Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’armée allemande à l’image du reste du pays apparaît détruite et humiliée. Cette institution, forte de 18 millions de soldats mobilisés est dissoute, et le pays est plongé dans un désarmement total. Séparée en deux, elle mettra plusieurs décennies à se reconstruire, socialement, économiquement, jusqu’au miracle allemand que l’on connaît aujourd’hui. Pourtant quelques décennies plus tard, un fonds de 100 milliards d’euros est voté et appliqué avec l’objectif de dominer les armées européennes. En 2025, la puissance militaire allemande compte environ 181 000 militaires actifs et 80 000 réservistes qui la place en haut du classement des puissances militaires européennes. Face au retour des tensions internationales et à la guerre en Ukraine, Berlin investit massivement pour moderniser la Bundeswehr et affirmer son rôle au sein de l’Europe. Cette évolution marque une rupture avec la retenue stratégique qui a longtemps défini la politique de défense allemande.
Qu’est-ce que la Bundeswehr : pilier de la nouvelle puissance militaire allemande ?
La Bundeswehr est l’armée fédérale allemande. La RFA crée la Bundeswehr en 1955, après la Seconde Guerre mondiale, pour remplacer la Wehrmacht, l’armée du IIIe Reich. Cette armée a été conçue dès l’origine comme une force défensive, sous contrôle parlementaire strict.
L’armée allemande est l’une des plus importantes armées d’Europe. Elle joue un rôle majeur dans les opérations de maintien de la paix et de lutte contre le terrorisme à travers le monde. Elle participe également à des missions humanitaires et de secours en cas de catastrophes naturelles.
En tant que membre essentiel de l’Union européenne et de l’OTAN, l’Allemagne renforce ses coopérations militaires avec de nombreux pays. La Bundeswehr a également des bases à l’étranger, notamment en Afghanistan, en Kosovo et en Bosnie-Herzégovine.
Malgré sa longue histoire et son importance en tant qu’acteur militaire international, la Bundeswehr est fortement restreinte, en raison du rejet allemand de la violence en général et de la guerre et de l’armée en particulier. En effet, la Constitution allemande interdit ( loi fondamentale allemande : “Grundgesetz”) la Bundeswehr de mener des actions militaires à l’extérieur du territoire allemand, à moins qu’elles ne soient expressément autorisées par le Parlement allemand.
Malgré ces restrictions, la Bundeswehr a participé à plus de 50 missions internationales depuis 1990, notamment au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine. Actuellement, l’armée allemande participe à plus de 12 missions extérieures sous mandat de l’ONU, de l’UE et de l’OTAN. De même, la Bundeswehr équipe ses soldats de matériel de haute technologie et leur offre un soutient médical et psychologique complet.
L’humiliation allemande post-guerre
Après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne, auparavant une puissance militaire, est privée d’armée et interdite de développer l’arme nucléaire. L’idée de créer une armée allemande pour lutter contre la menace soviétique des années 1950 fait polémique (entre les États-Unis, désireux de reconstruire rapidement l’Allemagne pour faire barrage au communisme, et la France, encore marquée par le souvenir du militarisme allemand) est très vite écartée. Toutefois, la Bundeswehr naît en 1955, sous le triple effet de la fin de la guerre de Corée, qui prouve que les conflits armés sont encore d’une cruelle actualité, de l’échec de la Communauté Européenne de Défense, et de la formation du pacte de Varsovie cette même année (précisément 6 mois auparavant).
On intègre alors la Bundeswehr au dispositif de l’OTAN et se développe alors de nouveau, sous surveillance américaine, une puissance militaire. Néanmoins, même au zénith de la Guerre Froide, cette armée restera de taille très modeste et aura plus vocation à défendre le territoire de la menace soviétique, que d’intervenir dans le monde.
| Année | Effectifs militaires | Budget défense (€) | Part du PIB (%) | Événement clé |
|---|---|---|---|---|
| 1990 | 500 000 | ≈ 30 Mds € | 2,8 | Réunification allemande |
| 2000 | 320 000 | ≈ 24 Mds € | 1,5 | Réduction post-Guerre froide |
| 2014 | 183 000 | 33 Mds € | 1,2 | Annexion de la Crimée |
| 2022 | 200 000 | 50 Mds € | 1,4 | Plan spécial de 100 Mds € |
| 2025 | 260 000 (objectif) | 64,6 Mds € | 2,0 | Modernisation complète de la Bundeswehr |
L’armée allemande dans les années 2010 : le tournant
Dès 2014 et le début du retour de la guerre en Europe, l’annexion de la Crimée par la Russie fait prendre conscience à l’Allemagne de l’importance de l’existence de la Bundeswehr. Le gouvernement investit alors plus d’argent dans l’armée et augmente le nombre de soldats. Cette nouvelle politique est concrétisée par le Livre Blanc allemand de 2016. Ce Livre Blanc marque un tournant dans le discours de l’Allemagne sur son rôle à l’international. Elle affiche désormais une ambition internationale revue à la hausse, et souhaite “prendre ses responsabilités” militaires et internationales et donc redevenir une puissance militaire. On peut parler d’un retour de l’Allemagne sur la scène militaire internationale, et d’une forme de renaissance de la puissance militaire allemande – notamment appuyée par un complexe industriel extrêmement performant.
Cependant, il n’y a pas de véritable rupture de la diplomatie allemande traditionnelle, adoptant toujours la vision du monde d’une “puissance moyenne”, n’affichant pas réellement d’ambition globale. De plus, ses capacités d’action restent très limitées par la Constitution allemande et par des investissements encore trop insuffisants. Enfin, même si les générations passent, on note encore une certaine réticence des Allemands à devenir une véritable puissance militaire. Protéger le territoire, oui, intervenir à l’étranger, pas question.
Le Brexit : l’occasion pour l’Allemagne de retrouver son statut de puissance militaire ?
Si le couple franco-allemand est solide sur de nombreux plans, la relation pêche sur le plan militaire. Le manque d’investissement de l’Allemagne agace parfois du côté français. Cependant, la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne laisse une place vacante pour assurer avec la France la défense européenne. Et le Livre Blanc de 2016 pourrait bien permettre à l’Allemagne de combler ce vide. Elle est d’ailleurs, pour l’instant, le seul candidat potentiel. Et sa place dominante dans l’UE fait de l’Allemagne le candidat évident et idéal.
Ainsi, l’Allemagne semble aujourd’hui vouloir se doter à nouveau d’une armée digne de ce nom. Cette volonté se concrétise notamment par la commande récente de 38 avions de chasse Eurofighter à Airbus. Cependant, l’Allemagne doit encore faire ses preuves et ne semble toujours pas en passe de redevenir une puissance militaire respectée. Ainsi, le manque de responsabilités de l’Allemagne se traduisent par son absence au Conseil Permanent de Sécurité de l’ONU, ainsi que son refus d’intervenir militairement à l’étranger unilatéralement. De plus, l’interdiction à disposer d’armes nucléaires chimiques et bactériologiques, ainsi que la taille modeste de son armée traduisent un manque de moyens handicapant.
Enfin, l’Allemagne adopte une stratégie militaire marquée par la retenue. Les souvenirs du nazisme imprègnent encore profondément les mentalités malgré la montée de l’extrême droite. Certains auteurs à l’image de Fritz Fisher (qui dénonçait le militarisme allemand) estiment que ce réarmement de l’Allemagne était inévitable.
L’armée allemande face à la menace russe
Depuis la fin de la Guerre Froide, l’Allemagne a considérablement affaibli son armée. Alors qu’elle comptait 500 000 soldats lors de la réunification, elle n’en compte aujourd’hui pas plus de 200 000. L’armée ne dispose pas du matériel nécessaire pour s’entrainer et s’équiper convenablement, alors que l’Allemagne fait partie des pays les plus riches du monde.
Olaf Scholz et le “tournant stratégique” de l’Allemagne
- 27 février 2022 : Olaf Scholz annonce devant le Bundestag une “Zeitenwende” (“changement d’époque”) après l’invasion russe de l’Ukraine.
- 100 milliards d’euros sont débloqués pour moderniser la Bundeswehr, l’armée allemande.
- Objectif : rattraper des années de sous-investissement et renforcer la souveraineté militaire de l’Allemagne.
- Achat de F-35 américains, modernisation des chars Leopard 2 et participation à la Sky Shield Initiative européenne.
- Berlin veut désormais jouer un rôle moteur dans la défense du continent, tout en restant aligné sur l’OTAN.
- Une partie de l’opinion publique reste réticente à cette remilitarisation, héritage du pacifisme d’après-guerre.
- Le budget de la défense atteint désormais environ 2 % du PIB, seuil symbolique fixé par l’Alliance atlantique.
Face à la menace Russe, le Bundestag a pris une décision historique. Alors que le pays dispose d’une loi permettant d’éviter l’endettement et le déficit budgétaire, le chancelier Olaf Scholz a annoncé un plan de financement de 100 milliards d’euros (félicité par son successeur Friedrich Merz) pour parvenir aux besoins de l’armée allemande. Le Parlement peut accepter cette entorse aux règles budgétaires uniquement si une majorité des deux tiers la valide. Ce que le chancelier a obtenu grâce à l’appui de l’alliance CDU/CSU. Une décision historique qui s’explique par un contexte international de réarmement auquel l’Allemagne ne peut échapper.

Comment faire face à cette menace ?
Cette enveloppe de 100 milliards d’euros permettra de réarmer et de moderniser l’armée allemande sur les années qui suivent, ainsi que d’apporter un soutien solide à l’Ukraine. De plus, cet investissement a également pour but d’atteindre l’objectif fixé par l’OTAN : consacrer 2% de son PIB par an à la défense.
Toutefois, la guerre en Ukraine a eu un effet pervers pour la santé de la puissance militaire allemande. La guerre en Ukraine a entamé les stocks de matériel. Berlin a livré 14 obusiers PzH 2000 (comparables aux canons Caesar français) mais n’a, à ce jour, remplacé que 12 exemplaires. Leur livraison n’interviendra qu’en 2026. Ce décalage laisse un vide capacitaire pour une stratégie allemande pourtant pressée par la menace russe, jugée existentielle.
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