Peu peuvent nier que la Chine est désormais un géant économique de niveau mondial. Première puissance commerciale depuis 2013 et première puissance économique depuis 2014 (en PPA), rien ne semble freiner l’ascension fulgurante de l’Empire du Milieu. Pourtant, la géopolitique du yuan est bien plus complexe qu’il n’y paraît. De fait, la People’s Bank of China (PBOC) a prôné que les entreprises d’État privilégient désormais les paiements en yuan à l’étranger. La monnaie nationale chinoise, le yuan, reste étonnamment marginale dans les transactions internationales. Malgré un essor perceptible depuis le début de la guerre en Ukraine. Pékin a certes multiplié les accords bilatéraux en yuan avec la Russie, le Brésil ou encore l’Arabie saoudite, mais la devise chinoise ne représente encore que 5% des paiements mondiaux, loin derrière le dollars. En décembre 2024, selon la plateforme SWIFT, sa part a atteint seulement 3.75% des paiements mondiaux.
Le futur du renminbi (nom officiel) s’inscrit donc au cœur des incertitudes géopolitiques actuelles : parviendra-t-il à concurrencer réellement le dollars américain ?
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Le yuan, qu’est-ce que c’est ?
Autrement appelé renminbi (RMB) qui signifie littéralement « la monnaie du peuple », le yuan est la devise officielle de la République populaire de Chine. Émis pour la première fois par la Banque populaire en 1948, le yuan a permis à l’époque de mettre fin à la pluralité des devises. Il joue également le rôle de stabilisateur d’une économie ruinée par la guerre civile.
Certains historiens estiment même qu’il a eu un impact dans la victoire des communistes de Mao contre les nationalistes du Kuomintang en 1949. Son symbole est « Ұ » : un y avec une ou deux barres au milieu.
La notion de monnaie internationale
Une monnaie internationale est une monnaie qui permet à la fois l’épargne (monnaie de réserve), le crédit et l’échange. Elle doit remplir quatre critères bien essentiels. D’abord elle doit être convertible librement. Ensuite, elle doit être dotée d’institutions stables et inspirant confiance. Enfin, elle nécessite aussi un système financier développé et ouvert, emettant assez de liquide pour les échanges mondiaux.
Les principales monnaies internationales sont le dollar, le yen japonais, l’euro, la livre sterling, le dollar australien et le yuan.
La géopolitique du yuan : ambitions et obstacles
Un statut international encore limité
Pour donner un ordre d’idée, le yuan représente 2 % des réserves de change mondial. Le billet vert représente pour sa part 59 % des réserves et l’euro 22 %. En outre, seuls 3 % des paiements internationaux s’effectuent en yuans. Ainsi, à première vue, le yuan apparaît faible et marginal par rapport aux autres devises internationales.
L’économiste Barry Eichengreen rappelle que la puissance d’une devise dépend moins de la seule économie que de la confiance diplomatique et militaire qu’elle inspire. L’euro, par exemple, reste affaibli par le manque d’unité politique européenne. La Chine, quant à elle, dispose d’un poids stratégique majeur, mais son système financier demeure trop contrôlé. Les marchés jugent encore le yuan peu libre et peu sûr en période de crise.
Si l’on suit la théorie de Barry Eichengreen, le problème se situe ailleurs. En premier lieu, le yuan ne dispose pas de la confiance des marchés financiers (la plupart des transactions sont contrôlées par les autorités). Au contraire du dollar, perçu comme « sûr » et régulièrement utilisé en temps de crise. En second lieu, cette faiblesse s’explique également par une position idéologique. La Chine a effectivement fait le choix de garder un contrôle sur sa monnaie et d’émettre moins de liquidité que son rival américain.
Pour que la monnaie nationale de l’Empire du Milieu devienne une devise internationale de renom, cela nécessiterait alors que la Chine renonce à une partie de sa souveraineté. Ce qu’elle ne semble pas encore prête à faire pour le moment.
La domination du billet vert : un frein à l’expansion de la diplomatie monétaire chinoise
En outre, malgré son déclin maintes fois annoncé, il semble que le dollar reste indétrônable. Depuis les accords de Bretton Woods de 1944, le billet vert s’est toujours placé au centre du système monétaire international. Ce « privilège exorbitant », selon les mots de l’ancien Président français Valéry Giscard d’Estaing, confère aux États-Unis une puissance économique sans égale.
Néanmoins, ces derniers temps, la domination du dollar est bousculée. Une volonté de dédollariser l’économie mondiale est de plus en plus voulue, particulièrement par les pays émergents et révisionnistes, qui souhaitent mettre fin à un monde occidentalocentré. S’il paraît improbable pour le moment que le dollar perde son hégémonie, la Chine a peut-être quelque chose à tirer de ce contexte géopolitique.
Les efforts chinois commencent toutefois à porter leurs fruits
La patience stratégique est une doctrine qui invite à penser la géopolitique chinoise sur le long terme. La Chine nourrit par exemple le rêve (« le rêve chinois ») d’être la première puissance économique en 2049, pour le centenaire de la RPC. Pour réaliser cet objectif, l’Empire du Milieu sait que cette ambition ne pourra être réalisable en l’absence d’une devise forte.
Pour atteindre cet objectif, Pékin mise sur les Nouvelles Routes de la Soie. Ce vaste projet relie l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Il permet à la Chine de signer de nombreux accords bilatéraux. Dans un premier temps sur le continent asiatique. Elle semble en effet voir dans la régionalisation de sa monnaie une étape vers son internationalisation. Dès les années 2000, le CMI (Chiang Mai Initiative) répondait au besoin en liquidité des pays membres. Ces dernières années, Pékin a multiplié les initiatives régionales. Le RCEP a favorisé l’usage du yuan en Asie au même titre que la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures. Grâce a ses institutions, la Chine renforce peu à peu la place de sa devise.
En outre, fort de sa posture révisionniste, la Chine souhaite également présenter des alternatives aux outils du système monétaire international, dominé en majorité par les Occidentaux. Pékin a ainsi ouvert sa propre agence de notation, Dagong. Elle a aussi fondé le système CIPS, qui se veut être une alternative à l’intermédiaire bancaire SWIFT. CIPS a par exemple été grandement utilisé par les Russes depuis le début de la guerre en Ukraine. Par ailleurs, la BAII ambitionne de concurrencer le FMI.
La géopolitique du yuan au niveau international
Enfin, d’un point de vue beaucoup plus international, le yuan semble de plus en plus renforcer sa posture de challenger. Fin avril 2023, l’Argentine a annoncé régler désormais l’ensemble de ses importations chinoises en yuans plutôt qu’en dollars. L’Argentine a alors suivi le pas du Brésil, qui a indiqué une décision similaire en mars dernier.
Par ailleurs, l’Inde n’utilise dorénavant plus le pétrodollar dans ses échanges avec la Russie. Enfin, suite à la signature d’un accord « sans limite » entre la Russie et la Chine, les volumes d’échange du yuan ont dépassé pour la première fois en février et mars 2023 ceux du billet vert.
Quelques repères clés :
- 5,2 % des paiements mondiaux effectués en yuans (contre 3 % en 2022).
- 4e devise mondiale derrière le dollar, l’euro et la livre.
- Plus de 25 000 milliards de yuans échangés via le système CIPS en 2025.
- 20 % du commerce sino-arabe libellé en yuans.
- 30 pays partenaires du yuan dans leurs transactions commerciales.
- Objectif chinois : atteindre 10 % des réserves mondiales d’ici 2030.
Ainsi, la Chine affiche clairement son ambition : faire du yuan, une monnaie internationale. Le projet des Nouvelles Routes de la Soie soutient cette stratégie. Le contexte géopolitique lui est aussi favorable. De nombreux pays émergents veulent s’émanciper de la domination occidentale. Par conséquent, Pékin s’appuie sur cette dynamique pour renforcer la géopolitique du yuan.
CIPS contre SWIFT : la bataille monétaire sino-américaine
Ces deux systèmes sont des réseaux de messagerie sécurisée crée en 1973 afin de faciliter la communication entre les institutions financières. Le système SWIFT (États-Unis) connecte plus de 11 000 institutions financières dans plus de 200 pays et reste aujourd’hui l’infrastructure centrale du système monétaire mondial. En comparaison, le CIPS (chinois) ne relie encore qu’environ 1500 banques réparties dans 110 pays, mais sa croissance est fulgurante. En effet, le volume des paiements en yuans a triplé entre 2020 et 2025, atteignant près de 25 000 milliards de yuans en 2025 selon la Banque populaire de Chine.
La Chine met en avant le CIPS comme un outil de souveraineté financière. En d’autres termes, Pékin veut se protéger des sanctions américaines et réduire la dépendance au dollar. Si la politique monétaire agressive menée par la nouvelle administration Trump a pu faire peur a certain, elle a également permis au yuan de renforcer ses positions. Moscou s’appuie même sur ce réseau pour régler une part importante de son commerce énergétique avec Pékin.
En somme, derrière l’apparente rivalité technique entre CIPS et SWIFT se joue une bataille géopolitique majeure. Ils symbolisent une bataille pour le contrôle des flux financiers mondiaux. SWIFT représente l’ordre économique occidental. CIPS, au contraire, illustre la volonté chinoise d’un système plus indépendant. Pékin veut remodeler la finance mondiale à son image.

Les limites de la géopolitique du yuan
Toutefois, la Chine souffre toujours de faiblesses qui fragilisent ce renforcement du rôle du yuan dans le système international. Ces dernières années, elle a en effet vu sa croissance lourdement chuter. Les institutions chinoises continuent dans l’ensemble de financer en dollars pour des raisons pratiques liées à l’absence de marché de change. De même, malgré de nombreux accords, le RMB suit plutôt une tendance de stagnation de son internationalisation.
En outre, jamais le yuan n’a été utilisé dans des transactions entre deux pays autres que la Chine.
Prospectives : quel avenir pour la géopolitique du yuan ?
Numéro 1 : Une montée en puissance encore inachevée
Selon l’économiste français Jacques Mistral, il existe un décalage temporel entre le moment où une économie devient dominante et le moment où c’est sa monnaie qui devient dominante.
À la fin du XIXᵉ siècle, les États-Unis étaient par exemple déjà la première puissance économique, alors que la livre sterling (£) restait la monnaie absolument dominante.
Aujourd’hui, la géopolitique du yuan illustre parfaitement ce phénomène. Ainsi, un scénario similaire avec les États-Unis et leur dollar et la puissance économique ascendante chinoise et leur renminbi (yuan) est alors envisageable. Pékin espère toutefois combler cet écart d’ici 2049, année symbolique du centenaire de la RPC.
| Année | Événement clé | Part du yuan dans les paiements (%) | Contexte géopolitique | Position du dollar (%) |
|---|---|---|---|---|
| 2008 | Crise financière mondiale | 0,2 | Remise en cause de la dépendance au dollar | 62 |
| 2010 | Obligations en yuan à Hong Kong | 0,6 | Ouverture progressive | 61 |
| 2015 | Intégration du yuan au DTS du FMI | 1,1 | Reconnaissance internationale | 59 |
| 2018 | Lancement du “petroyuan” à Shanghai | 2,1 | Diplomatie énergétique | 60 |
| 2020 | Expansion du CIPS | 2,8 | Guerre commerciale et recherche d’alternatives | 59 |
| 2022 | Partenariat sino-russe intensifié | 3,5 | Guerre en Ukraine, contournement des sanctions | 58 |
| 2023 | Accords bilatéraux (ex. Brésil) | 4,2 | Croissance des échanges hors dollar | 57 |
| 2025 (est.) | CIPS > 25 000 mds ¥ traités | 5,2 | Renforcement multilatéral du yuan | 55 |
Numéro 2 : Vers un monde multimonétaire ?
Selon Pierre Grosser, le « monde est à la fois unipolaire (cf. les États-Unis dans beaucoup de domaines) que bipolaire, que multipolaire, voire apolaire ». En somme, le monde est de plus en plus illisible. Dans ce contexte mouvant, la géopolitique du yuan prend une dimension nouvelle. La monnaie devient ou outil au service de la stratégie chinoise d’émancipation vis-à-vis de l’ordre monétaire dominé par le dollar.
Ainsi, fort de ce contexte géopolitique, plutôt que de prévoir un système monétaire centré sur le yuan, le monde multipolaire semble davantage présager l’avènement d’un monde multimonétaire. Le dollar, l’euro, le yuan et d’autres devises régionales pourraient à terme coexister.
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