Des premiers directs des années 1950 aux émissions de débats survoltés d’aujourd’hui, la télévision a façonné l’imaginaire de plusieurs générations, d’abord soviétiques, puis russes. Elle a été tour à tour un miroir du pouvoir, puis un espace de liberté sous la Perestroïka. Elle est devenue ensuite une fabrique de divertissement de masse. Retour sur un paysage audiovisuel unique, de 1950 à aujourd’hui.
L’ère soviétique : contrôle d’État et éducation des masses (1950-1985)
Divertir les foules
Posséder un téléviseur reste un luxe rare dans l’URSS des années 1950. L’engouement populaire est pourtant immédiat. La Télévision centrale tente ainsi, en 1957, sa première émission de divertissement en direct : Le Soir des questions amusantes (Вечер весёлых вопросов). Le compositeur Nikita Bogoslovski et l’actrice Margarita Lifanova en imaginent la formule. Le plateau pose des questions amusantes aux téléspectateurs : le succès est immédiat.
Le troisième numéro tourne cependant au fiasco. La rédaction propose en effet un concours : les téléspectateurs doivent venir au studio en tenue d’hiver complète. Ils doivent aussi apporter un journal daté du 31 décembre précédent. Le présentateur oublie toutefois de mentionner cette dernière condition à l’antenne. En plein été, des milliers de personnes emmitouflées prennent alors d’assaut les studios. La milice ne parvient pas à contenir la foule, et la retransmission s’interrompt en urgence. Le Comité central du Parti communiste juge l’émission incontrôlable et la ferme définitivement.
C’est sur les cendres de ce fiasco que naît, en 1961, l’émission culte KVN (Клуб весёлых и находчивых, « Le Club des gais et des ingénieux »). Aleksandr Masliakov la présente. Son nom fait d’ailleurs référence, avec ironie, au récepteur le plus populaire de l’époque : le KVN-49. Ce poste est si peu fiable que les citoyens détournent son sigle en « Acheté, allumé, ne marche pas » (Купил, Включил, Не работает). KVN oppose des équipes d’étudiants dans des joutes verbales et des sketchs improvisés. L’impertinence de la jeunesse inquiète cependant peu à peu les cadres du régime. L’émission perd d’abord le direct. Le Conseil artistique (Художественный совет) coupe ensuite ses répliques les plus piquantes, avant sa suppression en 1971.

Informer et instruire
Le quotidien du téléspectateur soviétique reste rythmé par une programmation strictement cadrée. Le journal Vremya(Время, « Le Temps ») centralise ainsi l’information à 21 heures. Des présentateurs officiels (дикторы) à la voix solennelle l’incarnent. Iouri Levitan, qui avait annoncé la victoire de 1945, reste d’ailleurs leur figure tutélaire.
Lancé en 1960, Le Club des voyageurs (Клуб кинопутешествий) devient rapidement l’une des émissions phares de cette grille culturelle. Pour des citoyens privés de passeport et de liberté de circulation, elle représente une véritable fenêtre sur le monde. Deux tiers de ses reportages couvrent les républiques soviétiques ; le dernier tiers s’aventure à l’étranger. Un narratif bien précis encadre toutefois ces séquences occidentales : « les paysages y sont beaux, mais la vie y est plus dure ».
Une autre émission de la grille soviétique connaît une longévité comparable : Dans le monde des animaux (В мире животных), lancée en 1968. Le journaliste Vassili Peskov l’anime d’abord, avant que le zoologiste Nikolaï Drozdov ne lui succède en 1977. Ce dernier restera à l’antenne pendant près de quatre décennies. L’émission propose ainsi des reportages animaliers venus du monde entier, à une époque où les documentaires étrangers restent rares sur les écrans soviétiques. Elle traverse ensuite la chute de l’URSS sans interruption, et continue même d’être diffusée aujourd’hui sur la chaîne publique Rossiya 1, ce qui en fait l’un des programmes les plus anciens de la télévision russe.
La Perestroïka : l’explosion de la Glasnost (1985-1991)
L’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev bouleverse les écrans. KVN fait ainsi un retour triomphal dès 1986. La véritable révolution audiovisuelle survient toutefois en 1987, avec le lancement de Vzgliad (Взгляд, « Regard »).
De jeunes journalistes comme Vladislav Listiev et Aleksandr Lioubimov animent l’émission, qui casse tous les codes soviétiques. Les présentateurs abandonnent ainsi les costumes sombres pour des pulls. Ils s’installent dans un décor de cuisine (на кухне), le lieu traditionnel des discussions politiques en URSS. La télévision aborde pour la première fois les tabous du régime : la pauvreté, les pénuries, la guerre d’Afghanistan, la bureaucratie, la catastrophe de Tchernobyl. Le public y découvre également le rock underground soviétique (Kino, Nautilus Pompilius, DDT), aux côtés de clips de pop occidentale.

Cette audace gagne bientôt la politique elle-même. La télévision devient ainsi la véritable agora du pays. Elle retransmet en direct les débats du Congrès des députés du peuple. Cette liberté nouvelle s’achève cependant brutalement le 19 août 1991. Elles diffusent alors en boucle le ballet Le Lac des cygnes. Cet écran chorégraphique devient ainsi le symbole de la chute imminente de l’URSS, et de la fin de la Télévision centrale.
Du divertissement populaire au spectacle politique (1990 à aujourd’hui)
L’ère du divertissement populaire
La télévision russe s’adapte à l’économie de marché après la dissolution de l’Union soviétique. Elle cherche désormais à séduire un public en quête de divertissement. Pole Tchoudes (Поле чудес, « Le Champ des miracles »), adaptation locale de la Roue de la fortune, rencontre ainsi un succès massif. Leonid Yakoubovitch anime ce jeu autour d’un grand tambour, à partir de 1991. L’émission devient une institution du vendredi soir. Les candidats y apportent même des spécialités régionales au présentateur.

KVN s’impose parallèlement comme l’usine à talents de l’audiovisuel russe. La quasi-totalité des humoristes, comédiens et producteurs des décennies suivantes s’y forment. Plusieurs émissions humoristiques prennent d’ailleurs le relais dans les années 2000, portées par cette génération d’anciens de KVN. Comedy Club (Камеди Клаб), lancée en 2005, en est le meilleur exemple. Les Six Cadres (Шесть кадров) et Les Pel’meni de l’Oural (Уральские пельмени) rencontrent également un large succès populaire. Les années 2000 voient par ailleurs l’importation massive de formats occidentaux réadaptés. La téléréalité et les émissions sociétales, comme Enceinte à 16 ans (Беременна в 16), en font partie.
Le spectacle politique contemporain
La télévision russe mélange aujourd’hui deux choses : du divertissement pour tous, et un contrôle politique strict. Le journal Vremya existe ainsi toujours, sur la première chaîne publique (Первый канал). Mais le vrai lieu du discours politique, c’est désormais les émissions de débats du soir.
Un soir avec Vladimir Soloviev (Вечер с Владимиром Соловьёвым) en est l’exemple paradigmatique. Cette émission passe sur la chaîne Rossiya 1. Vladimir Soloviev, son présentateur, ne fait plus de journalisme d’enquête. Il anime à la place des débats très théâtraux et très polarisés. Des experts et des éditorialistes s’y opposent, dans des décors très modernes. Ils y défendent la position officielle du Kremlin et commentent l’actualité internationale.

Vocabulaire :
телевизор — télévision
экран — écran
канал — chaîne
передача — émission
прямой эфир — direct (à l’antenne)
в записи — en différé
студия — studio
съёмочная площадка — plateau de tournage
антенна — antenne
вещание — diffusion
зритель / зрители — téléspectateur / -s
ведущий / ведущая — présentateur / présentatrice
диктор — présentateur officiel (JT)
журналист — journaliste
комментатор — commentateur
гость передачи — invité de l’émission
публика — public
документальный фильм — documentaire
реалити-шоу — téléréalité
мультфильм — dessin animé
реклама — publicité
смотреть телевизор — regarder la télévision
вести передачу — animer une émission
выходить в эфир — passer à l’antenne
освещать (событие) — couvrir (un événement)
подвергать цензуре — censurer
запрещать — interdire
пропаганда — propagande
цензура — censure
гласность — transparence
перестройка — restructuration, réformes (ère Gorbatchev)
государственный контроль — contrôle de l’État
идеология — idéologie
власть — pouvoir
режим — régime
развлечение — divertissement
независимая пресса — presse indépendante
свобода слова — liberté d’expression
играть важную роль — jouer un rôle important
оказывать влияние на — exercer une influence sur
с одной стороны… с другой стороны — d’un côté… de l’autre


