Plateau d’échecs symbolisant les rivalités géopolitiques mondiales entre grandes puissances, en référence à Le Grand Échiquier de Zbigniew Brzezinski.

En 1997, Brzezinski, ancien conseiller de Jimmy Carter, a écrit un ouvrage indispensable pour comprendre la politique internationale : Le Grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde. En résumé, il propose une nouvelle vision géostratégique qui vise à renforcer le statut d’hyperpuissance mondiale des États-Unis. Par géostratégie, il entend la gestion stratégique des intérêts géopolitiques qu’il compare à une partie d’échecs qui se jouera sur le « grand échiquier » que représente l’Eurasie (Europe et Asie orientale).

C’est en effet là que se concentre l’essentiel de la population mondiale, des capacités industrielles et des ressources énergétiques. On peut rapprocher cette idée de ce qu’affirmait N. Spykman : « Qui règne sur l’Eurasie contrôle le destin du monde. » Durant les deux décennies qui ont suivi, les décideurs américains se sont inspirés de la théorie de Brzezinski dans l’élaboration de la politique intérieure et étrangère des États-Unis. Je te donne ici les éléments clés à retenir, que tu pourras utiliser dans pas mal de sujets.

Brzezinski : pour des sujets sur l’hyperpuissance américaine

D’abord, tu devrais savoir que l’on doit l’expression hyperpuissance à Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères. Pour lui, une hyperpuissance est une puissance qui perd son unique rival : pour les États-Unis, dans les années 1990, c’était l’URSS. Mais le premier à avoir traité cette thématique est Z. Brzezinski dans Le Grand échiquier, où il décrit les États-Unis comme la seule puissance à avoir la suprématie simultanée dans les quatre domaines clés : militaire, économique, technologique et culturel.

« L’Amérique a acquis une position d’hégémonie globale sans précédent. Elle n’a aujourd’hui aucun rival susceptible de remettre en cause ce statut. »

L’idée à retenir est donc que, pour Brzezinski, les États-Unis ont atteint une telle suprématie globale grâce à la parfaite maîtrise de ces quatre domaines qu’aucune autre puissance ne peut prétendre rivaliser avec eux.

« Pour l’Amérique, l’enjeu principal est l’Eurasie. »

Carte symbolique de l’Eurasie illustrant l’influence géopolitique russe et le concept d’hyperpuissance américaine développé par Zbigniew Brzezinski.
Carte de l’Eurasie représentant la rivalité entre la Russie et les États-Unis pour le contrôle du “Grand Échiquier”, concept central de Brzezinski.

Tu peux utiliser cette citation pour un sujet sur les jeux de puissance et d’influence afin de montrer les stratégies possibles. Brzezinski constate ce « trou noir au centre du continent eurasien » laissé par l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Il souligne l’importance des ressources énergétiques à cet endroit. Il encourage ainsi les États-Unis à considérer la gestion de l’espace eurasiatique comme une priorité nationale.


Découvrir l’article : le concept de puissance en géopolitique

 

Brzezinski : pour des sujets sur la place de l’Europe sur la scène internationale

Brzezinski voyait dans l’intégration européenne un outil de transformation de l’Europe en protectorat des États-Unis. Pour lui, les États européens s’apparentent à des vassaux payant tribut, puisque ce sont des États qui sont prêts à des concessions aux États-Unis en matière commerciale et technologique en échange de leur protection. Il faudrait donc soutenir l’Union européenne comme vectrice d’influence pour les États-Unis.

On peut prendre plusieurs exemples qui montreraient aujourd’hui que l’Union européenne est vue comme un socle de puissance des États-Unis : 

  • L’Union européenne représente plus de la moitié des ventes d’armements des États-Unis, 12 pays européens ont acheté le F-35.
  • Les États-Unis ont implanté de nouvelles bases militaires en Grèce, dont la base navale en Crète et la base aérienne en Thessalie, qui sont hautement stratégiques.
  • La Russie est un des rares pays commerçant peu avec les États-Unis (elle s’est dédollarisée depuis 2018). D’où le fait que pour la puissance américaine, une action économique contre la Russie passe forcément par les pays européens. En effet, ils ne peuvent pas utiliser leurs armes économiques et monétaires classiques contre la Russie. 

Brzezinski redoute aussi que l’Europe unie devienne, sur le long terme, une rivale sérieuse pour la puissance américaine. Néanmoins, il repousse cette éventualité en disant que les États européens ne parviendront jamais à surmonter leurs différences et à atteindre une unité politique comme l’ont fait les États-Unis. 

Ainsi, l’idée à retenir est que pour Brzezinski, l’Europe ne comptera pas parmi les « poids lourds » de la scène internationale, mais jouera un rôle constructif en faveur du bien-être commun (contre les menaces transnationales) et au sein de l’OTAN.

Pour des sujets sur la place de la France dans la construction européenne

« À travers la construction européenne, la France vise la réincarnation, l’Allemagne, la rédemption. »

« La France vise la réincarnation »

Dans le contexte d’après-guerre, pour la France, la construction européenne sert à la fois de protection face aux aléas économiques mondiaux et de facteur de renforcement de sa puissance après son affaiblissement dû aux deux guerres mondiales. Pour cette idée, J.-B. Duroselle a pu dire que l’Europe était pour la France une « mystique de remplacement aux faiblesses nationales ».

« La France vise la réincarnation », car c’est un pays qui reste marqué par sa grandeur passée à la tête d’un vaste empire colonial. La France a donc tendance à poursuivre son rêve impérial au travers de la construction européenne. D’où le fait que l’Europe puissance est au cœur de la vision qu’a la France de la construction européenne. Mais la seule difficulté, c’est que cela supposerait que la France soit une puissance au sein de l’Europe afin de transposer sa vision au niveau européen.

« L’Allemagne vise la rédemption »

L’Allemagne, quant à elle, voit la construction européenne comme une opportunité pour redorer son image auprès des autres et « se racheter » en œuvrant pour la paix et la prospérité en Europe. C’est ce qu’on appelle la « politique de la rédemption ».

En effet, pour Helmut Schmidt (chancelier allemand entre 1974 et 1982), « l’Allemagne n’est pas un pays normal » et ne pourrait le redevenir dans un avenir proche ou même moyen, c’est pourquoi elle chercherait la rédemption au sein de la construction européenne. En effet, cela tient à deux choses : la façon dont les autres pays perçoivent l’Allemagne, qui reste fortement marquée par les deux conflits mondiaux, et les risques internes à l’Allemagne, avec la persistance d’une extrême droite qui ne disparaît pas. On pourrait parler de « passé qui ne passe pas » (Rousso) avec les autres pays européens qui contraignent l’expression de la puissance allemande.

Andreas Rödder, dans son ouvrage Qui a peur de l’Allemagne ?, montre cette crainte de l’Allemagne qui resurgit dès qu’elle s’affirme un peu trop, que ce soit en Europe ou sur la scène internationale. 

Réarmement de l’Allemagne : la Bundeswehr retrouve sa puissance militaire
Depuis 2022, l’Allemagne s’engage dans un réarmement historique après l’invasion de l’Ukraine, avec un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser la Bundeswehr et renforcer la défense européenne.

Pour des sujets incluant la puissance chinoise

Brzezinski considère d’abord que la République populaire de Chine (RPC) n’a pas les moyens de devenir une puissance globale d’ici 2020. Pour lui, elle peut au mieux prétendre à un rôle régional (on peut prendre l’exemple de l’échec de la Chine lors de la crise taïwanaise de 1995).

Il n’envisage pas non plus un modèle économique chinois en tant que tel. Il considère que la libéralisation économique va se poursuivre et que celle-ci conduira : 

  • soit à une démocratisation réussie (comme l’Allemagne en 1945). La Chine rejoindrait donc l’ordre américain ;
  • soit à un échec de cette démocratisation. Cela mènerait à une contestation interne, donc à un affaiblissement de la Chine.

Cette théorie lui permet d’affirmer que les États-Unis seraient gagnants dans les deux cas. Néanmoins, il croit en l’émergence, à terme, d’un G2 sino-américain.

Brzezinski : sur des sujets incluant la puissance russe 

Pour faire simple, la stratégie américaine, selon Brzezinski, serait d’encourager la démocratisation et l’européanisation de la Russie. Et de décourager ses ambitions impériales.

Brzezinski appelle tout d’abord les États-Unis à affaiblir la Russie, pays qui est leur seul vrai rival. Pour cela, il leur faut libérer l’Ukraine de l’influence russe. L’auteur écrira que « sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un Empire pour redevenir un pays ».

L’auteur considère qu’il faut faire basculer l’Ukraine, mais aussi l’Asie centrale, le Caucase et les pays baltes dans la sphère d’influence américaine. Les États-Unis contrôleront tout le croissant intérieur et priveront ainsi la Russie de peser sur les relations internationales. La Russie n’aurait dès lors plus que deux choix : se rallier sous contrainte à l’ordre américain ou être marginalisée.

Brzezinski avait vu qu’en choisissant la destinée impériale plutôt que l’État-nation démocratique. La Russie ferait son propre malheur et celui de l’Ukraine. C’est ce que l’on a pu constater avec la guerre en Ukraine, où les préconisations de l’auteur se sont révélées vraies.

Enfin, pour Brzezinski, l’occidentalisme est sans perspective en Russie. Le pays ne saurait s’insérer dans un monde occidental. Mais il garde bon espoir que la Russie finira par surmonter ses tentations et qu’elle se tournera vers l’Occident et adoptera la démocratie libérale et l’économie de marché.


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Tableau de Brzezinski : les grandes puissances sur le « Grand Échiquier »

Puissance mondiale Vision selon Brzezinski Objectif géostratégique Citation ou idée clé
États-Unis Seule hyperpuissance mondiale, garante de la stabilité de l’Eurasie. Préserver leur hégémonie globale et contrôler l’Eurasie. « L’Amérique a acquis une position d’hégémonie globale sans précédent. »
Europe Partenaire mais aussi vassal géostratégique des États-Unis. Renforcer l’influence américaine via l’OTAN et l’unité européenne. « L’Europe est la tête de pont géostratégique fondamentale de l’Amérique. »
Russie Puissance déclinante mais menaçante, héritière d’un passé impérial. Affaiblir son influence et détacher l’Ukraine de son orbite. « Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire pour redevenir un pays. »
Chine Puissance régionale en ascension mais encore instable. Encourager sa libéralisation pour l’intégrer à l’ordre américain. Brzezinski croit en l’émergence d’un futur G2 sino-américain.
France & Allemagne Deux visions complémentaires de la construction européenne. La France cherche la réincarnation, l’Allemagne la rédemption. « À travers la construction européenne, la France vise la réincarnation, l’Allemagne, la rédemption. »

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