Les Ouïghours, un peuple au centre des préoccupations du régime chinois Les Ouïghours, un peuple au centre des préoccupations du régime chinois
Les Ouïghours sont un peuple turcophone, majoritairement sunnite. Minoritaires en Chine, ils sont majoritaires au nord-ouest du pays, dans la province du Xinjiang, où... Les Ouïghours, un peuple au centre des préoccupations du régime chinois

Les Ouïghours sont un peuple turcophone, majoritairement sunnite. Minoritaires en Chine, ils sont majoritaires au nord-ouest du pays, dans la province du Xinjiang, où ils représentent 50 % de la population. Ils sont aussi présents dans des pays voisins comme le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan et la Turquie.

En conflit depuis des années avec Pékin, ils sont revenus sur le devant de la scène avec la révélation de l’existence de camps de rééducation en Chine. Deux questions se posent alors : quelle est l’origine des tensions entre cette population et le pouvoir central chinois ? Quelle forme la répression des Ouïghours prend-elle aujourd’hui ?

 

Une dégradation progressive des relations entre les Ouïghours et le gouvernement chinois

Jusqu’au milieu du XXe siècle

Au XVIIIe siècle, le Xinjiang est rattaché à la Chine. Sous l’influence du panturquisme, des mouvements anticoloniaux vont progressivement voir le jour et contester la domination du pouvoir central chinois. Deux républiques indépendantes se succèdent alors entre 1933 et 1934, ainsi qu’entre 1944 et 1949.

Au lendemain de la guerre civile en 1949, la Chine réaffirme sa souveraineté sur le Xinjiang. Elle lui reconnaît, certes, le titre de région autonome et accorde aux Ouïghours le statut de « minorité nationale ». Cependant, dans les faits, elle exerce dessus un fort contrôle. Cela passe par une politique de colonisation avec la mise en place de centres de peuplement d’ethnie Han. Le pouvoir central réprime alors progressivement les activités politiques et religieuses qu’il juge illégales.

Cette décision et les répercussions socioéconomiques qu’elle implique vont nourrir le nationalisme et le séparatisme ouïghours. En effet, les Ouïghours se sentent exclus du partage des nouvelles richesses générées par la mise en valeur des nombreuses ressources naturelles de la région. En outre, victimes d’un déclassement social, ils ont l’impression d’être des citoyens de seconde classe.

Depuis les années 80

Dans les années 1980, il y a véritable renouveau identitaire et islamique chez les Ouïghours. La politique d’ouverture de Deng Xiaoping va permettre une revitalisation des cultures locales.  Cela s’accompagne dans un même temps d’une réislamisation des Ouïghours. Il s’agit d’une part d’un retour à des pratiques antérieurement réprimées, et d’autre part, d’un instrument de distinction face à la laïcité promue par le parti communiste chinois.

Dans les années 1990, des milices ouïghoures armées émergent, prônant l’insurrection. Elles conduisent notamment à l’insurrection de Baren en 1990. Cet incident sonne comme un avertissement pour Pékin qui va décider une reprise en main autoritaire. Elle prend une tournure draconienne à partir de 1996.

À partir de 2001, la Chine décide de communiquer sur les différents incidents au Xinjiang. Elle essaie, par ailleurs, de résumer l’opposition ouïghoure à l’islamisme afin de justifier la répression au nom de la lutte contre le terrorisme.

Enfin, sous Xi Jinping, le Xinjiang – zone clé du projet de la nouvelle route de la soie – connaît une importante croissance. Pékin décide donc d’accentuer son contrôle sur la région en durcissant sa politique sécuritaire. En réaction, les revendications indépendantistes augmentent et les actes violents se multiplient, avec notamment des attentats en 2013 et 2014. Ces actions vont permettre au gouvernement chinois d’appeler à « frapper fort contre l’extrémisme violent » et de légitimer la répression de la population ouïghoure.

 

Une répression qui continue de s’accentuer

Depuis l’arrivée de Xi Jinping et le renforcement de la politique sécuritaire au Xinjiang, la répression se caractérise de différentes manières.

Sans aucun doute, la mesure la plus emblématique est la mise en place de « camps de transformation par l’éducation » en 2014. Ces camps sont en réalité des camps d’internement et se généralisent à partir de 2016. Les Ouïghours subissent des incarcérations arbitraires. On estime aujourd’hui qu’ils sont entre un et trois millions enfermés dans ces camps. Ils sont alors soumis à un endoctrinement politique intensif centré sur l’apprentissage par cœur des « pensées de Xi Jinping ». L’Allemand Adrian Zenz évoque à ce propos « une forme de génocide culturel ».

À cela s’ajoute une surveillance quotidienne. Pékin emploie tous les outils permis par les nouvelles technologies : QR Codes, informations biométriques, intelligence artificielle, logiciels espions. Ces mesures s’accompagnent d’un contrôle quotidien de la population ouïghoure avec la mise en place de check-points. Le gouvernement chinois cherche ici à prévenir des « comportements à risque ». Enfin, cette surveillance ne s’arrête pas aux frontières du Xinjiang. En effet, les Ouïghours de l’étranger sont aussi suivis de près et font l’objet de pression et d’intimidation.

 

Vers une lente évolution de la situation au Xinjiang ?

Après des années de flou et d’ignorance, l’Occident se rend compte du sort réservé aux Ouïghours à la fin des années 2010. L’existence des camps, à titre d’exemple, est révélée en septembre 2017. Dans cette prise de conscience, plusieurs acteurs jouent un rôle crucial. C’est le cas des organisations non gouvernementales – comme Human Rights Watch ou Amnesty International – qui témoignent de la situation sur place, ainsi que des institutions internationales qui offrent une tribune pour dénoncer les agissements chinois. La presse joue elle aussi un rôle important, avec la publication en novembre 2019 des Xinjiang Papers par le NY Times, ainsi qu’avec l’enquête du Consortium international des journalistes d’investigation qui conduit à la révélation des China Cables.

Pourtant, malgré cette prise de conscience, la situation n’évolue que peu. Cela s’explique par l’ambivalence des réactions qui varient en fonction des échelles.

À l’échelle locale, il n’existe pas de véritable opposition politique. La résistance des Ouïghours s’organise de manière infrapolitique, à travers leurs habitudes alimentaires, vestimentaires, etc.

À l’échelle régionale, la Turquie s’est indignée en 2009 du traitement réservé aux Ouïghours. Cependant, son soutien a depuis grandement diminué afin d’améliorer ses relations avec Pékin. De même, les républiques turcophones d’Asie centrale, historiquement proches des Ouïghours, s’abstiennent de commenter la situation afin de ne pas froisser leurs voisins chinois.

Enfin à l’échelle mondiale, la communauté internationale est divisée et ne peut donc agir de manière coordonnée. D’un côté, l’Occident condamne fermement le gouvernement chinois. La France et l’Allemagne ont notamment appelé à la fermeture des camps de rééducation. De même, les États-Unis ont déclaré être « profondément troublés » par la situation au Xinjiang. De l’autre côté, de grandes puissances, comme la Russie, soutiennent la Chine dans sa lutte contre le terrorisme et l’extrémisme religieux.

Finalement, il faut tout de même souligner que Pékin n’est pas insensible aux critiques de la communauté internationale qui entachent son image. La Chine a d’ailleurs fini par admettre officiellement l’existence des camps de rééducation en 2018. Elle les présente comme des centres de formation professionnelle. Cependant, à terme, si les critiques demeurent essentiellement occidentales, elles risquent de perdre en crédibilité et d’être assimilées à des critiques sans fondement, qui sous-tendent un discours antichinois.

 

Conclusion

En conclusion, la répression des Ouïghours en Chine est symptomatique du contrôle de Pékin sur sa population et de la manière dont le gouvernement chinois entend gérer ses affaires internes. Peu perméable aux pressions extérieures, la Chine se permet une lecture peu orthodoxe des droits de l’homme, au service d’intérêts politiques et économiques.

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Rodolphe Chollat-Namy

Etudiant en première année à l'ESSEC - Ancien préparationnaire au Lycée Notre-Dame du Grandchamp