À 20 ans, Gabrièle a déjà vécu plusieurs vies. Admissible à l’ENS Lyon, la jeune femme démissionne le matin même de son oral. Intégrée à emlyon, elle quitte l’établissement au bout de trois semaines. Aujourd’hui étudiante à SKEMA, elle œuvre à décomplexer les étudiants sur leurs trajectoires académiques. Rencontre avec une étudiante qui n’a jamais cessé de se choisir. TÉMOIGNAGE.

L’intuition plus forte que l’institution

La scène se déroule à Lyon, un matin de juin : Gabrièle, 19 ans, 9ème sur 75 admissibles au concours série Langues Vivantes, à rendez-vous pour son premier oral à l’ENS de Lyon. Pourtant, celle-ci a d’ores et déjà pris sa décision : elle ne souhaite pas poursuivre ce concours. Elle fait part de son désistement au comité d’admission. Ce dernier est étonné, « vous êtes bien classée, pourquoi ne pas même essayer ? Vous pourrez donner votre réponse plus tard ». Mais Gabrièle est décidée. « Je leur ai dit que cela ne me correspondait pas ».

En renonçant à cette opportunité, l’étudiante vient de tourner le dos à ce que beaucoup considèrent comme le Graal des études littéraires. “Quand je suis partie, je me suis tout de suite dit : wow, j’ai vraiment fait ça.

Remontons le fil. Quand Gabrièle sort du lycée, la jeune fille n’envisage ni l’ENS, ni HEC. Et pourtant, l’adolescente entre en prépa littéraire. Ce n’est pas par tradition familiale : ses parents sont designer et n’ont pas suivi de formation universitaire. Pas par ambition aveugle non plus : la lycéenne cherche simplement à gagner du temps, à nourrir sa curiosité, à retarder un choix définitif. Gabrièle hésite. La future étudiante ne veut pas rester à Paris- pourtant sa ville natale -, elle n’a pas non plus envie d’aller a la fac. Gabrièle cherche un entre-deux : un endroit où elle pourrait travailler sérieusement, découvrir des choses, sans renoncer à son bien être. Elle choisit donc une prépa littéraire à Marseille au détriment des prestigieux établissements franciliens au sein desquels elle est pourtant acceptée. Une prépa à taille humaine, où la pression n’est pas étouffante, où elle peut garder le contact avec la nature, voir son copain qui navigue entre le Groenland et la Provence, et continuer à respirer. Sa conviction : une prépa réussie n’est pas nécessairement une prépa à Paris dans un univers ultra-compétitif. « Je veux vraiment dire aux étudiants qui devront faire le choix de leur prépa qu’ils doivent se faire confiance. Leur réussite en prépa sera davantage déterminée par leur épanouissement que par le prestige d’une institution ».

Quitter l’ENS, quitter emlyon

Pourtant, la mécanique prépa fait son œuvre. L’ENS devient une possibilité. Et quand la possibilité devient réalité, l’étudiante la refuse. Cette démarche peut être jugée capricieuse mais il s’agit pour Gabrièle de faire preuve de lucidité. Elle connaît ses limites, ses priorités, son équilibre mental et ses désirs professionnels. Si elle n’a pas choisi une prépa prestigieuse, c’est parce ce qu’ elle savait déjà que le prestige académique n’était pas sa priorité. Cette fois encore, l’ENS lui apparaît comme une trajectoire qui ne la rendrait pas pleinement heureuse et accomplie. Alors, elle fait d’autres choix, les siens.

Mais ce succès à l’ENS laisse des traces et change la donne. Son entourage, et notamment ses parents, galvanisés par cette réussite, se mettent à souffler à l’oreille de Gabrièle. “Ça a été dur pour moi parce qu’ils se sont retrouvés à beaucoup me mettre la pression, alors qu’ils ne m’avaient pas élevée comme ça.” Le bruit des attentes extérieures couvre sa voix intérieure : “C’est ça qui m’a coupée de mon intuition, de cette qualité que j’avais de dialoguer avec moi- même. » Après avoir décliné l’ENS, Gabrièle fait donc un choix plus conforme et rejoint emlyon, une école du top 5. : “Je l’ai fait pour rentrer dans la case, pour que les gens arrêtent de dire que je me gâchais.“. L’étudiante y reste trois semaines. Le temps de réaliser qu’elle ne se retrouve pas dans ce choix et qu’elle s’éteint à petit feu. L’ambiance ne lui parle pas. Les formats de cours la laissent froide. Les associations, omniprésentes, et la perspective obligatoire d’un stage à l’étranger, rien ne lui correspond. “Dès que je suis arrivée, le voyant rouge était allumé : je savais que ce n’était pas moi.“Elle veut travailler chez Ponant (compagnie de croisière), en France. Parce que son rêve, c’est une compagnie de croisière, un projet à la croisée du tourisme de luxe, de la recherche anthropologique et de la poésie. Alors l’étudiante part. Encore.

Intégration à SKEMA et après ?

Fragilisée psychologiquement à cette période, Gabrièle décide donc de rentrer auprès de sa famille sur Paris. Elle entre intègre SKEMA en octobre. Hors procédure. La jeune femme rattrape les cours, obtient la bourse du mérite et s’implique dans un projet de communication. Gabrièle suit les cours avec intérêt. Elle se sent respectée. SKEMA, c’est aussi une façon pour la jeune femme de se réconcilier avec l’idée d’une Grande École, mais à ses conditions. Elle apprécie la flexibilité des parcours, la variété des profils, les discussions en cours où l’étudiante peut intervenir librement, sans redouter le regard des autres. Gabrièle s’y sent à sa place parce qu’elle n’a rien à prouver, seulement à expérimenter. Entre émulation internationale et flexibilité des parcours, elle parvient à trouver un équilibre et composer une voie académique qui lui ressemble.

Gabrièle finit par avoir un stage chez Ponant. Le poste n’existait pas. Elle occupe une mission hybride, entre éditorial et stratégie de marque. L’étudiante travaille sur les récits embarqués, s’inspire des carnets de voyage et de l’anthropologie maritime. “J’ai toujours voulu naviguer entre les mondes, entre les disciplines. Là, j’ai eu l’impression d’aligner mes passions.” Elle enchaîne avec un autre stage dans un incubateur à Paris, axé sur l’innovation sociale. Là encore, la stagiaire compose un rôle à sa mesure. Elle accompagne des projets d’entreprises culturelles et rencontre des gens qui veulent changer les choses.

En parallèle, la jeune femme prépare les SAT (test d’anglais obligatoire demandé par les universités américaines). La candidate travaille tôt le matin, ou tard le soir. Elle se fixe Cambridge, Oxford, Harvard. Gabrièle veut étudier la philosophie, réfléchir sur le lien entre esthétique et société, entre récits et institutions. Elle rêve d’un projet plus grand. Un projet entrepreneurial bien à elle. L’étudiante imagine un lieu où l’on pourrait embarquer pour apprendre, créer, respirer autrement, au fil de l’eau. Elle suit enfin ses choix, construit un parcours et croit en sa trajectoire. Et surtout, la jeune femme s’engage pleinement. “Il existe plusieurs façons de réussir. Il faut avoir le courage d’inventer la sienne. Moi, j’essaie chaque jour d’embellir ma trajectoire tout en restant fidèle à ce que je suis.

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