Trudeau

C’est la fin d’une ère pour le Canada : Justin Trudeau a annoncé en janvier 2025 sa démission du poste de Premier ministre du Canada. Il y a 10 ans, il avait charmé tout un pays, par sa jeunesse et son énergie. Il incarnait le renouveau et le progressisme. Une décennie plus tard, les dissensions politiques de son parti et son impopularité dans le pays l’ont poussé vers la sortie.

Justin Trudeau

Mais d’abord, qui est Justin Trudeau ? Il est le fils d’une figure canadienne emblématique qui a marqué le XXe siècle, Pierre Elliott Trudeau, Premier ministre du Canada à deux reprises pour un total de 15 ans.

Avant de se lancer en politique, il est d’abord professeur de français. C’est en 2000 qu’il commence à devenir une figure politique, lors des funérailles de son père. Il y prononce un vibrant éloge funèbre qui marqua les esprits. En 2008, il devient député et, en 2013, il prend la tête du Parti libéral. En novembre 2015, il remporte les élections fédérales et succède ainsi au conservateur Stephen Harper. Ce dernier était au pouvoir depuis 10 ans.

Rappelons qu’au Canada, les deux principaux partis sont le Parti libéral (de Trudeau) et le Parti conservateur, aujourd’hui mené par Pierre Poilievre.

Une popularité fulgurante à ses débuts

Une fois Premier ministre, son style et sa jeunesse séduisent. Il devient très populaire sur les réseaux sociaux. Sa communication maîtrisée lui vaut des comparaisons avec John F. Kennedy et Barack Obama.

Il incarne une nouvelle génération de leaders, jeunes et vigoureux, aux côtés de Jacinda Ardern et d’Emmanuel Macron, avec qui il s’entend d’ailleurs très bien. C’est le moment Trudeau, tout le monde veut s’afficher à ses côtés et immortaliser un selfie avec lui.

Justin Trudeau met bien en avant ses valeurs progressistes. Dès 2015, il nomme un gouvernement à parité parfaite, en y incluant des membres des « Premières Nations » (peuples autochtones du Canada).

Premier mandat (2015-2019)

Justin Trudeau bénéficie de la politique de rigueur menée par les conservateurs lors des dix dernières années, ce qui lui permet d’investir massivement dans plusieurs secteurs.  Il lance de grands plans d’infrastructures. Il met aussi en place des allocations pour les familles ayant des enfants de moins de 18 ans.

Son premier mandat est marqué par une croissance soutenue et un chômage en baisse. En 2019, le chômage est au plus bas depuis 40 ans (5 %).

Il fait face à certains défis, notamment la crise commerciale avec Donald Trump. Son slogan « Welcome to Canada » fait mouche face au  « America First » du milliardaire américain.

Sur un plan plus sociétal

Il s’engage fermement en faveur des droits LGBT, participant chaque année à la marche des fiertés. En 2017, il présente des excuses officielles concernant la discrimination institutionnelle des décennies précédentes, en particulier dans l’armée et la police.

En 2016, son gouvernement fait voter une loi historique autorisant l’aide médicale à mourir, pour les personnes souffrantes et consentantes.

Il est éclaboussé en 2019 par un scandale lorsque des photos de lui jeune sont partagées où il apparaît « déguisé en Noir ». Son image est entamée par cette affaire. Il s’en excuse longuement et, lors de l’émergence du mouvement « Black Lives Matter », il participe notamment à une manifestation, s’agenouillant pendant près de huit minutes.

Deuxième mandat (2019-2021)

Lors de la campagne de 2019, Justin Trudeau surfe sur son bon bilan économique et sur quelques nouvelles promesses. On peut citer par exemple l’instauration d’un régime universel d’assurances médicaments, ce qui sera fait en 2024.

Alors qu’il s’attend probablement à une large reconduction, il rate finalement de peu la majorité absolue (à 13 sièges près).

C’est durant ce mandat qu’il fait notamment face à la crise sanitaire de la Covid-19. Sa politique sanitaire est relativement stricte, afin de contenir le virus. Si sa gestion est saluée au départ, elle finit par susciter des tensions croissantes. Celles-ci atteignent leur paroxysme lors de la crise des camionneurs, avec un immense convoi de camions qui bloquent tout le centre d’Ottawa pendant des semaines. Ils réclament la fin des restrictions sanitaires et s’opposent à l’obligation vaccinale. Trudeau met du temps à réagir, mais finit par riposter avec autorité à ce convoi, en ayant recours à une loi d’exception pour cesser le blocage, une première dans l’histoire du pays.

En 2019, il décide de convoquer des élections anticipées, dans le but de renforcer sa majorité. Sauf que le pari est raté. Il se retrouve encore une fois en dessous de la majorité absolue, et doit donc de nouveau former un gouvernement minoritaire.

Troisième mandat et démission (2021-2025)

Face à l’éclatement de la guerre en Ukraine, Justin Trudeau s’affiche en fervent soutien des Ukrainiens au sein du camp occidental. Il dénonce l’agression de Vladimir Poutine et accueille près de 300 000 Ukrainiens sur le sol canadien dans le cadre d’un programme fédéral. Il s’est rendu à Kiev à cinq reprises, dont quatre après le début de l’invasion, faisant de lui le Premier ministre canadien à s’être rendu le plus de fois en Ukraine.

La situation est plus compliquée sur le plan intérieur

En 2024, il doit faire face à la fois à son impopularité croissante causée par plusieurs scandales et à une crise politique d’ampleur. La fronde est d’abord interne. De nombreux ministres démissionnent et son gouvernement survit de justesse à des motions de défiance. Surtout, le grand rival, le Parti conservateur, a le vent en poupe, avec tous les sondages qui le placent gagnant des élections de 2025. Il est notamment porté par son chef de file Pierre Poilievre, dont les affrontements avec Trudeau au Parlement sont devenus quasi quotidiens.

La crise s’aggrave lorsque Donald Trump, fraîchement élu, propose que le Canada devienne le 51e État américain. Il critique virulemment Justin Trudeau, qu’il surnomme avec sarcasme Gouverneur Trudeau. Cette nouvelle crise, couplée aux menaces de Trump sur les nouveaux tarifs contre le Canada, vient accentuer la pression politique sur les épaules du Premier ministre canadien.

En décembre 2024 survient le coup de grâce. Il lui est porté par sa propre vice-Première ministre et ministre des Finances, Chrystia Freeland, qui démissionne avec fracas, dénonçant de grosses divergences avec la politique économique voulue par Trudeau et son approche face au retour de Donald Trump.

En janvier 2025, il annonce sa démission, précisant qu’il reste en poste jusqu’à ce qu’un successeur soit désigné par son parti. En mars 2025, le Parti libéral désigne Mark Carney comme son successeur.

Politique environnementale

En 2015, tout juste nommé Premier ministre, il fait une apparition remarquée à la COP21 à Paris et signe l’Accord de Paris sur le Climat. Au cours des 10 années qui suivent, il met en place une politique environnementale inédite dans l’histoire du Canada, mais le bilan reste tout de même contrasté.

Sous Justin Trudeau, l’approche du Canada cesse d’être fragmentée et se dote d’un fil conducteur clair, avec des objectifs fixés et introduits dans la loi. Le gouvernement planifie de manière proactive la transition écologique dans tous les secteurs de l’économie. Son plus grand accomplissement en matière d’écologie est la mise en place d’une tarification fédérale sur le carbone, qui permet une baisse de 10 % des émissions. Cependant, cette baisse reste bien en deçà des objectifs fixés, le Canada étant encore loin de l’engagement de – 40 % d’ici 2030.

Son soutien aux énergies fossiles ternit son bilan écologique

Les associations écologistes soulignent l’incohérence d’un gouvernement qui soutient les secteurs pétroliers et gaziers. Il signe par exemple un énorme contrat pour un projet visant à exporter du gaz de schiste liquéfié et continue d’approuver des projets d’oléoducs. Les subventions gouvernementales aux énergies fossiles ont même (légèrement) augmenté.

Ainsi, en matière d’augmentation des émissions carbone, le Canada est le pire élève du G7. Il est même le 7e pays du monde en termes d’émissions de carbone par habitant.

Trudeau et l’épineuse question du Québec

Dès 2006, Justin Trudeau se prononce en faveur d’une « Nation québécoise » au sein d’un Canada uni. Mais une fois au pouvoir, il refuse d’ouvrir la voie à un référendum constitutionnel et exprime sa méfiance vis-à-vis des mouvements séparatistes.

Trudeau prône un fédéralisme de collaboration, visant à travailler avec les provinces dans un esprit de consultation et de cogestion. Mais certaines initiatives sont perçues comme des empiétements sur les compétences provinciales, notamment en matière d’éducation et de relance économique post-covid.

Les relations entre Trudeau et le Québec se dégradent aussi du fait d’autres contentieux, notamment ceux portant sur les ressources naturelles, les lois environnementales et les financements de l’État. Des frictions existent aussi sur le plan migratoire. En effet, les dirigeants québécois critiquent souvent la politique volontariste du Premier ministre canadien depuis 2015.

Malgré ces différends, son action au Québec ne se résume pas à des querelles politiques. Ses deux derniers mandats sont marqués par des investissements majeurs dans les infrastructures de transport, incluant le financement du tramway de Québec et la reprise de plusieurs ponts sous gestion fédérale. Ainsi, bien que critiqué par ses opposants les plus virulents, la plupart des figures politiques québécoises ont reconnu son bilan lors de l’annonce de sa démission en janvier 2025. Trudeau laisse derrière lui une relation complexe avec la province : souvent tumultueuse, mais ponctuée d’avancées notables.

Trudeau et les « Premières Nations »

Il a toujours exprimé son soutien aux peuples autochtones, en plaidant pour des droits supplémentaires. En 2018, il franchit une étape symbolique en intégrant la notion des droits des autochtones dans la Constitution. Il engage un travail de mémoire en lançant des investigations sur les enlèvements d’enfants et de femmes autochtones lors des siècles précédents, dans le cadre de la politique d’assimilation forcée menée par l’État canadien. Mais peu de mesures concrètes viennent donner suite à cette investigation.

Sur le plan législatif, Justin Trudeau déçoit un peu. Par exemple, il ne signe pas la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Ce texte stipulait notamment que les communautés autochtones devaient être consultées pour les projets portant sur les ressources naturelles de leurs terres…

L’immigration

La politique menée par Trudeau en matière d’immigration est celle d’un accueil des réfugiés. Il assume cette politique dès 2015 avec l’arrivée des réfugiés syriens. 40 000 réfugiés sont ainsi accueillis lors des années qui suivent. Trudeau s’affiche même à leurs côtés lorsqu’ils arrivent à l’aéroport. Il assouplit également les conditions d’accès à la nationalité canadienne et abroge la loi du gouvernement précédent portant sur la déchéance de la nationalité. Il accueille par ailleurs des dizaines de milliers d’Ukrainiens après l’attaque de février 2022.

Ses motivations sont souvent économiques, étant donné le faible peuplement du Canada (40 millions d’habitants pour un territoire immense) et le vieillissement de la population. Pour lui, l’immigration est une source majeure de croissance et de productivité pour un pays comme le Canada. Il mène ainsi une politique très favorable à la venue d’étudiants internationaux, voulant faire du Canada un hub universitaire mondial.

Progressiste, il se prononce pour le droit du port du voile, considérant que c’est à chaque femme de décider de sa tenue vestimentaire. Le port du voile est même autorisé au sein de la police. Trudeau fait notamment la comparaison avec le turban pour les sikhs, qui est autorisé depuis des années au sein de la gendarmerie.

Cependant, face à l’émergence d’un discours de plus en plus anti-immigration, il réinstaure en 2024 les visas obligatoires pour les Mexicains et annonce son intention de resserrer les seuils d’immigration. Ce resserrement est également dû aux mises en garde de certaines instances fédérales (Québec, par exemple) où les services publics de santé et d’éducation ont du mal à faire face aux flux croissants. La crise du logement joue aussi un rôle dans cette volte-face.

La diplomatie canadienne sous Trudeau

Il s’est toujours distingué par une diplomatie ambitieuse, mais qui a parfois du mal à se traduire en actes. Certains lui reprochent son amateurisme dans certaines situations, en causant des incidents diplomatiques. Il est souvent mis en opposition à son père à ce sujet. Pierre Elliott Trudeau était en effet perçu comme un grand diplomate. Il est par exemple celui qui a réussi à établir de bonnes relations avec la Chine populaire, avant même les États-Unis de Nixon.

L’ambition de Justin Trudeau en 2015 était de repositionner le Canada sur la scène internationale et de renforcer son rôle au sein du système multilatéral. Il a essayé de frapper fort dès le début avec les Accords de Paris, mais les choses n’ont pas tardé à se compliquer. Arrivé au pouvoir un an avant l’élection de Trump, Justin Trudeau a dû faire face à une dégradation des relations entre les deux voisins, notamment sur le plan commercial. Le début explosif du second mandat de Trump va quant à lui accélérer la démission du Premier ministre canadien.

Dès 2017, Donald Trump exige une renégociation de l’ALENA, qui devient l’ACEUM (Accord Canada, États-Unis, Mexique). Le Canada est alors forcé à des concessions : droit de veto des Américains sur de futures négociations commerciales entre le Canada et la Chine, droits de douane sur l’aluminium et l’acier, etc.

Sur le plan commercial

À l’exception des États-Unis, la politique de Justin Trudeau a connu de francs succès. Il signe plusieurs accords de libre-échange majeurs, qui bénéficient beaucoup à son économie, notamment celui avec l’UE ou encore le TPP (Trans-Pacific-Partnership). Sous Justin Trudeau, les exportations commerciales en Europe augmentent de 50 % et de 40 % en Asie-Pacifique, du jamais-vu.

Sur le plan de l’influence diplomatique

L’engagement international du Canada reste en déclin, avec très peu de grandes victoires diplomatiques, voire pas du tout. Le Canada n’a pas pu retrouver sa place au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU par exemple. Le personnel canadien déployé au sein des missions onusiennes a poursuivi la baisse entamée sous le gouvernement Harper et la politique d’aide au développement n’a pas beaucoup augmenté. Exception faite de l’Ukraine, puisque le Canada est un grand donateur d’aide matérielle, militaire et humanitaire. Ottawa est ainsi la troisième capitale en matière d’aides financières à Kiev et sixième pour l’aide militaire.

Au Moyen-Orient, Justin Trudeau ne fait pas véritablement preuve d’un fort leadership. Concernant la question israélo-palestinienne, il se contente ainsi d’appeler à « envisager des pauses humanitaires ».

La politique d’accueil de réfugiés a tout de même amélioré l’image du Canada dans le monde, au moment où Trump menait une politique xénophobe.

Les incidents diplomatiques

Le Canada connaît également sous Trudeau des incidents diplomatiques avec certains grands pays, comme la Chine et l’Inde. En 2018, la directrice financière du géant chinois Huawei est arrêtée à Vancouver à la demande des États-Unis. La réponse chinoise ne se fait pas attendre, avec l’arrestation de deux ressortissants canadiens accusés d’espionnage. Autre incident marquant : le Canada se fâche sévèrement avec l’Inde en l’accusant officiellement d’avoir assassiné un séparatiste sikh sur le sol canadien. Trudeau mêle même Narendra Modi directement à cette brouille. Sa gestion étrange de cette crise lui vaut de nombreuses critiques.

Il faut cependant reconnaître que la dégringolade diplomatique du Canada n’est pas de l’entière responsabilité de Trudeau. Son prédécesseur, Stephen Harper, en est aussi un grand responsable, puisqu’il a fait preuve pendant une décennie d’un grand désintérêt pour les affaires internationales, alors même que les diplomates canadiens étaient réputés et respectés dans le monde entier. Par exemple, la perte du siège de membre du Conseil de Sécurité (2010) a lieu sous le gouvernement Harper, qui affichait bien son manque d’intérêt pour des alliances avec des pays africains et asiatiques.

Conclusion

Justin Trudeau laisse un héritage contrasté. Il a fait tellement de promesses que beaucoup d’entre elles n’ont pas été tenues. Son legs reste surtout social et sociétal : allocations familiales, légalisation du cannabis, aide médicale à mourir, accueil des réfugiés… Souvent, il semble avoir eu du mal à se donner les moyens de ses ambitions. Il laisse donc un électorat assez déçu : inflation, coût du logement et de l’énergie, climat…

L’image de cet ancien prodige politique a beaucoup pâli et il laisse derrière lui un parti exsangue et surtout un pays divisé face aux grandes convoitises du président Trump.

 

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