Cet article aborde d’abord quelques thèses classiques de la politique étrangère des États-Unis. Il propose quelques références pour éclaircir la politique étrangère de Donald Trump, aussi d’un point de vue économique. Toujours à l’appui de références, l’article montre que cette politique a des effets ambivalents, voire néfastes pour la puissance états-unienne. Tu retrouveras également trois paragraphes rédigés employant les références de cet article à la fin.
Quatre thèses célèbres définissant la politique étrangère des États-Unis
[1re référence] Walter Russell Mead élabore, dans Special Providence: American Foreign Policy and How It Changed the World (2001), une classification célèbre des traditions de la politique étrangère américaine
Voici quatre principales traditions de la politique étrangère états-unienne.
1/ La tradition wilsonienne ou l’idéalisme wilsonien
Au chapitre 5, Walter Russell Mead détaille le libéralisme internationaliste de Woodrow Wilson (président de 1913 à 1921). Il peut se résumer par la promotion de la démocratie internationalement.
Le président Wilson est un idéaliste. Cela est illustré par le discours des 14 points, où il rajoute au travail du think tank, l’Inquiry, plusieurs points généraux, dont la création de la Société des Nations (SDN) et le principe de liberté des mers.
Cette tradition idéaliste repose sur au moins deux idées : l’exceptionnalisme états-unien (les États-Unis auraient une sorte d’obligation morale à sauver le monde) – on dit que les États-Unis sont « the City upon a Hill » (formule utilisée par John F. Kennedy dès 1961, Ronald Reagan en 1980 et Barack Obama) – ainsi que des intérêts pratiques à répandre des valeurs démocratiques dans le monde.
Quelques présidents représentant cette doctrine : Franklin D. Roosevelt, John F. Kennedy, Joe Biden (soutien à l’Ukraine présenté comme défense de la démocratie).
2/ La tradition jeffersonienne
Au chapitre 6, il décrit l’isolationnisme de Jefferson (président de 1801 à 1809), avec pour objectif de protéger la démocratie et les valeurs des États-Unis.
3/ La tradition hamiltonienne
Au chapitre 4, il évoque l’économisme de Hamilton (secrétaire au Trésor de 1789 à 1795), il vise à privilégier les alliances économiques, le maintien du commerce et donc du libre-échange.
Quelques présidents représentant cette doctrine : Dwight Eisenhower (promotion d’un système international fondé sur le commerce et les alliances, comme l’OTAN) et George H. W. Bush (promotion d’un ordre international libéral et une diplomatie multilatérale).
4/ La tradition jacksonienne
Au chapitre 7, il mentionne le national-populisme et réalisme d’Andrew Jackson (président de 1829 à 1837), qui se focalise sur la sécurité intérieure et la bonne santé économique. Il répond à la question : comment se préparer économiquement et militairement en cas de conflit ?
Quelques présidents représentant cette tradition : Theodore Roosevelt et Donald Trump.
Remarque : Philip Zelikow, un diplomate américain et spécialiste des relations internationales, affirmait qu’une des thèses centrales de Walter Russell Mead dans ce livre est la suivante : « Les États-Unis ont prospéré précisément grâce à la tension féconde entre ces courants d’idées – une complexe mais robuste fusion facilitée par le système américain de distribution des pouvoirs. » Toutefois, il souligne que cette classification simplifie les véritables idées et identités des individus (comme Jefferson).
[2e référence] Noam Chomsky, fervent critique de la politique étrangère américaine, se livre, dans De la guerre comme politique étrangère des États-Unis, à une description des interventions militaires états-uniennes
Dans cet ouvrage de 2001, en reprenant les différents discours humanistes des politiques américains, il détermine les motivations du pays.
Les huit articles qui constituent ce livre sont une illustration de l’adage Si vis pacem, para bellum (Si tu veux la paix, prépare la guerre). La politique étrangère états-unienne répond ainsi à cette logique. Parmi les moteurs d’action sous-jacents, on trouverait alors : la volonté de protéger le modèle capitaliste sur la scène internationale, et selon l’auteur, pour les États-Unis, la guerre vise principalement à protéger les intérêts des grandes entreprises américaines. Il s’agit moins d’éliminer des adversaires que de démanteler d’autres projets de société, pour que la mondialisation articulée par le libre-échange serve les États-Unis.
Quelques exemples des interventions militaires illégitimes les plus connues :
- la guerre du Vietnam (1955-1975) : retrouve ici un article pour te rafraîchir la mémoire ;
- l’opération Condor au milieu des années 1970 (même chose, pour approfondir, clique ici) ;
- l’intervention au Nicaragua pour lutter contre le pouvoir sandiniste au début des années 1980 (la Cour internationale de justice a condamné les États-Unis en 1986, pour usage illégal de la force) ;
- l’exemple du Kosovo (1999) ;
- la deuxième guerre d’Irak (2003-2011 : le secrétaire d’État américain du président Georges W. Bush, Colin Powell, avait invoqué la présence d’armes chimiques – factices – en Irak pour justifier l’intervention américaine dans ce pays en dehors de tout cadre international) ;
- la guerre d’Afghanistan (2001-2021).
[3e référence] Le Grand Échiquier : l’Amérique et le reste du monde (The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, 1997)
Consulte cet article pour une analyse détaillée. Ce livre reprend les thèses d’Halford John Mackinder et de Nicholas Spykman. Ils posent que l’Eurasie est le centre de la géopolitique mondiale.
[4e référence] Maya Kandel, Les États-Unis et le monde (Chapitre VII : la fin de la guerre froide et du siècle américain)
Au chapitre VII, Maya Kandel décrit au moins deux grandes périodes de la politique étrangère américaine : la décennie 1990 et la période 2000 à 2010.
Décennie 1990
Face à un « désarroi stratégique » dû à l’absence de l’ennemi soviétique, cette première période se caractérise par une réorganisation de la politique étrangère américaine.
Elle se militarise et multiplie les interventions extraterritoriales. Ces opérations de « guerre en temps de paix » passent à une tous les dix-huit mois de 1989 à 2001, un record dans l’histoire américaine (1990-1991 : Guerre du Golfe, 1992 : Restore Hope en Somalie, 1999 au Kosovo…).
Citation : « Avec la disparition de l’Union soviétique en 1991, les États-Unis ont perdu l’ennemi qui donnait sa direction et sa justification à leur politique étrangère depuis près de cinq décennies. »
Décennie 2000
Ces années sont une « triple crise de la politique étrangère » états-unienne.
Crise de légitimité, crise de crédibilité et crise de moyens. Cette crise questionne tous les fondements de la puissance américaine, de son hard power à son soft power.
La crise de légitimité est double : à la fois à l’échelle nationale et internationale :
- À l’échelle nationale à cause d’un État qui promulgue des lois enfreignant les libertés individuelles et politiques (dont l’emblématique Patriot Act) et qui ne se porte plus à la hauteur de son American dream, puisque les contours d’un nouveau Gilded Age creusent les inégalités. De 1980 à 2005, 80 % de la création de richesse est allée au 1 % des plus riches Américains, dont les revenus ont augmenté de 250 %, tandis que les deux tiers de la population voyaient leurs revenus stagner.
- À l’échelle internationale, la montée puissante d’un anti-américanisme bouleverse son soft power, tendance rendue manifeste par la mouvance attentiste djihadiste – liée en partie à l’arrogance et les interventions militaires de l’administration Bush, et les assassinats ciblés sous Barack Obama.
La crise de crédibilité naît du fait qu’au lieu de régler les crises, les États-Unis provoquent des crises. En guerroyant en Irak (2003-2011), en Afghanistan (2001-2021), ou en questionnant la stabilité du système monétaire mondial avec la crise financière des subprimes (2007). Puis le corollaire de la crise bancaire (2008).
La crise de moyens naît, d’une part, des crises économiques et financières de 2007-2008. L’État creuse alors son déficit budgétaire pour sauver in extremis les 12 plus importantes institutions financières américaines. D’autre part, du financement des guerres s’accompagnant d’une augmentation de 80 % du budget militaire. Au total, les guerres d’Irak et d’Afghanistan auront coûté plus de 3 000 milliards de $ – le PIB de la France).
Quelle est la politique étrangère de Trump II ?
Voici quatre références pour expliquer des grands aspects de la politique étrangère du nouveau mandat de Donald Trump.
[1re référence] L’impérialisme et le repli sur soi : selon Robert O. Keohane et Joseph Nye, dans La Fin du long siècle américain (Foreign Affairs, édition de juin-juillet 2025), les États-Unis de Donald Trump adoptent une certaine position par rapport au monde
À la fois impérialiste, en brandissant le hard power américain. Voici quelques exemples : menace du Danemark en convoitant de prendre le contrôle du Groenland, menace de reprendre le contrôle du canal de Panama. Il y a aussi les menaces d’annexion du Canada. Ou l’instrumentalisation des tarifs menaçants pour faire ployer le Canada, la Colombie et le Mexique sur l’immigration. L’ aide à l’Ukraine sans garantie de sécurité, en échange de l’autorisation de l’extraction de 57 types de minerais différents, du gaz et du pétrole. Sans oublier la proposition d’annexer la bande de Gaza pour en faire une ZES.
Remarque : la politique étrangère de Donald Trump s’inscrit parfaitement dans la tradition jacksonienne avec un populisme nationaliste, désireux de puissance et de force (« America first », « Make America Great Again », la « paix par la force »), illustré par des visées expansionnistes.
Et le pays est replié sur lui-même, néosouverainiste, rejetant le multilatéralisme. Le pays se retire des institutions internationales. On pense au retrait de l’OMS et de l’Unesco, entre autres. Mais aussi le retrait des accords internationaux (accords de Paris…). Ou encore l’intervention de juin 2025 en Iran sans accord de l’ONU.
Enfin, et surtout, la fin de l’aide humanitaire démontre bien une volonté unilatéraliste. L’USAID finançait depuis 1961 une grande partie des programmes d’urgence mondiaux en santé, éducation et alimentation. En 2024, c’est 42 % de l’aide humanitaire mondiale distribuée dans 158 pays. Le Congrès a décidé que 83 % des financements seraient coupés et la quasi-totalité des employés ont été licenciés. De la même manière, neuf milliards de dollars déjà votés pour l’Unicef et l’OMS ont été annulés. Cela pourrait entraîner jusqu’à 14 millions de morts si ces coupes budgétaires sont prolongées d’ici 2030 (selon la revue scientifique The Lancet).
[2e référence] Une caractérisation en quelques mots – Un article de La Revue des deux mondes : « La politique étrangère du président Donald Trump » (8 avril 2025) par Renaud Girard
Voici quelques citations du reporter de guerre et journaliste international, Renaud Girard :
« Il est dès lors clair qu’avec Trump l’Amérique renonce à deux axes centraux de sa politique extérieure, tels que les avaient dessinés Roosevelt et Truman : le leadership sur l’Occident et le parrainage d’un ordre international libéral fondé sur le multilatéralisme. »
Il propose une caractérisation de cette politique étrangère en cinq points. « Un flou stratégique, peu de multilatéralisme, peu de bellicisme, régression du libre-échangisme, beaucoup de diplomatie transactionnelle. »
Remarque : si Trump n’est pas un belliciste, il n’est pas pour autant un pacifiste ou un isolationniste (comme l’indiquaient ses frappes en Syrie en 2017 et en 2018). Ses frappes sur le Yémen et sur l’Iran en 2025 confirment une chose : il n’entend pas mettre fin au leadership militaire américain dans le monde.
[3e référence] Avis de trois spécialistes – Un article de la revue géopolitique Le Grand Continent
Dans l’article « Les États-Unis sont-ils devenus les ennemis de l’Europe ? 11 perspectives transatlantiques », paru dans Le Grand Continent, le 6 mars 2025, il est demandé à plusieurs personnalités (Sylvie Kauffmann, Nicholas Mulder, Joseph S. Nye…) de répondre notamment à cette assertion : « Avec Donald Trump, les États-Unis sont désormais nos adversaires/les adversaires de l’Europe. »
Sylvie Kauffmann explique que les États-Unis se comportent comme des adversaires. « Ils adoptent les positions de notre ennemi numéro un, la Russie. Ils refusent de confirmer la validité de leurs engagements militaires au sein de l’OTAN. En matière de valeurs, ils contestent le modèle démocratique européen. En matière commerciale, ils ont un comportement hostile. » Elle nuance cela en précisant qu’ils n’ont pas quitté l’OTAN ou retiré leurs troupes du continent.
Nicholas Mulder relativise la rupture, soulignant que l’alliance repose sur une asymétrie coercitive. Il dit ainsi que « les administrations américaines ont longtemps contraint les États européens à se conformer à leurs politiques ». Ils partagent plus des intérêts communs qu’une vraie confiance. « Tout comme ils n’ont jamais été un allié totalement fiable qui avait à cœur les intérêts de l’Europe, ils ne seront pas non plus un adversaire catégorique. »
Joseph S. Nye soutient que cette situation est temporaire et propre à Donald Trump. Il rappelle alors que « Trump considère l’Europe comme un adversaire. Trump est un problème, mais il n’est pas l’Amérique. […] si Trump dévalorise l’Europe, la plupart des Américains ne le font pas. »
[4e référence] Benjamin Haddad, Le Paradis perdu : L’Amérique de Trump et la fin des illusions européennes, 2019
Benjamin Haddad soulignait déjà le repli des États-Unis sur eux-mêmes sous Trump II. Voici une citation présente dans le livre : « Donald Trump n’est ni un accident de l’histoire ni un phénomène passager. Il est le symptôme d’une transformation profonde de la puissance américaine en crise. America First est le slogan d’une Amérique fatiguée de porter l’ordre international et qui prône désormais le rapport de force brut, le protectionnisme économique et culturel. »
Comment caractériser cette politique étrangère d’un point de vue économique ?
D’un point de vue économique, Trump renoue avec une tradition protectionniste américaine d’avant la Seconde Guerre mondiale. Il rappelle les tarifs de McKinley en 1890 et la loi sur les droits de douane Hawley-Smoot en 1930. Trump II ne renonce pas pour autant à conclure des accords commerciaux. Cela reste la finalité de ses guerres commerciales, dans le but d’avantager les États-Unis.
Selon Keohane et Nye dans La Fin du long siècle américain (édition de juin-juillet 2025), la stratégie trumpienne repose sur l’idée suivante : dans une relation de dépendance entre deux États, l’acteur le plus dépendant est en position de faiblesse, et l’acteur le moins dépendant dans une position avantageuse – idée que les auteurs mettaient déjà en avant dans leur livre Power and Interdependence (1977). Trump exploite donc cette asymétrie. « Les tentatives d’imposition des droits de douane sur les partenaires commerciaux des États-Unis soulignent la conviction trumpienne que le modèle d’interdépendance économique actuel renforce la puissance américaine. »
Nye et Keohane soulignent qu’étonnamment, pour un pays comme les États-Unis, être déficitaire est un avantage. Notamment vis-à-vis de la Chine. Comme les États-Unis sont déficitaires (ils importent plus qu’ils n’exportent), alors la Chine sera relativement désavantagée si elle impose des tarifs. Elle imposera ces tarifs sur moins de produits que les États-Unis sur les produits chinois. Ou bien, les États-Unis peuvent décider d’importer moins.
Ainsi, le déficit que les États-Unis entretiennent avec sept de leurs plus importants partenaires, a priori défavorisant les États-Unis, pourrait en réalité avantager la démocratie fédérale. Les pays de l’ASEAN sont tous à plus de deux contre un, signifiant qu’ils exportent plus de produits que les États-Unis. Pour d’autres, on a le Japon : 1,8 contre 1 ; la Corée du Sud : 1,4 contre 1 ; l’Union européenne : 1,6 contre 1 ; le Canada : 1,2 contre 1.
Les auteurs nuancent toutefois ce point de vue en évoquant les « facteurs antinomiques », c’est-à-dire le rôle des groupes d’intérêts nationaux. Ce sont des organisations ou des associations actives au sein d’un pays qui cherchent à influencer les politiques publiques, et aussi les lois ou les décisions gouvernementales dans le but de défendre leurs intérêts spécifiques (les lobbys sont compris dans cet ensemble). Cela affaiblit la puissance des États. Par exemple, au lieu de riposter directement contre l’État américain, la Chine peut s’attaquer à des entreprises comme Apple ou Google.
Voici un article si tu souhaites approfondir la notion de soft power.
Pourquoi cette politique pourrait s’avérer néfaste pour la puissance américaine ?
Selon Keohane et Nye dans La Fin du long siècle américain, cette stratégie sape elle-même la puissance américaine, fondée depuis 80 ans sur le soft power.
Les auteurs rappellent que la puissance est fondée sur trois éléments : la coercition, le paiement et la séduction. Les deux premiers relèvent du hard power, mais le troisième du soft power. La stratégie trumpienne sape donc la puissance du pays. « Si sur le court terme le hard power prime sur le soft power, sur le long terme, le soft power prévaut souvent. »
Dans Le Prince, Machiavel insistait sur l’importance pour un prince d’inspirer la peur plutôt que la bonté. Il faudrait en réalité les deux.
Ainsi, plus envoûtés par le soft power américain déclinant, un grand nombre d’États sont devenus méfiants et aspirent désormais à l’indépendance, ou du moins à changer leurs dépendances.
Exemple d’utilisation avec un paragraphe de IIIe partie dans un sujet sur les États-Unis
Les États-Unis de Donald Trump adoptent une position en rupture avec la politique universaliste américaine
En effet, selon Keohane et Nye, dans La Fin du long siècle américain, les États-Unis de Donald Trump adoptent une position particulière par rapport au monde.
Elle est à la fois impérialiste en brandissant le hard power américain. Les États-Unis menacent le Danemark en convoitant de prendre le contrôle du Groenland. Ils menacent de reprendre le contrôle du canal de Panama. Ils instrumentalisent des tarifs menaçants pour faire ployer le Canada, la Colombie et le Mexique sur l’immigration.
Mais le pays est replié sur lui-même, rejetant le multilatéralisme. Ce deuxième point est rendu manifeste avec le retrait américain des institutions internationales (OMS, Unesco…). Le pays se retire des accords internationaux (accords de Paris…), met fin à l’aide humanitaire, après la décision du Congrès que 83 % des financements pouvant entraîner jusqu’à 14 millions de morts si ces coupes budgétaires sont prolongées d’ici 2030, selon la revue scientifique The Lancet. La dernière intervention unilatérale en juin 2025 sur l’Iran confirme cela.
Cette vision unilatérale des États-Unis n’a rien d’un hasard. Elle est une expression de la crise interne que vit le pays. En cela, on peut se rappeler de la vision trumpienne de Benjamin Haddad : « Donald Trump n’est ni un accident de l’histoire ni un phénomène passager. Il est le symptôme d’une transformation profonde de la puissance américaine en crise. America First est le slogan d’une Amérique fatiguée de porter l’ordre international et qui prône désormais le rapport de force brut, le protectionnisme économique et culturel. » (Le Paradis perdu : L’Amérique de Trump et la fin des illusions européennes, 2019).
Cette nouvelle politique étrangère pourrait affaiblir les États-Unis sur le long terme
Sur le court terme, cette politique ambitionne de profiter de l’asymétrie qu’ont les États-Unis sur les autres pays. En effet, « les tentatives d’imposition des droits de douane sur les partenaires commerciaux des États-Unis soulignent la conviction trumpienne que le modèle d’interdépendance économique actuel renforce la puissance américaine » (La Fin du long siècle américain).
Toutefois, sur le long terme, cette stratégie sape elle-même la puissance américaine, fondée depuis 70 ans sur le soft power. Les auteurs rappellent que la puissance est fondée sur trois éléments : la coercition, la capacité économique et la séduction. Les deux premiers relèvent du hard power, mais le troisième du soft power. La stratégie trumpienne sape donc la puissance du pays, car « si sur le court terme le hard power prime sur le soft power, sur le long terme, le soft power prévaut souvent ».
Dans Le Prince, Machiavel insistait sur l’importance pour un prince d’inspirer la peur plutôt que la bonté. Il faut en réalité les deux, ce que Trump n’a pas compris. Mais que Suzanne Nossel appelle « smart power » depuis plus de 21 ans.
La politique étrangère de Donald Trump met en péril l’unité de l’Occident, notamment la relation transatlantique
L’arrivée de Donald Trump a fait couler une quantité folle d’encre. Beaucoup de commentateurs évoquent une fragilisation durable des relations transatlantiques, et par extension de l’OTAN.
Le comportement impérialiste de cette nouvelle Amérique et l’avalanche incessante de provocations diplomatiques font que certaines revues géopolitiques, comme Le Grand Continent, vont jusqu’à poser la question suivante : « Les États-Unis sont-ils devenus les ennemis de l’Europe ? 11 perspectives transatlantiques » (6 mars 2025).
Dans cet article, il est demandé à plusieurs personnalités (Sylvie Kauffmann, Nicholas Mulder, Joseph S. Nye…) de répondre notamment à cette assertion : « Avec Donald Trump, les États-Unis sont désormais nos adversaires/les adversaires de l’Europe. »
Sylvie Kauffmann explique que les États-Unis se comportent comme des adversaires. Elle dit notamment « qu’ils adoptent les positions de notre ennemi numéro un, la Russie. Ils refusent de confirmer la validité de leurs engagements militaires au sein de l’OTAN. En matière de valeurs, ils contestent le modèle démocratique européen. En matière commerciale, ils ont un comportement hostile. »
Toutefois, si ce constat atteste d’une fragilisation plus qu’apparente des relations transatlantiques, il faut rester nuancé.
Joseph Nye, par exemple, soutient que cette situation est temporaire et propre à Donald Trump. « Trump considère l’Europe comme un adversaire. Trump est un problème, mais il n’est pas l’Amérique. […] si Trump dévalorise l’Europe, la plupart des Américains ne le font pas », dit-il.
En outre, Nicholas Mulder prend du recul sur cette rupture. Il souligne que l’alliance repose sur une sorte d’asymétrie coercitive. « Les administrations américaines ont longtemps contraint les États européens à se conformer à leurs politiques », et des intérêts communs plus qu’une vraie confiance. Il dit ainsi « tout comme ils n’ont jamais été un allié totalement fiable qui avait à cœur les intérêts de l’Europe, ils ne seront pas non plus un adversaire catégorique ».
En réalité, il faudrait appliquer cette deuxième analyse à toute relation entre États. « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », disait le Général de Gaulle.
Conclusion
La politique étrangère états-unienne n’a jamais suivi une ligne unique. Elle est autant protéiforme, contradictoire et évolutive que l’histoire l’est. À travers ces différentes mouvances, les États-Unis ont donné une forme au monde. Si, après 1945, les États-Unis imaginaient un monde libéral et démocratique, aujourd’hui, ils remettent ce modèle qu’ils ont fait naître de leurs propres mains.
Voici un article passionnant sur l’enchevêtrement entre démocratie et politique étrangère des États-Unis.
Sources
Sur la déclaration de Philip Zelikow : Special Providence: The Secret Strengths of American Foreign Policy | Foreign Affairs
L’article de la revue Le Grand Continent : Les États-Unis sont-ils devenus les ennemis de l’Europe ? 11 perspectives transatlantiques
L’article de Foreign affairs : The End of the Long American Century: Trump and the Sources of U.S. Power
L’article de Renaud Girard : La politique étrangère du président Donald Trump



