Le système monétaire international (SMI) rappelle que la monnaie n’est pas seulement un outil économique. C’est aussi un vecteur de stabilité et un levier de puissance. Depuis l’étalon-or, puis Bretton Woods, la fin de la convertibilité-or et la généralisation des taux flottants, jusqu’à l’essor de la Central Bank Digital Currency (CBDC), son architecture a évolué au gré des rapports de force. Le déclin du dollar est souvent annoncé, mais il reste primus inter pares. L’euro s’impose surtout à l’échelle régionale. Le renminbi progresse, mais lentement. Quant à l’e-yuan, il semble davantage en mesure de transformer l’infrastructure des paiements que de bouleverser la hiérarchie mondiale des réserves.
Introduction
Voici une frise montrant l’évolution des règles du système monétaire international au cours du XXe siècle, du Gold Standard à la création de l’euro.
Qu’est-ce que la monnaie et quelles sont ses fonctions ?
Avant toute chose, il convient de préciser ce que l’on entend par monnaie. On la définit généralement comme un instrument de mesure et de conservation de la valeur, servant de moyen légal d’échange.
Aristote lui attribuait trois fonctions essentielles : unité de compte, réserve de valeur et intermédiaire des échanges. Ces trois dimensions, en apparence techniques, ont pourtant des implications géopolitiques considérables : celui qui impose sa monnaie fixe les prix, attire la liquidité mondiale et, ce faisant, dicte les règles du jeu.
Perspective historique du système monétaire international
L’étalon-or : un cadre disciplinaire et stabilisateur (XIXᵉ siècle-1914)
Au XIXᵉ siècle, l’étalon-or organise la finance mondiale autour d’un principe simple : chaque monnaie est convertible en une quantité fixe d’or. Ce cadre disciplinant limite les dévaluations compétitives. Il instaure une confiance durable dans les règlements internationaux.
La Première Guerre mondiale rompt cet équilibre. La convertibilité est suspendue en 1914 et les financements de guerre déstabilisent le système.
Le Gold Exchange Standard : un retour fragile à l’ordre (1922-1930)
La conférence de Gênes (1922) tente de rétablir la stabilité avec le Gold Exchange Standard. Les banques centrales peuvent désormais détenir, en plus de l’or, des devises « clés » convertibles en or (la livre, puis le dollar et le franc).
Mais l’architecture reste fragile. Le krach de 1929 et la Grande Dépression font vaciller la discipline de change. Les sorties d’or s’accélèrent, les dévaluations unilatérales se multiplient et le protectionnisme gagne du terrain. Le système redevient instable.
Bretton Woods : la stabilité du système monétaire international par l’hégémonie américaine (1944-1971)
En 1944, les accords de Bretton Woods tirent les leçons de l’entre-deux-guerres. Ils installent un régime de taux de changes fixes, mais ajustables sous la surveillance du FMI et consacrent la convertibilité du dollar en or à 35 dollars l’once.
Le projet de bancor défendu par Keynes est écarté au profit du plan de Harry Dexter White : la stabilité est fournie par une hégémonie assumée, celle des États-Unis, dont la devise devient monnaie de réserve et unité de compte internationale.
Le dilemme de Triffin : l’instabilité au cœur du leadership du dollar (1960-1969)
Ce choix ouvre la voie au dilemme de Triffin (1960) : une monnaie internationale doit être abondante pour irriguer l’économie mondiale, mais aussi stable pour servir d’étalon. Plus les États-Unis fournissent de dollars, plus la promesse de conversion en or se fragilise. Pour soulager les pénuries de liquidité, le FMI crée en 1969 les droits de tirage spéciaux (DTS).
Le paradoxe de Triffin (1960), toujours d’actualité
Formulé par l’économiste belge Robert Triffin en 1960, ce paradoxe met en lumière la contradiction interne à toute monnaie appelée à jouer un rôle international.
Une monnaie internationale doit remplir deux objectifs incompatibles :
- être abondante, afin de fournir au reste du monde la liquidité nécessaire au financement du commerce et des réserves de change ;
- rester stable, car elle sert de référence de valeur et d’étalon de confiance.
Plus les États-Unis émettent de dollars pour répondre à la demande mondiale, plus ils affaiblissent la confiance dans leur capacité à maintenir la valeur de leur monnaie (et, à l’époque, dans la convertibilité en or). Inversement, s’ils restreignent l’offre de dollars pour préserver la stabilité, ils créent une pénurie de liquidité internationale.
La fin de Bretton Woods et l’avènement des changes flottants
En août 1971, l’administration Nixon met fin unilatéralement à la convertibilité du dollar en or : c’est le choc Nixon. Les accords de la Jamaïque (1976) entérinent le passage à des taux de changes flottants pour les grandes monnaies.
Le centre de gravité ne disparaît pas pour autant : le dollar reste au cœur des règlements et des réserves ; la stabilité ne vient plus de l’or, mais d’un leadership monétaire américain, d’institutions (FMI, Banque mondiale) et d’un réseau financier suffisamment profond pour absorber les chocs.
Pourquoi le dollar règne-t-il encore ?
Une puissance géopolitique, financière et systémique
La domination du dollar s’explique d’abord par la puissance multidimensionnelle des États-Unis. Le rayonnement d’une monnaie ne repose pas uniquement sur le poids économique d’un pays : il est aussi le reflet de son influence diplomatique, de sa capacité militaire et de son rôle dans la gouvernance mondiale. Autrement dit, la suprématie du dollar est autant géopolitique qu’économique.
Elle tient également à la profondeur et à la liquidité des marchés financiers américains. Le marché des bons du Trésor, les produits dérivés, le repo ou encore les safe assets offrent une gamme d’actifs sûre, abondante et immédiatement mobilisable. Aucun autre espace financier ne propose, à cette échelle, un volume et une qualité d’actifs capables d’absorber les flux mondiaux d’épargne ou de gérer les crises sans rupture.
À cela s’ajoutent de puissants effets de réseau. En effet, une grande partie du commerce international est facturée en dollars (trade invoicing), la finance mondiale utilise le dollar comme référence et la majorité des transactions sur le marché des changes passent par lui. En tant que monnaie-véhicule, le dollar s’impose par défaut, car chacun a intérêt à utiliser la devise déjà utilisée par tous.
L’arsenal institutionnel américain : droit, sanctions et « privilège exorbitant »
La puissance monétaire américaine est renforcée par un arsenal juridique et institutionnel. Le droit américain, les mécanismes de sanctions, les règles de compliance, le rôle des chambres de compensation ou encore la centralité des indices de référence ancrent le dollar au cœur du système.
Cette extraterritorialité juridique, soulignée par Ali Laïdi dans Le Droit, nouvelle arme de guerre économique : Comment les États-Unis déstabilisent les entreprises européennes (2019), agit comme un multiplicateur de pouvoir : même en dehors des États-Unis, la plupart des acteurs économiques restent soumis aux normes américaines, car ils utilisent le dollar ou dépendent du système financier américain.
Les États-Unis bénéficient de ce que Valéry Giscard d’Estaing, repris plus tard par Barry Eichengreen, a qualifié de « privilège exorbitant » : ils peuvent financer leurs déficits à moindres coûts grâce à la demande mondiale de dollars. Comme le résumait Jacques Rueff, Washington « finance sans pleurs » sa consommation, en utilisant l’épargne du reste du monde, qu’il s’agisse de celle de l’Allemagne, de la Chine ou encore des pays exportateurs de pétrole.
« Le dollar demeure le soleil autour duquel gravitent les autres monnaies satellites. » Henri Bourguinat
Euro et renminbi : concurrents ou compléments dans le SMI ?
Face au dollar, l’euro s’est imposé comme deuxième monnaie de réserve mondiale (environ 20-21 % des réserves), avec un ancrage régional solide en Europe et dans son voisinage économique. Sa montée en puissance reste néanmoins limitée par une union économique et financière inachevée : l’absence de mutualisation complète des dettes souveraines freine sa crédibilité comme actif refuge mondial.
Le renminbi (RMB), de son côté, progresse mais de manière lente et irrégulière. Sa part dans les paiements internationaux avoisine les 3 % (données SWIFT) et son poids dans les réserves de change reste contenu autour de 2 à 2,3 % (données COFER). Trois freins principaux persistent : un compte de capital encore partiellement fermé, une convertibilité incomplète de la monnaie et un État de droit jugé moins protecteur pour les détenteurs internationaux de réserves publiques.
Pourquoi le RMB progresse lentement :
- Compte de capital partiellement fermé, contrôle du change.
- État de droit perçu comme moins protecteur pour des réserves publiques.
- Marchés profonds, mais moins liquides que les Treasuries.
- Inertie de réseau : habitudes de facturation collées au dollar.
- Progrès dans les paiements (≈ 3 % SWIFT) sans équivalent dans les réserves (≈ 2-2,3 %).
L’Asie constitue néanmoins un terrain stratégique de montée en puissance du yuan. La logique suivie a d’abord été celle de la régionalisation. Tout d’abord la Chiang Mai Initiative (CMI), en 2000, puis l’Asian Bond Markets Initiative (ABMI), en 2003-2004, avant d’évoluer vers une forme d’internationalisation monétaire croissante, illustrée plus récemment par l’accord commercial RCEP (2020).
Cependant, même dans le cadre de l’initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie (BRI/OBOR), le financement continue d’être majoritairement libellé en dollars, par pragmatisme. En effet, les marchés de change en RMB ne sont pas encore assez profonds pour soutenir de tels volumes.
« Un grand pays doit disposer d’une grande monnaie. » Robert Mundell
Système monétaire international : les chiffres-clés 2024-2025
| Catégorie | Données clés | Commentaire |
|---|---|---|
| Part dans le commerce mondial | USD : 40 % • EUR : 33 % • RMB : 2 % (pic à 3 % en 2015) | Le dollar reste la monnaie dominante du commerce international. |
| Réserves de change des banques centrales | USD : 59 % • EUR : 21 % • JPY : 6 % • GBP : 5 % • RMB : 3 % | L’euro constitue un duopole asymétrique avec le dollar. |
| Focus réserves de la Chine | 3 600 Mds $ en réserves de change, dont ≈ 1 000 Mds $ en dette US | La Chine reste fortement exposée au dollar. |
| Hydrocarbures (facturation) | USD : 90 % | Le pétrole est quasi intégralement facturé en dollars. |
| Financement international | USD : 62 % | Le dollar sert massivement de monnaie d’endettement hors États-Unis. |
| Endettement en dollars (% du PIB) | Chine : > 10 % • Russie : 13 % • Turquie : > 46 % | Forte vulnérabilité aux hausses de taux de la Fed. |
| Pays utilisant le dollar | 39 pays utilisent officiellement le dollar | Ex. : Équateur, Salvador, Panama |
| Pays arrimant leur monnaie au dollar | Plusieurs dizaines | Ex. : Djibouti, Hong Kong, pays du Golfe, Irak, Jordanie… |
Le pétrole fait-il le dollar… ou l’inverse ?
La facturation des commodités, pétrole en tête, reste massivement en dollars. C’est un amplificateur : dollar fort = matières premières plus chères en devises locales ; dollar faible = soupape partielle pour les importateurs.
« Dans un monde qui abandonne le protectionnisme direct, l’arme monétaire devient instrument de la guerre commerciale. » Cercle Turgot
Déclin annoncé, déclin repoussé : vers un SMI multipolaire
Depuis plus d’une décennie, de nombreux économistes annoncent le recul du dollar. Pour Barry Eichengreen, ce déclin, s’il se produit, sera avant tout relatif. En effet, la devise américaine devrait rester primus inter pares, c’est-à-dire la première parmi ses pairs, dans un système plus partagé. Jacques Mistral défend la même idée : l’économie mondiale ne bascule pas vers un système monétaire international dominé par le yuan, mais vers un ordre multimonétaire, où plusieurs devises coexisteraient sans qu’une seule ne s’impose comme pivot unique. À rebours des discours alarmistes, Eswar Prasad a montré que la grande crise financière de 2008 avait, paradoxalement, renforcé l’attrait du dollar, perçu comme valeur refuge.
Les données récentes confirment cette tendance. Si l’on observe depuis 2022-2025 une diversification progressive des réserves (léger recul de la part du dollar, hausse technique de l’euro, place croissante de l’or), la domination du billet vert demeure écrasante dans les domaines qui comptent vraiment : facturation du commerce mondial, trade finance, émissions de dette internationale et marché des changes. Autrement dit, le monde se diversifie… sans véritablement se dédollariser.
« Le dollar est notre monnaie, mais votre problème. » John Connally (1971)
Le pouvoir invisible du dollar : une domination institutionnelle
Sanctions et extraterritorialité juridique
La puissance du dollar repose aussi sur le droit américain et son extraterritorialité, comme le rappelle Ali Laïdi dans Le Droit, nouvelle arme de guerre économique : Comment les États-Unis déstabilisent les entreprises européennes. Sanctions financières, règles de compliance, gel d’actifs : l’usage du dollar suffit souvent à placer les acteurs sous juridiction américaine. Les épisodes post-2022 ont rappelé la vulnérabilité des avoirs en devises non-US exposés aux sanctions et aux restrictions géopolitiques.
Infrastructures financières et standards mondiaux
Au-delà de la dimension juridique, la domination est ancrée dans les infrastructures : chambres de compensation, indices de référence, normes comptables, agences de notation, droit applicable aux contrats et aux produits dérivés. Ces éléments structurants agissent comme un « verrouillage » du système monétaire international autour du dollar.
Cryptomonnaies, stablecoins… et surtout CBDC : le nouveau terrain stratégique
Les cryptoactifs (Bitcoin, Ether, etc.) portent l’innovation mais, par volatilité et gouvernance privée, ne remplissent pas encore pleinement les trois fonctions monétaires. Le vrai game changer potentiel est étatique : la CBDC.
CBDC : l’état des lieux en 2025
- Environ une cinquantaine de pays en phase pilote ; quelques lancements (Bahamas, Jamaïque, Nigeria).
- Euro numérique : passage de phase, cadre législatif en cours ; premiers cas d’usage possibles en fin de décennie sous réserve politique.
- E-CNY : plus grand pilote au monde (usages retail, transports, subventions), tests transfrontaliers (type mBridge). Les volumes cumulés annoncés dépassent plusieurs milliers de milliards de CNY.
« Le Bitcoin est la première pierre de la révolution monétaire du XXIᵉ siècle. » N. Gomez, Géopolitique des cryptomonnaies (2018)
Enjeux géopolitiques :
- Contournement partiel des rails dollar-centriques dans le paiement (pas forcément dans l’épargne internationale).
- Traçabilité, contrôle du capital, programmabilité.
- Standard-setting (identité, confidentialité, offline) et bataille d’interopérabilité (ex. : mBridge).
Conclusion : un SMI post-unipolaire, mais pas post-dollar
La dédollarisation progresse, mais de manière graduelle. Les banques centrales diversifient leurs réserves en augmentant légèrement la part de l’euro, en renforçant leurs achats d’or et en intégrant davantage de devises secondaires. Parallèlement, les innovations monétaires, en particulier les monnaies numériques de banque centrale (CBDC), ouvrent de nouvelles possibilités de règlement international.
Pour autant, le dollar conserve un avantage structurel : une liquidité financière sans équivalent, un État de droit protecteur, la profondeur des marchés américains et un pouvoir normatif qui façonne les standards mondiaux.
Autrement dit, multipolarité monétaire ne rime pas encore avec bascule hégémonique.
- L’euro s’affirme surtout comme monnaie d’influence régionale.
- Le renminbi progresse dans les paiements, mais se heurte à son incapacité à devenir une monnaie de réserve globale.
- Les CBDC redessinent pour l’instant les infrastructures de paiement plus qu’elles ne redistribuent le stock mondial d’épargne.
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