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Méthodologie

Les conseils d’apprentissage de Sébastien Martinez, champion de France de mémoire

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Cela fait quelques temps que nous réfléchissions à contacter un spécialiste de la mémoire pour qu’il vous prodigue ses conseils. Nous avons vu dans le choix du sujet de culture générale 2019 (les carrés et cubes qui nous lisent en savent quelque chose) l’occasion rêvée pour aborder cet élément complexe mais fondamental dans la réussite en classe préparatoire. Champion de France de mémoire, Sébastien Martinez partage aujourd’hui son temps entre séance de coaching, entrainement pour ses compétitions et rédaction d’ouvrages sur la question de la mémorisation. Il a accepté avec enthousiasme de répondre à nos questions :

 

 

Bonjour Sébastien, tu as été sacré champion de France de mémoire en 2015 et tu passes aujourd’hui le plus clair de ton temps à essayer de transmettre tes stratégies d’apprentissage au plus grand nombre. Première question : qu’est-ce que tu as mangé hier midi ?

Facile : hier j’étais en coaching toute la journée, donc je n’ai tout simplement rien mangé faute de temps !

Je me souviens d’un journaliste qui vers la 10ème question m’avait demandé quelle avait été la troisième de son entretien. Je n’en savais strictement rien, pour la bonne et simple raison que je ne suis pas atteint d’hypermnésie (psychopathologie caractérisée par une mémoire autobiographique extrêmement détaillée). Si aujourd’hui mon entrainement quotidien et l’application de méthodes très précises me permettent de retenir aisément quantité de choses, je dois tout de même opérer un effort conscient de mémorisation, sans quoi l’information s’évapore presque aussitôt… comme pour n’importe qui !

 

Première (vraie) question : existe-t-il des personnes (disons, des étudiants de prépas) dotés d’une bonne mémoire et d’autres d’une mauvaise mémoire ?

Je dirais plutôt qu’il y a des gens qui appliquent (inconsciemment ou pas) de bonnes stratégies de mémorisation et d’autres non. Physiologiquement parlant, à l’exception d’individus qui souffrent d’une pathologie, notre cerveau est absolument exceptionnel quand il s’agit de mémoriser quelque chose.

A l’école, depuis notre plus tendre enfance, on nous demande de mémoriser une multitude de choses sans nous fournir aucun outil pour le faire ! C’est stupide car on oblige les élèves à trouver par eux-mêmes des stratégies de mémorisation alors que nous connaissons les plus efficaces depuis des millénaires, et que la plus triviale « relire jusqu’à ce que ça rentre » n’en fait clairement pas partie. Bref, on demande à des millions d’enfants de réinventer la roue, et la plupart d’entre elles ressortent carrées (au mieux ovales) dans leur esprit. Voilà pourquoi je milite pour un apprentissage de la mémorisation en tant que telle dès la maternelle / primaire.

 

Quelles sont donc ces « mauvaises stratégies » à proscrire ?

Les mauvaises stratégies sont toutes celles qui ignorent la manière dont la mémoire et son âme sœur, l’attention, fonctionnent. Donc typiquement : relire ses cours et travailler quatre heures d’affilée comme un forcené (on parle ici de phase d’apprentissage, je ne vous encourage pas à prendre une pause au milieu de votre DS de maths !). Concrètement, il y a trois phases qui jalonnent toutes périodes d’apprentissage pérennes :

Le court terme : L’enjeu principal de cette phase est le degré d’attention que vous saurez mettre dans cet apprentissage. Comme je viens de le préciser, il est tout à fait contreproductif de travailler plusieurs heures sans pause. En effet, l’attention a grosso modo deux modes : un « focus » et un plus diffus. Cela dépend bien sûr des personnes, mais en général il est impossible de rester focus plus de 45 minutes lorsqu’on cherche à mémoriser quelque chose. Passé ce délai, l’esprit décroche, et il s’ensuit une frustration due à cette incapacité d’aller plus loin, et cela nourrit un sentiment négatif démotivant.

Le mieux donc est d’adopter la technique du Podoromo timer : 25 minutes de travail pour 5 minutes de pause, puis une pause plus conséquente au bout de quelques heures. Bien sûr l’esprit n’est pas encore fatigué au bout de 25 minutes, mais cela va justement créer une frustration qui sera cette fois positive : vous aurez envie de vous remettre au travail ! La pause de 5 minutes ne doit par ailleurs pas consister à regarder son portable, car pendant ce laps de temps il faut relâcher l’attention « focus ». Marchez plutôt dans la pièce, discutez avec vos camarades d’infortune ou écoutez de la musique, buvez de l’eau…

 

Le moyen terme : Il s’agit de réussir à encoder l’information pour la rendre plus « consistante » dans votre esprit. Nous y reviendrons dans la question suivante.

 

Le long terme : Une fois que l’information est bien enregistrée, il faut la répéter plusieurs fois afin de la faire basculer dans la mémoire à long terme, qui permet de restituer immédiatement sans effort une information quelle que soit la date de la dernière fois où on a sollicité cette info. Pour cela, plus l’info est nouvelle plus il faut la solliciter fréquemment. Empiriquement, on constate qu’une bonne périodicité pour se rappeler quelque chose durablement est un jour après l’apprentissage, puis une semaine, un mois, six mois (ou dans le cas des carrés et des cubes, pendant les révisions qui précèdent les concours).

La fréquence des rappels doit évidemment être adaptée à la difficulté de mémorisation. Si vous mémorisez facilement quelque chose, vous pouvez par exemple sauter les étapes intermédiaires de mémorisation à un mois et six mois car généralement, pour peu que vous ayez fait rigoureusement le travail de rappels pendant deux semaines, il vous sera 1000 fois plus facile de se réapproprier ce souvenir un peu enfoui au moment des révisions.

Bien sûr, une telle méthode parait difficile à mettre en place lorsqu’on est déjà noyé dans la charge de travail quotidienne. La mémoire, et de surcroit la prépa, doit se penser sur le long terme ; donc privilégiez le travail qui paiera le jour du concours au travail à la petite semaine !

 

Dans ton livre « Une mémoire infaillible, briller en société sans sortir son smartphone » Tu rejettes l’hypothèse communément admise selon laquelle la mémoire à long terme est une sorte de récipient qu’on viendrait remplir au fur et à mesure. Tu prétends au contraire qu’elle se comporte davantage comme une toile ; peux-tu développer cette idée ?

La mémoire à court terme – celle qui permet par exemple de retenir brièvement un numéro de téléphone – est bel et bien un vase, qui est très petit et très faillible : elle dure en moyenne une quinzaine de secondes.

A l’inverse, la mémoire à long terme devient de plus en plus efficace à mesure que le maillage de la toile qui la constitue s’étoffe. Par exemple, quelqu’un qui connait quatre langues aura plus de facilités à en apprendre une cinquième que celui qui, ne connaissant que sa langue maternelle, s’attaque à sa première langue étrangère. De même, il est plus facile de retenir la capitale d’un pays dont on connait déjà la forme, la localisation géographique, éventuellement l’histoire ou le nom du président actuel.

Par ailleurs, lorsque les informations sont intrinsèquement liées (comme les événements historiques par exemple), la toile est encore renforcée par une couche de rationalité. Ainsi, si vous hésitez entre 1975 et 1985 pour la date de la conférence d’Helsinki, qui marque la fin de la première Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE), et que vous savez que « la détente », période de la guerre froide caractérisée par une accalmie dans l’opposition Est-Ouest, a débuté en 1973 et s’est achevée en 1979 (date de l’invasion de l’Afghanisation par l’URSS), alors vous en déduirez que cette conférence a bien eu lieu en 1975.

 

Dès lors, comment tisser efficacement cette toile ? Existe-t-il des stratégies différentes selon que l’on apprenne des dates, des formules de maths, des mots de vocabulaire…

On peut tisser des liens de deux manières différentes : en se servant des liens logiques, ou alors en faisant appel aux liens irrationnels, loufoques. Généralement les étudiants essayent toujours d’utiliser les liens rationnels, alors que les liens loufoques sont diablement efficaces ! Passons en revue les différentes choses qu’un étudiant est susceptible de retenir :

Les mots : que ce soit un mot de vocabulaire en langue étrangère, le nom d’un auteur etc. la méthode la plus efficace est de s’approprier le mot pour en restituer une image mentale. Si cette image sollicite tous vos sens, elle saura d’autant plus efficace.

Supposons que vous deviez retenir la capitale de la Côte d’Ivoire, Yamoussoukro (désignée capitale politique du pays en 1983 en lieu et place d’Abidjan ; une petit excentricité du président de l’époque Félix Houphouët-Boigny, originaire de la ville). A votre place, j’imaginerais un éléphant (allégorie de l’ivoire) une bière de la marque Kronenbourg à la main (la fameuse « Kro »). Il décapsule la bière et soudain elle « mousse ». Vous entendez le bruit de la mousse qui se rue vers le sommet de la petite bouteille ? Vous voyez la taille imposante de cet éléphant ? vous percevez la chaleur accablante de la brousse africaine ? Vous sentez le parfum du houblon et du malte ?

 

Les chiffres : Pour les chiffres, le raisonnement reste peu ou prou le même. L’atout supplémentaire entre vos mains si ce chiffre est une date, c’est cette fameuse « couche de rationalité » qui vous permet d’en déduire qu’un événement a vraisemblablement eu lieu dans une période relativement restreinte.

Cette fois on veut mémoriser la date de l’opération « Tempête du désert », menée en 1991 par les Etats-Unis dans le cadre de d’une coalition internationale missionnée par l’ONU. Celle-ci visait à mettre fin à l’occupation du Koweït par l’Irak.

1991 est un palindrome, c’est-à-dire que cette date peut se lire indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche. C’est le cas du mot… kayak, par exemple. C’est parti : imaginons un GI américain en train de ramer dans un kayak posé sur le sable, alors qu’une gigantesque tempête de sable sévit à perte de vue sur les dunes. Vous voyez le drapeau américain cousu sur son uniforme kaki ? Vous sentez ses bras endoloris par l’effort, le sable chaud qui fouette douloureusement ses joues ?

 

Les formules de maths : Pour ce qui est des fameuses formules de maths que vous avez toutes les peines du monde à retrouver en DS, le mieux reste d’abord de comprendre leur logique intrinsèque plutôt que de les apprendre « bêtement ». Les liens loufoques peuvent également vous être d’un grand secours pour retenir les petits « détails » de la formule : si c’est k parmi n ou n parmi k, si le sigma est au carré ou non… Par exemple, il faut imaginer qu’une lettre dans une formule est en train de grelotter de froid car elle se situe devant un signe moins (et donc que la température est négative).

A noter que plus vos images loufoques vous parlent personnellement, meilleures elles seront : c’est à vous de vous les approprier !

 

Ces méthodes fonctionnent-elles également pour restituer quelque chose de plus complexe, comme par exemple retenir tout un chapitre de cours ?

Pour s’approprier des raisonnements complexes, je suis un adepte du fichage. Sauf que pour beaucoup, ficher consiste à mettre les phrases importantes sur une fiche, c’est-à-dire élaguer le cours. C’est assez peu efficace car la transformation n’est que minime. D’ailleurs, même sans avoir compris son cours, on peut très bien identifier les passages décisifs.

Selon moi, la clé réside dans le fait de transformer des notes linéaires (des phrases les unes à la suite des autres) en notes visuelles. Cela peut passer selon le contenu par des schémas, des tableaux, des « mind mappings » des diagrammes, des frises chronologiques… Là encore, on passe par une restructuration de l’information dans le but de mieux la mémoriser.

Cela permet d’avoir une vision d’ensemble en un seul coup d’œil ! Je parlais tout à l’heure du passage d’une information vers la mémoire à long terme : réaliser de telles fiches constitue un atout précieux dans cette quête. En effet, elles faciliteront considérablement les rappels réguliers et surtout, vous pourrez vous en servir pour la technique dite « de la feuille blanche ». Encore une fois, plutôt que de réciter son cours, il est plus efficace de se montrer proactif en tâchant de reproduire vos fiches de mémoire. Cela donne un aperçu très précis de ce que vous maitrisez et de ce qui vous échappe encore… pour l’instant.

 

 

Qu’en est-il des cours ? Comment se transformer en véritable éponge pendant le temps de la classe ? Quelle prise de note faut-il privilégier selon toi ?

Il n’y pas nécessairement UNE bonne prise de note, celle-ci peut en effet varier selon l’étudiant et le cours proposé par le professeur. La règle d’or en cours, c’est encore et toujours d’éviter la passivité. Il faut selon moi distinguer à nouveau trois phases pour tirer le maximum d’un cours :

Avant le cours : Si le professeur met à disposition de ses étudiants son support de cours avant celui-ci, profitez-en pour le balayez en vous attardant sur les titres des parties. 10 minutes de cet exercice pour un cours de deux heures me parait idéal. Cela va créer dans votre esprit un embryon de toile qui va se consolider plus facilement pendant le cours que si vous ne faisiez que découvrir au fur et à mesure ce que celui-ci aborde. Bref, ne pas hésiter à se faire spoiler, la prépa n’est pas une série Netflix !

 

Pendant le cours : Il faut tout d’abord adopter une posture droite, propice à l’attention. Par ailleurs, il est nécessaire de suivre le cours avec le professeur. Les étudiants de prépa prennent souvent l’habitude avec les profs qui vont à 2000 à l’heure d’avoir un ou deux wagons de retard. Si tel est le cas, il faut accepter de perdre des infos et de revenir à son rythme, sans quoi vous entrez dans une copie passive fort peu efficace. Par ailleurs, évitez de vous comporter comme un dictaphone en transcrivant les propos de votre professeur à la virgule près : adoptez dès maintenant une prise de note imagée qui vous permettra de retenir davantage et de faciliter votre travail de fichage. Avec le temps, vous serez de plus en plus à l’aise dans cet exercice.

Après le cours : Plutôt que de vous ruer à la cantine immédiatement après la sonnerie, prenez deux ou trois minutes pour vous essayer à la technique de la feuille blanche. Cet exercice permet une première sollicitation de la mémoire et met en lumière les points qui vous ont posé problème pendant le temps de classe.

 

 

Une objection que l’on doit te faire souvent : n’est-ce pas s’encombrer l’esprit que de mettre en place de telle stratégie de mémorisation ? Ça doit être frustrant de se souvenir d’un canard (duck) sur un divan mais ne plus savoir qu’Iván Duque est le nouveau président de la Colombie !

Je leur rétorque que cela n’a rien d’artificiel, car notre cerveau fonctionne ainsi ! Inconsciemment ou pas, la phase de mémorisation passe par une phase d’abstraction qui nous détourne provisoirement de ce que l’on cherche à retenir. En l’occurrence, ces techniques ne font que forcer le trait.

L’autre objection que l’on me fait souvent, c’est que comme ces images mentales n’ont pas vraiment de sens, on peut mélanger les éléphants les kayaks et les canards. Tout est une question d’entrainement : au fur et à mesure que votre esprit consolide cette stratégie, vous serez en mesure de retenir de plus en plus d’images mentales sans faire de confusions entre elles. Le mieux, c’est d’essayer !

 

Quels sont tes conseils au moment des ultimes révisions, pendant lesquelles nos lecteurs doivent passer en revue un nombre incalculable de connaissances en quelques semaines ?

En premier lieu, il faut se caler dès que possible sur le rythme des concours : hors de question de se coucher à 3h00 une semaine avant le début des épreuves qui débutent à 8h00 le matin. De cette manière, vous solliciterez votre cerveau aux heures pendant lesquelles il devra carburer pleinement le jour J.

Pour ce qui est des révisions à proprement parlé, le temps alloué à celles-ci doit s’articuler selon trois modules : le temps d’apprentissage (les derniers cours de fin d’année encore récalcitrants), le temps de consolidation des connaissances et enfin la mise en pratique pure, composée d’exercices et d’annales. A mesure que la date fatidique approche, le temps d’apprentissage diminue logiquement, au profit du temps consacré aux rappels et surtout aux annales.

Cette période si particulière doit être pensée de manière cyclique : il faut revoir toutes les notions importantes abordées depuis la première année, de sorte que chacune d’entre elles ait été révisée au maximum trois semaines avant l’épreuve qu’elle concerne. C’est un objectif ambitieux au vu de la quantité pléthorique d’informations à revoir que cela suppose, mais les méthodes exposées dans les questions précédentes, si elles ont été appliquées assez rigoureusement au cours de l’année, vous y aideront grandement.

 

Comme tu le sais, la mémoire qui représente aujourd’hui ton quotidien est également le sujet de culture générale sur lequel devront plancher les candidats en 2019. Une petite conclusion à cet entretien d’ordre philosophique serait donc bienvenue 😉 !

La classe préparatoire et le travail d’apprentissage important qu’elle induit ne doit selon moi pas uniquement être envisagée dans l’optique des concours : le plaisir d’apprendre doit rester le premier des moteurs ! Vous vivez une période de votre vie intellectuellement très riche et si performer lors des concours est un objectif structurant dans votre cursus, cela ne doit pas occulter le plaisir. C’est lui qui fera de vous des personnes accomplies et vous permettra d’atteindre vos objectifs de vie.

Vous entendez sans doute régulièrement que la majorité des métiers que nous exercerons dans dix ans n’existent pas encore. Dans une monde en plein bouleversement, le plus important à nos âges est sans doute d’apprendre à apprendre… le chemin est parfois plus important que la destination.

 

Sébastien Martinez est champion de France de mémoire 2015, formateur en techniques de mémorisation auprès d’étudiants  et d’entreprises et auteur entre autres de « Une mémoire infaillible » (2016). Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site www.sebastien-martinez.com.

 

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Dimitri Des Cognets

22 ans, étudiant à NEOMA Reims, ancien étudiant au lycée La Bruyère (Versailles) et co-fondateur de Up2school (www.major-prepa.com, www.business-cool.com et www.up2school.com)

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