Dans The Identity Trap, Yascha Mounk alerte sur le danger que fait peser le wokisme sur la démocratie libérale, et appelle à restaurer l’universalisme. En effet, la montée du tribalisme et l’abandon de l’universalisme minent les fondements mêmes de la liberté politique.
I/ L’analyse, de la part d’un démocrate, de la notion de wokisme.
Une notion issue de la cancel culture.
Le wokisme naît au cœur de la cancel culture, cette dynamique sociale qui consiste à dénoncer publiquement individus, entreprises et institutions pour des comportements ou propos jugés offensants. Longtemps, cette culture de la dénonciation a été un levier de progrès : dans les années 1960, elle permettait aux mouvements des droits civiques de dénoncer les discriminations systémiques. Mais l’essor des réseaux sociaux a décuplé sa portée, sa vitesse et sa violence. Aujourd’hui, la cancel culture alimente une société du blâme permanent, où la nuance laisse place à la violence verbale et physique. Par exemple, dans son “Agenda 47″, le président Donald Trump a juré de briser le régime de censure de la gauche woke, provoquant un élan d’attaques et de contre-attaques entre le camp Démocrate et le camp Républicain.
Le wokisme : un oubli de l’universalisme.
Yascha Mounk, figure du libéralisme progressiste, pose une définition du wokisme et explique dans The Identity Trap que le wokisme a fait dévier la gauche de ses fondements universalistes. Pour lui, être woke, c’est vouloir corriger les biais raciaux, sociaux ou de genre — une ambition légitime — mais au prix d’une logique discriminatoire inversée. Les politiques wokes consistent à traiter différemment selon l’appartenance à une communauté, au lieu de garantir une égalité commune. Ainsi, des dispositifs tels que les politiques de discrimination inversée, qui visent à compenser les injustices passées, ne font que fragiliser le principe libéral d’égalité devant la loi. En cherchant la justice par des moyens illibéraux, la gauche identitaire trahit l’universalité de ses valeurs. Mounk y voit le signe d’une crise morale : le camp qui prétend défendre la justice renonce à la cohérence de ses propres principes.
L’émergence du tribalisme politique.
Cette dérive identitaire a ouvert la voie à ce que la philosophe Susan Nieman appelle le tribalisme: mouvement par lequel la société américaine se scinde en deux communautés rivales qui se définissent avant tout par leur opposition à l’autre. Chaque tribu célèbre ses valeurs, dénigre celles des autres et transforme le débat en champ de bataille. Ce phénomène signe le déclin du dialogue démocratique. Au lieu d’être reconnues, les différences deviennent des armes. La cohésion nationale se délite et est remplacée par des micro-identités hostiles. Pour Mounk, ce tribalisme est le symptôme d’une démocratie malade, car quand la loyauté à la tribu dépasse celle à la vérité, la liberté politique vacille.
II/ L’abandon des valeurs universelles : une menace pour la démocratie.
La crise identitaire et la censure.
Le tribalisme nourrit une crise identitaire profonde aux Etats-Unis. Les camps de la gauche illibérale et de la droite illibérale s’affrontent à coups de dénonciations et d’interdictions réciproques. La gauche censure rapidement les voix jugées dangereuses là où la droite trumpiste instrumentalise cette censure pour justifier sa propre répression. La société s’est muée en arène de surveillance idéologique. Sous prétexte de “libérer la parole”, Trump promettait de “briser la censure de la gauche”, mais son discours visait en réalité à museler les opinions progressistes. Dans ce régime illibéral gouverné par la cancel culture, les citoyens hésitent à s’exprimer, les intellectuels s’autocensurent et le pluralisme s’effrite. C’est toute la démocratie américaine qui est menacée.
Le piège identitaire et la fin du débat.
Dans The Identity Trap, Mounk décrit un piège identitaire – celui d’une société qui confond désaccord et inimitié. Pour lui, la démocratie “ne peut survivre si le désaccord devient hostilité”. Les débats ne cherchent plus la vérité, mais la victoire.
Pour l’illustrer, il décrit comment les universités américaines, autrefois foyers du dialogue intellectuel, sont devenues des lieux de confrontation où la parole est scrutée et condamnée avant même d’être entendue. Ce climat empêche toute délibération constructive. À gauche, la peur d’être réduit au silence étouffe les voix modérées. À droite, le ressentiment nourrit la radicalisation. Le débat public se réduit à une succession de slogans et d’indignations.
L’érosion de la démocratie libérale.
Abandonner les principes universels du libéralisme, c’est miner les fondations de la démocratie elle-même. Dans un système tribal, chaque camp cherche à écraser l’autre et les règles universelles disparaissent. La majorité impose sa morale, réduit la minorité au silence, la poussant à se radicaliser. Mounk met en garde contre l’essor de ce cercle vicieux, car si tous les individus ne possèdent pas les mêmes droits, aucune démocratie ne peut durer. De plus, il décrit comment le wokisme et l’anti-wokisme se nourrissent mutuellement, créant une spirale où la liberté s’efface derrière l’appartenance. Désormais, la politique n’est plus un débat d’idées, mais un combat culturel. Dans cette logique, la nation et ses valeurs libérales sont étouffées.
III/ Sortir du piège : réhabiliter l’universalisme libéral.
Redonner sens à l’universalisme.
Pour Mounk, la sortie du piège identitaire passe par la réaffirmation de l’universalisme. Il ne s’agit pas de nier les discriminations, mais de les combattre sans fracturer la société. L’universalisme libéral repose sur un principe simple ; la justice n’a de sens que si elle s’applique à tous. Ainsi, face aux politiques différenciées fondées sur la couleur, la religion ou le genre, il appelle à restaurer une conception inclusive de la citoyenneté. Il réaffirme en quoi l’universalisme, loin d’être un effacement des identités, constitue la condition d’existence de la démocratie américaine.
Réhabiliter le débat public contre le tribalisme.
Mounk plaide aussi pour une renaissance du débat. Le désaccord doit redevenir un outil démocratique, non un signe d’ennemi. Pour cela, il faut que les politiciens cherchent à se comprendre avant de se condamner. Il est également nécessaire que les réseaux sociaux soient repensés pour favoriser la nuance et la contradiction constructive. Les médias et les universités doivent redevenir des espaces d’argumentation. La liberté d’expression, écrit Mounk, ne consiste pas à dire tout, mais à pouvoir être contredit sans être effacé. La démocratie se nourrit du dialogue, pas du silence imposé.
Réconcilier justice sociale et liberté individuelle.
Enfin, Mounk propose de réconcilier deux exigences que les partis illibéraux opposent à tort : la justice sociale et la liberté individuelle. Corriger les injustices suppose de préserver la liberté, car sans liberté, aucune égalité n’est durable. L’objectif n’est pas de nier les identités, mais de les inscrire dans un cadre commun : celui de la citoyenneté et des droits universels. Les politiques publiques doivent viser à garantir l’égalité des chances, non à segmenter la société. C’est cette vision du libéralisme — exigeante, inclusive et rationnelle — qui, selon Mounk, peut encore sauver la démocratie.
IV/ Conclusion.
En somme, la survie de la démocratie américaine repose sur un retour à l’universalisme libéral, seul capable de dépasser les logiques d’appartenance et de restaurer la confiance collective.
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