Pour une classe prépa économique et commerciale plus méritocratique Pour une classe prépa économique et commerciale plus méritocratique
Avant-propos : cet article a vocation à proposer un état des lieux de la méritocratie et de l’égalité des chances en classe préparatoire, et... Pour une classe prépa économique et commerciale plus méritocratique

Avant-propos : cet article a vocation à proposer un état des lieux de la méritocratie et de l’égalité des chances en classe préparatoire, et particulièrement dans les filières économiques et commerciales (ECS, ECE, ECT). Nous souhaitons profiter de celui-ci pour relayer le manifeste pour l’équité entre les étudiants des classes prépas, qu’il est possible de signer en suivant le lien ci-dessus. Vous pourrez par ailleurs retrouver ce manifeste en fin d’article.

 

Chez Major-Prépa, la question de l’égalité des chances et de la méritocratie est prise très au sérieux. Le site internet et le magazine Le Major qui a suivi sont même consubstantiels à ces enjeux. Lorsque Mehdi, avec qui je travaille toujours au quotidien, a créé major-prepa.com en 2014 – peu avant de cuber et d’intégrer finalement HEC Paris –, c’était non sans un certain militantisme. L’idée sous-jacente à cette initiative était de contribuer au fait qu’un fils de cadre et un fils d’ouvrier aient rigoureusement les mêmes chances d’intégrer les meilleures écoles. Ce sont aussi ces valeurs qui m’ont incité à m’impliquer dans ce projet, auquel j’ai moi-même consacré des milliers d’heures depuis, notamment en tant que rédacteur en chef.

 

La prépa, dernier bastion de l’égalité des chances et de l’excellence

Quelle que soit la filière considérée, la classe préparatoire réunit tous les ingrédients censés permettre l’ascension sociale. C’est un cursus gratuit, avec des facilités pour les étudiants éloignés de leur famille (internat abordable, repas servis matin, midi et soir pour certains lycées, etc.), et ouvert à toutes les filières du lycée (y compris la filière technologique).

Les professeurs qui enseignent en prépa prodiguent dans leur discipline une formation de haut niveau à leurs étudiants, tout en faisant preuve, pour la plupart, d’une dévotion sans bornes à l’égard de leurs protégés. Enfin, la classe préparatoire donne accès à de Grandes Écoles (écoles de commerce, d’ingénieurs, d’agronomie, ENS, etc.), qui pour certaines sont (très) chères, mais qu’un prêt étudiant peut aisément financer. Par ailleurs, les perspectives professionnelles qu’elles offrent justifient largement un tel investissement. Ce dernier aspect est loin d’être négligeable, à l’heure où les formations post-bac (notamment de commerce) de piètre qualité pullulent sur le marché de l’enseignement supérieur ; la classe préparatoire offre la garantie d’être bien orienté par la suite.

En France, peu de formations peuvent se targuer de concilier excellence, gratuité et ouverture à l’ensemble des filières du lycée. À l’inverse d’autres formations exigeantes, la prépa se suffit théoriquement à elle-même : il est possible d’y réussir (comprenez d’intégrer les écoles les plus prestigieuses) sans dépenser d’argent par ailleurs. En médecine, environ trois quarts des étudiants qui ont réussi leur première année ont payé une prépa privée ; il n’est pas certain que la réforme de la PACES, qui sera effective à la rentrée 2020, change fondamentalement la donne. À Sciences Po Paris, ce même chiffre s’élevait à 90 % avant que l’institution réforme ses modalités d’admission, précisément pour tenter d’accroître son ouverture sociale.

Sans tomber dans l’idéalisme, l’ouverture sociale des classes prépas est bel et bien une réalité. Selon le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, le taux de boursiers en CPGE avoisine les 29 %, contre par exemple 40 % à l’université et 14 % en école de commerce. Les CPGE économiques et commerciales sont de bonnes élèves en la matière : le taux de boursiers échelon 5, 6 ou 7 (les échelons les plus élevés) atteint 8 % : c’est plus que les prépas scientifiques et littéraires.

Lire aussi : Grandes Écoles de commerce et ascension sociale, un tandem (in)vraisembable ?

 

Des pratiques antiméritocratiques persistantes au sein des filières économiques et commerciales

Pourtant, la classe préparatoire économique et commerciale pâtit de problèmes structurels qui mettent à mal le rôle d’ascenseur social qu’elle devrait permettre. Ces facteurs sont surtout endogènes, il appartient donc aux filières de se réformer de l’intérieur. À l’heure où le principe même de la classe préparatoire est de plus en plus remis en cause, il est primordial de faire en sorte que son principal atout, à savoir son caractère méritocratique, ne souffre lui d’aucune contestation.

 

Une autocensure inquiétante

Avant même l’inégalité de réussite, l’inégalité d’accès à la prépa, à niveau égal, constitue le premier des problèmes. Régulièrement, la presse nationale se pourfend d’articles assassins au sujet de la classe préparatoire. Cette dernière ne serait qu’un chemin de croix où les étudiants perdent toute confiance en eux, réservée de surcroît aux élites bien établies. Pour des étudiants dont les parents ne sont pas passés par ce cursus, ces échos ont bien sûr un effet désastreux : ils les détournent d’une formation qui aurait pu tout à fait leur convenir. En tant que média de référence pour les étudiants en classe préparatoire EC, nous tentons de détricoter autant que faire se peut cette image d’Épinal. Nous avons par ailleurs récemment créé le site internet Major Bac, dont la vocation est d’aider les lycéens à réussir leur baccalauréat et à (bien) s’orienter.

 

Des effets d’aubaine entre les filières

Créée notamment pour favoriser l’ouverture sociale au sein des Grandes Écoles de commerce, la filière ECT – qui s’adresse aux ex-STMG – a permis à certaines prépas privées hors-contrat d’adopter un stratagème pour le moins nauséabond : faire passer les concours de la voie T à leurs étudiants ECS ou ECE afin de profiter du fait que les mathématiques y soient plus faciles. Cette même logique avait cours pour les ECS avec la voie E. Fort heureusement, la BCE et Ecricome, face aux pressions de l’APHEC et de l’ADEPPT qui représentent les professeurs de prépa EC, ont récemment mis fin à ces pratiques en imposant le cloisonnement des filières dans leur règlement.

Néanmoins, la réforme du baccalauréat va totalement rebattre les cartes en 2021, avec l’abandon des filières de la voie générale (S, ES, L). À l’heure actuelle, l’impact de cette réforme sur le fonctionnement intrinsèque de la prépa EC est encore assez flou. Il est pourtant nécessaire de faire en sorte que ces stratégies antiméritocratiques demeurent caduques.

 

L’accroissement des inégalités géographiques

L’inégalité des chances en fonction du milieu d’origine se conjugue avec l’inégalité territoriale. Actuellement, la proportion d’étudiants à HEC qui ne sont pas issus d’une prépa parisienne, versaillaise ou d’une grande ville de province est d’ores et déjà famélique. La réforme du baccalauréat pourrait aggraver ce phénomène : les petites prépas de proximité qui accueillent peu d’étudiants se retrouveront confrontées, comme les autres, à des profils éclectiques : seront-elles capables de former une seule classe, avec des niveaux dans chaque matière extrêmement hétérogènes ? Si cette question concerne toutes les classes prépas EC, elle se pose avec force pour celles dont la survie n’est pas assurée.

 

Une asymétrie d’informations entre les « grandes » et les « petites » prépas

Cette dichotomie s’est quelque peu estompée ces dernières années. Nous avons par exemple mené un gros travail de collectes d’excellentes copies de concours : ces ressources sont riches d’enseignements pour les étudiants, car elles leur permettent de comprendre les attentes des correcteurs. Or, celles-ci étaient inaccessibles pour les étudiants des prépas les plus modestes.

Pour autant, l’asymétrie d’informations permettant de réussir les épreuves demeure bien présente : elle se vérifie par exemple à l’oral d’HEC, où le manque de transparence sur les sujets et les critères de notation reste criant. Ici, les prépas les plus cotées, qui ont l’habitude de préparer leurs élèves à ces épreuves et dont les professeurs sont souvent eux-mêmes examinateurs, sont clairement avantagées. Cette omerta contribue à l’étonnante concentration d’étudiants issus des mêmes prépas entre les murs de Jouy-en-Josas.

Au sujet des épreuves écrites, bien qu’aucun cas de fuite ne soit avéré, on peut également déplorer un manque de transparence quant à la manière dont les sujets sont confectionnés et tenus secrets. Généralement, un nombre très restreint de professeurs, pour la plupart issus du monde des écoles ou eux-mêmes enseignants en prépa, sont en charge de proposer les sujets sur lesquels plancheront les candidats. L’opacité du système, si elle n’est pas préjudiciable en soi, est de nature à alimenter les soupçons et les fantasmes.

 

La stratégie de bachotage systématique des organismes privées

On touche là au point le plus complexe et le plus pernicieux du problème, mais qui est aussi celui qui participe le plus à l’iniquité entre ceux qui peuvent payer des prépas onéreuses et les autres. Quel est fondamentalement l’objectif de la prépa EC ? Préparer les étudiants à intégrer les meilleures écoles, ou bien leur offrir un socle de culture générale et scientifique solide afin de les armer au mieux pour la suite de leurs études, puis leur carrière ? Fort heureusement, les deux ne sont pas inconciliables.

Néanmoins, on observe chez toutes les officines privées, comme les prépas privées ou les organismes de soutien complémentaires à la prépa, une systématisation des stratégies censées permettre de décrocher les meilleures notes sans travailler la discipline outre mesure : l’exemple de la technique dite de la dissertation unique en culture générale est à ce titre l’exemple le plus probant. Ces méthodes, en plus de dénaturer l’essence même de la prépa en se focalisant uniquement sur l’objectif du concours, créent un biais considérable au détriment des préparationnaires du public, où les professeurs qui y officient se refusent à adopter de telles techniques.

Si le manifeste ci-dessous dénonce ces pratiques, nous restons convaincus que la coercition ne saurait être la solution, car il est impossible de contraindre ces organismes à adopter des manières d’enseigner plus en phase avec l’esprit de la prépa. La solution doit venir de la manière dont sont intrinsèquement conçues les épreuves du concours, afin de rendre les stratégies de bachotage caduques. Les prépas scientifiques et littéraires n’ont pas vu une telle prolifération sur le marché d’acteurs privés, précisément parce que les classes prépas publiques de ces filières sont tout à fait efficientes dans l’optique du concours et ce, sans renoncer à leur vocation pédagogique et intellectuelle.

 

Le manifeste pour l’équité entre les étudiants des classes prépas

L’ADMCP (Association de défense de la méritocratie en classes préparatoires) regroupe d’anciens étudiants de classes préparatoires économiques et commerciales et de grandes écoles de commerce ayant la volonté de défendre ce cursus académique. Nous relayons ici leur manifeste, qu’il est possible de signer en suivant ce lien.

 

Anciens étudiants en Classe Préparatoire aux Grandes Écoles (CPGE) économique et commerciale, nous avons décidé de nous réunir en association avec un objectif : réaffirmer la place de la méritocratie au centre d’une filière académique d’excellence à laquelle nous sommes profondément attachés.

À l’heure où le principe de sélection dans l’enseignement supérieur est profondément questionné, nous pensons qu’il est indispensable que le modèle des classes préparatoires aux grandes écoles puisse garantir sans aucune ambiguïté les fondements méritocratiques desquels elles puisent leur légitimité.

En ce sens, nous pensons qu’il n’y a d’autre moyen, pour défendre le modèle de cette formation, que de veiller à l’application constante des principes qui en constituent l’essence. Ceci implique avant tout de ne pas s’exonérer du diagnostic conduisant à reconnaître collectivement d’éventuels dysfonctionnements et, naturellement, de la mise en œuvre des solutions permettant la correction de ces derniers.

Aussi, afin de garantir le fonctionnement méritocratique sans faille des CPGE, souhaitons-nous corriger certains détournements portant préjudice à son modèle. À cet effet, nous faisons le constat suivant : certains phénomènes aujourd’hui à l’œuvre ne permettent pas la mise en œuvre ni l’exercice exhaustifs de la méritocratie sur l’ensemble de la formation et de son enseignement.

Ces situations d’iniquité ne remettent aucunement en cause l’excellence du modèle des CPGE, mais doivent cependant être corrigées afin de ne pas en menacer l’existence et la légitimité. Elles se résument, d’une part, par des conflits d’intérêts autour de la conception des épreuves nés de l’organisation très artisanale du concours de la Banque Commune d’Épreuves (BCE) – de la conception des sujets jusqu’à la correction – dont l’inviolabilité repose sur la présomption de bonne intégrité des concepteurs, du fait de l’existence d’un seul et unique concepteur (ou groupe de concepteurs) par épreuve. D’autre part, elles sont également le fait d’une concurrence déloyale des instituts privés hors contrat (particulièrement les groupes Ipésup, Intégrale, Commercia et Ipécom) et de certains établissements privés sous contrat (à l’instar de Saint-Jean de Douai) qui ont substitué à la sélection par le mérite, une dynamique lucrative au sein du concours. Aussi est-il regrettable que la logique de préparation pure, de « bachotage », alors préférée à la logique de formation, s’avère une stratégie payante en matière de résultats au concours.

En plus de décourager les préparationnaires en introduisant un biais de sélection favorisant les candidats plus fortunés et au niveau académique artificiellement relevé, ces éléments ternissent l’image des écoles et des CPGE à l’heure où les inscriptions au concours sont en baisse. Dans le contexte actuel de réforme de certaines filières dites sélectives telles que l’ENA, ou Sciences Po, les CPGE, très différentes par nature de ces dernières, demeurent, organiquement, une formation où l’effort est justement et équitablement récompensé, où le travail par le mérite représente l’unique clé de réussite. Aussi, en écartant toute menace d’iniquité qui pèse sur son fonctionnement, la « prépa » sera d’autant plus en mesure de faire valoir toute la légitimité et l’excellence de son modèle.

Des épreuves de concours aussi exigeantes avec ceux qui les passent se doivent d’être absolument irréprochables et impartiales, tant au niveau de leur organisation que des conditions dans lesquelles les étudiants acquièrent les capacités nécessaires pour s’y présenter. Ainsi pour ces raisons d’équité et d’attractivité, la réforme académique des classes préparatoires, mécaniquement imposée par celle du baccalauréat, devra aussi être celle du concours BCE lui-même, afin de renouer pleinement avec ce qui constitue leur essence : la réussite au mérite.

Chaque acteur de la filière a son rôle à jouer dans l’accomplissement de cet objectif. Si chacun prend ses responsabilités, l’annihilation des pratiques déloyales des établissements privés hors contrat sera une réalité. Ces officines, qui profitent aujourd’hui d’un laxisme généralisé, ne peuvent continuer à faire perdurer un modèle d’affaires fondé sur le contournement et l’iniquité. Il convient désormais d’agir en ce sens.

Préparationnaires, anciens préparationnaires, proviseurs, professeurs, directeurs d’écoles, de programmes, acteurs ou observateurs des formations de l’enseignement supérieur, nous vous invitons à signer ce manifeste pour l’équité entre les étudiants des classes prépas. Soyons, collectivement, animés par la volonté de préserver l’essence d’une formation académique unique en son genre, et attachons-nous à garantir, partout et pour tous, l’effort et le travail comme seule recette de succès et de réussite.

Dimitri Des Cognets

Rédacteur en chef de Major-Prépa