’emporter avec 10 points d’avance compte tenu du fait que ces derniers dépouillements correspondaient aux zones géographiques les plus éloignées, zones traditionnellement en faveur du candidat socialiste. 

Face à cela, l’OEA promit la publication de nouvelles données alors même que la situation en Bolivie se dégradait de plus en plus et causa la mort de trois personnes (et 200 blessés). En raison d’une opposition de plus en plus menaçante (notamment Luis Camacho : opposant d’extrême droite), l’armée décida d’intervenir en « suggérant » à Evo Morales de démissionner. À la suite de cet ultimatum et après que des maisons de différents ministres furent dégradées (celle de la sœur du président fut incendiée), le leader indigène décida de démissionner et s’exila au Mexique.

La vacance du pouvoir est alors confiée à Jeanine Añez (tendance libérale conservatrice) qui promit de convoquer de nouvelles élections et qui se chargea de pacifier le pays alors en proie à de nombreuses manifestations en soutien à Morales. À la suite de nouvelles preuves apportées par l’OEA (en décembre 2019), Jeanine Añez interdit à l’ancien président de se représenter et la justice décida d’émettre un mandat d’arrêt international à son encontre pour « sédition et terrorisme ».

 

II – Dans quelle mesure ce « coup d’État » est-il légitime ?

A) Une insurrection légitime en vue de démocratiser le pays ?

Toute la question est de savoir si cette crise politique, que certains qualifient de coup d’État, est légitime. S’agit-il ou non d’un coup d’État ? Quelle que soit sa position, il faudra savoir l’expliquer rigoureusement puisqu’il s’agit là d’un sujet particulièrement clivant.

Plusieurs observateurs considèrent cette crise politique comme légitime et qualifient le régime d’Evo Morales d’autoritaire, notamment depuis le référendum de 2016 où celui-ci n’a pas tenu compte du scrutin populaire. Il s’agit d’une critique récurrente d’autant qu’il avait promis en 2009 de ne pas briguer plusieurs mandats d’affilée. Malheureusement, depuis sa première élection, Evo Morales ne cesse de s’accrocher au pouvoir.

De plus, le second rapport de l’OEA semble prouver (et cette fois-ci de manière plus précise) les fraudes auxquelles aurait participé le gouvernement bolivien. Pointant une manipulation délibérée, les auteurs du rapport avancent que « compte tenu des preuves accablantes recueillies, il est possible d’affirmer l’existence d’une série d’opérations délibérées destinées à altérer la volonté exprimée dans les urnes » (Le Monde). Il semble donc bien que les résultats diffusés après les résultats partiels aient été faussés par le Tribunal suprême électoral (TSE).

 

B) Une crise politique aux allures de coup d’État ?

À l’inverse, il est possible de considérer que les événements de 2019 relèvent d’un coup d’État. Le premier argument, et peut-être celui le plus convaincant, est qu’Evo Morales avait accepté d’organiser une seconde élection présidentielle si jamais l’OEA (Organisation des États américains) constatait des fraudes. On ne lui a manifestement pas laissé le temps de l’organiser, celui-ci ayant dû s’exiler après l’ultimatum lancé par le chef d’État-major, Williams Kaliman.

Plusieurs analystes interviewés par BBC Mundo (ici) vont justement dans ce sens en se référant au sens initial de « coup d’État ». Dans la mesure où le chef d’État-major a fait une allocution télévisée réclamant le départ du président, il n’y a, selon Erica de Bruin (professeur au Hamilton College), aucun doute : il s’agit d’un coup d’État.

Évidemment, le gouvernement intérimaire actuel réfute toute procédure antidémocratique. Jeanine Añez déclara même lors de son investiture en novembre « [qu’un] coup d’État, c’est quand il y a des soldats dans la rue ». Problème, celle-ci a par la suite réquisitionné l’armée en lui demandant de venir en aide aux forces de l’ordre afin de pacifier les rues de Bolivie alors en proie aux manifestations pro-Morales.

Plus grave encore, son gouvernement (élu sans quorum parlementaire) a créé le 3 décembre 2019, une cellule antiterroriste (le GAT) dont l’objectif est de « désarticuler les cellules terroristes menaçant notre patrie […] depuis 14 ans ». Personne ne s’y méprendra, une véritable chasse aux soutiens d’Evo Morales a été lancée (élu il y a pile 14 ans).

Par l’intermédiaire de Michelle Bachelet, l’Organisation des Nations unies (ONU) n’a pas manqué de pointer du doigt cet « usage disproportionné » de la force par l’armée et la police.

 

C) L’extrême droite : émergence d’un nouvel acteur tirant profit de la situation

Après les élections du 20 octobre 2019 et les accusations de fraudes, un nouvel acteur a réussi à tirer son épingle du jeu en dirigeant les protestations dans la région de Santa Cruz : Luis Camacho. Cet homme de 40 ans, président du comité civique de Santa Cruz, ne jure que par la race blanche et est positionné à l’extrême droite de l’échiquier politique. Au même titre que son voisin brésilien, il est taxé de misogynie et de racisme.

En appelant à la grève illimitée le soir des résultats, celui-ci a, au fur et à mesure des manifestations, gagné en popularité, volant ainsi la vedette à Carlos Mesa. Lors d’une mise en scène, celui-ci s’est filmé entrant dans le palais présidentiel, puis s’agenouillant avec une Bible dans les mains en vue de « ramener Dieu au palais ». Celui qui s’était initialement décrit comme un simple citoyen ne souhaitant briguer aucun mandat présidentiel a pourtant annoncé sa candidature lors de la prochaine élection de mai 2020. Encore un exemple probant d’un politique qui, comme Evo Morales, annonce quelque chose qu’il ne respecte pas par la suite.

 

III – Quelles conséquences pour la Bolivie et l’Amérique latine ?

A) Une présidentielle en mai 2020 qui réservera bien des surprises…

Face aux suspicions de fraudes, aux nombreuses protestations et à l’exil d’Evo Morales, nous aurions pu penser que l’élection présidentielle programmée en mai prochain couronnerait l’opposition bolivienne. Pourtant, il semble bien que le nouveau candidat du MAS, Luis Arce (ancien ministre de l’Économie), soit actuellement en tête des sondages lors du premier tour. Deux facteurs peuvent expliquer cela.

Premièrement, Luis Arce dispose d’un soutien très important. Non seulement celui-ci peut compter sur Evo Morales, exilé en Argentine (il n’est resté que peu de temps au Mexique), mais également sur le très bon bilan économique dont il est le principal instigateur.

De plus, il est confronté à une opposition particulièrement divisée : Carlos Mesa, Luis Camacho et même Jeanine Añez ont décidé de briguer la présidence. Concernant cette dernière, l’annonce de sa candidature a suscité de vives réactions, que ce soit à droite ou à gauche. Non seulement, celle-ci appelait régulièrement à faire barrage au MAS en prônant une union des droites, mais elle avait également promis qu’elle n’entrerait pas dans la course à la présidence après être devenue présidente par intérim…

Pour autant, la candidature du nouveau leader du Mouvement vers le socialisme (MAS) sera loin d’être évidente. En effet, et contrairement à Evo Morales, Luis Arce ne semble pas être capable de faire l’unanimité dans son parti en proie aux divisions internes. De plus, il est fort probable qu’en cas de deuxième tour, la droite accède au pouvoir par un simple jeu de report de voix.

Pour le moment, Luis Arce serait crédité de 26 %, Carlos Mesa et Luis Camacho de 17 % et Jeanine Añez de 12 %. L’affaire reste à suivre, d’autant que la récente annonce de la candidature d’Evo Morales au Sénat risque de faire bouger les choses et accélérera peut-être une alliance entre les droites. On ne peut qu’espérer que le candidat religieux et ultraconservateur, Luis Camacho, n’accède pas à la présidence, sans quoi les indigènes boliviens risqueraient de vivre des jours particulièrement sombres.

 

B) Conséquences de ces crises régionales : un retour en force de l’armée, en phase de redevenir un acteur majeur

Comme vous l’aurez certainement remarqué, à l’échelle régionale, la crise bolivienne ne fait pas figure d’exception. C’est bien tout un continent qui, depuis peu, semble s’embraser. Après l’Argentine, l’Équateur, le Chili et la Colombie, la Bolivie ne fait que compléter un macabre tableau, laissant présager de sombres jours pour les années à venir. Comme l’évoque Jean-Jacques Kourliandsky, à force d’essayer d’analyser les causes de ces crises (économiques, sociales ou politiques), on en vient à oublier d’en analyser les conséquences.

Depuis quelques années, il semble que l’armée soit en phase de redevenir un acteur majeur de la vie politique latino-américaine. Tout commence d’abord au Brésil avec Jair Bolsonaro qui, fortement soutenu par l’armée, est devenu président le 1er janvier 2019 et a confié différents postes clés à des militaires. Depuis, l’Équateur a fait usage de ces forces armées pour réprimer les protestations (en déclarant l’état d’urgence), tout comme le Chili (état d’urgence) et dernièrement la Bolivie avec Williams Kaliman. En octobre dernier, c’était au tour de Martin Vizcarra (président péruvien) de s’afficher en compagnie de militaires afin de stabiliser le pays alors en proie à une tentative de putsch par les forces fujimoristes. Pour finir, le 9 février dernier, le président salvadorien (Nayib Bukele) a fait irruption au Parlement en compagnie de militaires armés afin d’intimider les députés qui refusaient d’adopter son projet de loi.

La réponse apportée par les dirigeants lors de ces crises inquiète. L’époque, pas si lointaine (1970-1980), où les forces militaires choyaient le pouvoir civil reste encore profondément ancrée dans les esprits. Dès lors, nous ne pouvons qu’espérer que les différents dirigeants d’Amérique latine sauront contrôler les ardeurs des militaires sans quoi le continent risque de (davantage) plonger dans un cycle où insécurité et règles liberticides coexistent. Aujourd’hui, le pouvoir civil et les forces militaires semblent dangereusement se côtoyer…

 

IV – Conclusion

Pour conclure, même si l’on peut être en total désaccord avec la politique du président indigène qui, semble-t-il, aurait truqué une partie des résultats (pour éviter un second tour) ; il n’en reste pas moins vrai que la manière dont se sont déroulés les événements alimente la thèse d’un coup d’État (du moins au sens littéraire du terme). Le rôle des militaires et la mise en place d’une cellule antiterroriste par Jeanine Añez (élue sans quorum parlementaire) interrogent sur le rôle de l’armée et sa capacité à résoudre les différents conflits survenus à l’échelle régionale.

Yanis Bekhti

Après deux années de classes préparatoires au Lycée Gustave Flaubert (Rouen), j'ai désormais la chance de vous partager ma passion pour la culture hispanique. Mon domaine de prédilection est la civilisation latino-américaine. En parallèle, je suis étudiant à l'école d’Économie de Clermont-Ferrand.