Jeremy Corbyn à la tribune du Parti travailliste, figure de la gauche britannique

Jeremy Corbyn est l’une des figures les plus polarisantes de la politique britannique contemporaine. Homme de conviction issu de l’aile gauche du Parti travailliste, il a incarné pendant cinq ans une tentative rare de refondation idéologique d’un grand parti de gauche occidental, avant de connaître une chute aussi spectaculaire que son ascension. Son parcours dit beaucoup sur les tensions qui traversent la social-démocratie britannique depuis la fin du blairisme : entre pragmatisme électoral et radicalité programmatique, entre gestion des divisions internes et maintien d’une ligne idéologique cohérente. Comprendre qui est Jeremy Corbyn, c’est comprendre une décennie de turbulences au sein du Labour et, plus largement, les contradictions de la gauche occidentale face aux défis du XXIe siècle.


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Né le 26 mai 1949 dans le Wiltshire, Jeremy Corbyn est élu député de la circonscription d’Islington North en 1983 et y reste sans interruption pendant plus de quarante ans. Longtemps figure marginale des backbenches travaillistes, il se distingue par son indépendance d’esprit : entre 2005 et 2015, il vote contre la ligne officielle du Labour Whip à 148 reprises, ce qui lui vaut le titre de “most rebellious Labour MP”. Vice-président de la Campaign for Nuclear Disarmament, membre d’Amnesty International, militant anti-apartheid de longue date et opposant déclaré à la guerre en Irak de 2003 au sein du Stop the War Coalition, il incarne une tradition de gauche pacifiste et anti-impérialiste mise en sourdine sous Tony Blair. Végétarien convaincu, il milite aussi en faveur des droits des animaux et de la lutte contre le réchauffement climatique, faisant de lui une figure cohérente d’un militantisme de gauche global.

L’ascension fulgurante de 2015 de Jeremy Corbyn

C’est en septembre 2015 que tout bascule. Candidat presque par hasard à la direction du Labour, Jeremy Corbynremporte l’élection interne avec 59,5 % des voix, une victoire écrasante qui stupéfie les médias et l’establishment politique. Il devient leader de l’opposition officielle face au gouvernement conservateur de David Cameron, qui déclare aussitôt que le Labour est désormais “une menace pour la sécurité nationale, la sécurité économique et la sécurité de votre famille”. Le nombre d’adhérents du parti explose, passant de 200 000 à plus de 300 000 en quelques semaines, phénomène que la presse surnomme “Corbynmania“.

Ce succès est le fruit d’une convergence de facteurs. La lassitude d’une partie des militants travaillistes vis-à-vis du centrisme blairien, jugé trop proche des intérêts du grand capital et trop docile face aux politiques d’austérité imposées depuis 2010. La réduction du coût d’adhésion au parti à 3 livres sterling, qui a permis à des milliers de jeunes électeurs radicaux de peser dans l’élection interne. Enfin, le style personnel de Corbyn lui-même : sobre, direct, peu attaché aux artifices de la communication politique moderne, il séduit précisément par cette authenticité perçue qui tranche avec les figures lisses de la classe politique professionnelle.

Un programme de rupture avec le blairisme

Le projet politique de Jeremy Corbyn repose sur une plate-forme anti-austérité claire, en rupture frontale avec le “New Labour” de Tony Blair et Gordon Brown. Il plaide pour la renationalisation des chemins de fer et des services publics privatisés dans les années 1980 et 1990, pour une fiscalité plus progressive pesant davantage sur les hauts revenus et le patrimoine, pour une politique étrangère non interventionniste refusant les engagements militaires unilatéraux à l’étranger, et pour le désarmement nucléaire unilatéral du Royaume-Uni. Il veut, selon ses propres termes, “enterrer le New Labour” et renouer avec une tradition travailliste de justice sociale et d’égalité économique qui remonte aux origines du mouvement ouvrier britannique.

Ces positions lui valent le soutien de la majorité des syndicats britanniques et d’une base militante enthousiaste. Mais elles lui attirent l’hostilité persistante de l’aile droite du parti, qui le juge trop à gauche pour être électable dans les circonscriptions du centre de l’Angleterre qui font et défont les majorités parlementaires. Les tensions éclatent lors du référendum sur le Brexit en juin 2016 : Corbyn soutient officiellement le maintien dans l’UE, mais sa campagne est jugée trop tiède. Un tiers de ses électeurs vote en faveur du Leave. La plupart des membres de son cabinet démissionnent en bloc. Une nouvelle élection interne est organisée, et Jeremy Corbyn la remporte avec une majorité encore plus large : 61,8 % des votes des adhérents, confirmant que sa base militante lui reste massivement fidèle même si les parlementaires travaillistes lui font défaut.

La surprise de 2017 et la crise de l’antisémitisme

La période 2017-2019 est marquée par deux dynamiques contradictoires. D’un côté, les élections législatives de juin 2017constituent une véritable surprise politique. Donnés massivement perdants par les instituts de sondage, les travaillistes de Corbyn obtiennent 40 % des voix, leur meilleur score depuis 2001, et privent Theresa May de sa majorité absolue. Ce résultat renforce temporairement la position de Corbyn et donne corps à l’idée qu’un programme de gauche radicale peut être électoralement compétitif au Royaume-Uni.

De l’autre côté, la crise de l’antisémitisme au sein du Labour s’aggrave tout au long de cette période. Des dizaines de membres sont mis en cause pour des propos antisémites, et la gestion de ces affaires par la direction est jugée insuffisante, voire complaisante, par les organisations représentatives de la communauté juive britannique. En octobre 2020, la Commission pour l’égalité et les droits humains conclut dans un rapport que le Labour a enfreint la loi dans le traitement “inexcusable” des plaintes pour antisémitisme reçues pendant la direction de Corbyn, relevant notamment une ingérence politique dans les procédures disciplinaires. Ce rapport constitue la condamnation institutionnelle la plus sévère jamais prononcée contre un grand parti britannique pour des faits de discrimination.

En février 2019, neuf députés travaillistes quittent le parti pour fonder “le Groupe indépendant”, citant à la fois l’ambiguïté de Corbyn sur le Brexit et sa responsabilité dans la montée de l’antisémitisme. Les élections législatives de décembre 2019, face à Boris Johnson et à son slogan “Get Brexit Done”, sont une catastrophe : le Labour obtient son plus bas résultat en nombre de sièges depuis 1935. Jeremy Corbyn annonce sa démission. Son successeur, Keir Starmer, est élu en avril 2020 avec le mandat de refonder le parti sur des bases plus centristes.

Exclusion du Labour et création d’un nouveau parti

La rupture entre Jeremy Corbyn et le Labour devient définitive dans les années suivantes. En octobre 2020, à la suite du rapport de la Commission sur l’antisémitisme, Corbyn émet une déclaration contestant certaines de ses conclusions. Le parti le suspend immédiatement. Bien que la suspension soit levée, Keir Starmer décide de ne pas lui rendre le whip travailliste, le maintenant hors du groupe parlementaire officiel. En 2024, après que Corbyn a décidé de se présenter dans sa circonscription en tant qu’indépendant face au candidat officiellement investi par le Labour, il est définitivement exclu du parti.

Les élections législatives de juillet 2024 lui offrent pourtant une revanche symbolique : Jeremy Corbyn remporte son siège d’Islington North avec une avance confortable, démontrant que sa base électorale locale lui reste fidèle. Cette victoire intervient dans un contexte où sa position pro-palestinienne lui vaut un soutien renouvelé, notamment parmi les électeurs musulmans en colère contre la position de Keir Starmer sur le conflit à Gaza.

En 2025, il annonce la création d’un nouveau parti politique, Your Party, aux côtés de la députée Zarah Sultana, également exclue du Labour. Le programme appelle à “une redistribution massive des richesses et du pouvoir”, à la fin des ventes d’armes à Israël et à une refondation de la politique sociale britannique, rouvrant le débat sur la place de la gauche radicale dans le paysage politique britannique post-Brexit.

Tableau de vocabulaire pour parler de Jeremy Corbyn

Terme anglais Traduction française Contexte d’utilisation
left wing aile gauche Courant progressiste ou radical au sein d’un parti politique
leader of the official opposition chef de l’opposition officielle Dirigeant du principal parti d’opposition au Parlement britannique
anti-austerity platform programme anti-austérité Position contre les coupes budgétaires dans les services publics
the Labour Whip direction parlementaire du Labour Mécanisme de discipline de vote au sein du groupe parlementaire
backbenches arrière-bancs Désigne les députés ordinaires, hors gouvernement et opposition frontale
steering committee comité de direction Instance dirigeante d’un mouvement ou d’une organisation
to pledge promettre, s’engager Formulation d’un engagement public fort
the unions les syndicats Organisations représentant les travailleurs
the pollsters les instituts de sondage Organisations qui mesurent l’opinion publique
an overwhelming majority une majorité écrasante Victoire remportée avec une très large avance
to resign démissionner Quitter volontairement un poste ou une fonction
antisemitism antisémitisme Hostilité ou préjugés envers les personnes juives
to suspend suspendre Exclure temporairement d’un parti ou d’une fonction
nuclear disarmament désarmement nucléaire Politique visant à éliminer les armes nucléaires
independent MP député indépendant Élu ne siégeant sous l’étiquette d’aucun parti
redistribution of wealth redistribution des richesses Politique fiscale visant à réduire les inégalités économiques
whip whip parlementaire Mécanisme de vote collectif au sein d’un groupe parlementaire

 

 

Jeremy Corbyn reste l’une des figures les plus révélatrices des tensions qui traversent la gauche britannique depuis les années 2010. Son ascension fulgurante en 2015, portée par une base militante enthousiaste et une plate-forme anti-austérité cohérente, sa capacité à obtenir 40 % des voix en 2017, puis sa chute liée aux crises du Brexit et de l’antisémitisme et sa défaite historique de 2019 constituent un cas d’école pour quiconque s’intéresse à la politique britannique contemporaine et aux limites du populisme de gauche. Son retour en tant qu’indépendant en 2024 et la création de Your Party en 2025 montrent qu’il n’a pas dit son dernier mot, et que la question qu’il incarne – celle d’une gauche radicale capable de gouverner – reste entière.