Même si le parti républicain devra se mettre à l’épreuve pendant les élections de mi-mandat (midterms) du 3 novembre 2026, certains scénarios possibles de la présidentielle de 2028 commencent déjà à se dessiner. Revenu au pouvoir en janvier 2025 avec un « trifecta, » la présidence et le contrôle des deux chambres du Congrès, le camp républicain s’appuie sur une dynamique née des secousses de l’après-pandémie (inflation), des tensions à la frontière mexicaine et d’un rejet mondial des sortants. Dans ce contexte, 2028 sera-t-elle la reconduction d’un pays polarisé ou le début d’un réalignement politique et quels signaux, dès 2026, permettront de trancher ?
I – Le Système Électoral
A – Une présidentielle qui se joue en 538 voix
Après l’introduction et ses premiers scénarios, il faut revenir au mécanisme qui décide, concrètement, du vainqueur. Aux États-Unis, les électeurs ne choisissent pas directement le président et le vice-président: chaque État dispose de grands électeurs, réunis dans le Collège électoral qui votent à chaque élection présidentielle pour le parti qui a remporté le vote populaire dans l’État. La quantité de grands électeurs par État est déterminée par la population de ce dernier. Il existe 538 grands électeurs répartis entre 50 États et un district. Pour gagner, un candidat doit atteindre la majorité, soit 270 voix.

Dans 48 États, la règle dominante s’appuie sur une logique simple : le candidat arrivé en tête au vote populaire de l’État rafle toutes les voix de grands électeurs. Ce mode de scrutin, connu pour amplifier de faibles écarts, explique pourquoi une campagne peut se concentrer sur quelques territoires et ignorer le reste. Deux exceptions comptent : le Maine et le Nebraska répartissent une partie des voix par districts. Dans ces États, deux voix vont au vainqueur statewide, et chaque district attribue une voix.
Le calendrier suit un rythme codifié : l’élection se tient le premier mardi après le premier lundi de novembre. En 2028, ce sera le 7 novembre 2028. Les grands électeurs certifient ensuite le résultat en décembre, puis le Congrès procède à la certification le 6 janvier.
B – Des primaires au duel final
Avant l’affrontement final entre démocrates et républicains, chaque parti choisit son candidat à travers les primaires, organisées État par État. Selon l’État, la sélection se fait soit par un vote classique organisé par les autorités locales (une primaire), soit par des réunions de militants du parti, où l’on débat et vote (un caucus). Dans les deux cas, l’enjeu n’est pas seulement symbolique: ces scrutins servent à attribuer des délégués, c’est-à-dire des représentants qui iront à la convention du parti et qui, en général, sont tenus de voter pour le candidat qu’ils représentent au moment de désigner officiellement le nominé.
Le système crée souvent une dynamique de course à l’élan. Les premiers États donnent le ton, les financements suivent, et les candidatures fragiles décrochent.
II – Les prétendants et leurs camps : ce que chaque candidature dit du pays
A – Démocrates : une primaire sans patron,

Après les règles, viennent les visages. En 2028, la question n’est pas seulement “qui” portera les couleurs démocrates, mais “quoi” le parti veut redevenir après 2024. À la fin de 2025, un nom s’impose comme point de ralliement médiatique : Gavin Newsom. Gouverneur de Californie, il a occupé l’espace, multiplié les prises de parole, durci son ton face aux républicains et mené une bataille de redécoupage électoral dans son État. Sa stratégie raconte un parti qui cherche un combattant capable de répondre, coup pour coup, à l’ère Trump.
Kamala Harris reste l’autre pôle. Elle conserve la notoriété, les réseaux de financement, des appuis solides chez des électorats clés. Mais 2025 l’a vue regarder vers l’arrière plutôt que de se projeter vers l’avant : promotion de son livre sur 2024, règlements de comptes internes, critiques sur la relation avec Biden et tensions avec d’autres figures du parti. Son recul dans les sondages traduit une difficulté simple à résumer : incarner l’alternative sans incarner le passé.
Derrière, la file s’allonge et dessine les fractures. Pete Buttigieg travaille son image de débatteur, mais son déficit de soutien chez les électeurs noirs et latinos bloque une route qui mène souvent à la victoire. Alexandria Ocasio-Cortez consolide une gauche plus radicale, opposée frontalement à Trump. Josh Shapiro (Pennsylvanie) et Andy Beshear (Kentucky) misent sur la crédibilité de terrain et l’électabilité dans des États décisifs.
B – Républicains : l’après Trump se joue à l’ombre de Trump

Côté républicain, la succession du Président est tendue. JD Vance occupe la position la plus avantageuse : celle du vice-président qui peut se présenter comme héritier naturel. Historiquement, les vice-présidents obtiennent souvent l’investiture de leur parti. Si l’on compte chaque élection séparément, les vice-présidents qui tentent d’obtenir l’investiture de leur parti y parviennent dans environ 65 % des cas: 14 nominations remportées sur 22 candidatures.
Dans les sondages républicains mentionnés, Vance domine largement, parfois proche de 50 %. Il a aussi appris une règle du moment : exister, provoquer, imposer un style. Cela lui donne une base solide dans la primaire, mais le rend clivant à l’échelle nationale, avec une favorability moyenne autour de 40,6 % dans l’indicateur cité.
Marco Rubio incarne une autre tentation : l’homme d’État, discipliné, utile au pouvoir, et assez proche de Trump pour rester audible. Il avance sans rupture frontale, parfois en retrait, ce qui peut préparer un ticket ou un retour plus tard. La ligne idéologique, elle, ne tient pas en un seul nom.
Marjorie Taylor Greene tente d’occuper une place singulière : elle se présente comme America First plutôt que MAGA, et suggère que l’héritage de Trump ne se résume ni à Trump lui-même ni à JD Vance. Sa démission du Congrès, sa présence médiatique soutenue et ses attaques sur la ligne internationale de l’exécutif dessinent une stratégie claire: capter l’électorat trumpiste en se posant comme gardienne d’une version plus orthodoxe du mouvement, débarrassée de la personne de Trump.
En arrière-plan, d’autres profils existent mais peinent à s’imposer. Ted Cruz tente de revenir par l’influence médiatique et la politique étrangère.
C – Le fantôme du troisième mandat
Pendant que les prétendants se positionnent, Donald Trump entretient une autre conversation, plus explosive: la possibilité d’un troisième mandat. Les faits s’enchaînent dès le début de son second mandat en janvier 2025. Le 27 octobre 2025, interrogé à bord d’Air Force One, il dit qu’il “aimerait” briguer un troisième mandat, tout en écartant l’option de se présenter comme vice-président, qu’il juge inappropriée. En mars, dans un entretien à NBC News, il relance l’idée en affirmant que des “méthodes” existeraient et qu’il ne plaisante pas. Le 24 avril 2025, plusieurs médias rapportent la vente de casquettes “Trump 2028”.
Sur le plan juridique, l’obstacle reste net. Le 22e amendement interdit d’être élu plus de deux fois. Pour changer cette règle, il faudrait soit un vote des deux tiers à la Chambre et au Sénat, soit une convention constitutionnelle déclenchée par deux tiers des législatures d’États, deux voies considérées comme très improbables. Pourtant, des élus testent le terrain: en janvier 2025, le représentant du Tennessee Andy Ogles dépose une résolution pour ajuster l’amendement et permettre un troisième mandat aux présidents ayant exercé deux mandats non consécutifs, une formule taillée pour Trump. À CPAC 2025, des groupes conservateurs, dont le Third Term Project, soutiennent publiquement cette idée, tandis que le démocrate Dan Goldman prépare une résolution pour réaffirmer le 22e amendement.
Le sujet ne reste pas théorique. Fin 2025, la donatrice Miriam Adelson promet 250 millions de dollars pour aider Trump à courir vers cette perspective, Steve Bannon évoque des “alternatives” pour le remettre sur les bulletins, et Trump en parle en privé avec Alan Dershowitz. Même inconstitutionnelle, l’hypothèse agit comme un levier politique: elle maintient Trump au centre et oblige les républicains à définir jusqu’où ils acceptent de le suivre.
III – Ce qui peut faire basculer 2028 : tendances, inconnues et signaux à surveiller
A – L’agenda des électeurs se resserre autour de trois nerfs
Une fois les prétendants identifiés, reste la question qui tranche toujours les primaires puis la générale: sur quoi les Américains jugent-ils, au moment de voter. En décembre 2025, les problèmes économiques arrivent en tête à 35 %, en hausse par rapport à l’automne. Dans le même temps, les préoccupations non économiques restent massives, mais elles se regroupent autour de quelques thèmes lisibles.

Le premier, c’est le diagnostic politique lui-même : “le gouvernement, le manque de leadership” atteint 26 % en décembre, niveau proche de celui des mois précédents. Autrement dit, une partie de l’électorat ne cherche même plus une mesure phare, elle cherche une direction et une méthode. Le second, c’est l’immigration, à 19 % en décembre. Le sujet remonte vite quand l’actualité s’enflamme, et il oblige chaque camp à choisir ses mots, ses symboles et son degré de fermeté. Derrière, d’autres thèmes existent, mais ils pèsent moins dans la hiérarchie immédiate : “unifier le pays” (7 %), la criminalité (5 %), la santé (4 %), la pauvreté et le sans-abrisme (4 %), les questions de morale et valeurs (4 %), le racisme (3 %) et la démocratie ou la réforme électorale (3 %).
Pour 2028, ces chiffres imposent une règle simple : un candidat doit convaincre sur l’économie, la capacité à gouverner et l’immigration.
B – L’humeur du pays, et le poids d’un président impopulaire
Ces priorités prennent une autre couleur quand on regarde l’humeur générale. Au 21 janvier 2026, le suivi YouGov pour The Economist donne à Donald Trump une popularité nette à -19, avec 37 % d’avis favorables, 56 % défavorables et 5 % d’indécis. Dans le même ensemble de données, la part de ceux qui jugent le pays sur la “bonne direction” recule à 31 %, tandis que 61 % parlent de “mauvaise direction”. Même quand un président garde un socle fidèle, ce climat oblige le parti au pouvoir à défendre un bilan, pas seulement une promesse.
Les élections locales de 2025 donnent un aperçu de ce mécanisme. En Virginie, Abigail Spanberger bat Winsome Earle-Sears avec une marge d’environ 15,36 %, résultat qui annonce une mobilisation démocrate forte à l’approche des midterms. Dans le New Jersey, Mikie Sherrill l’emporte nettement face à Jack Ciattarelli, autour de 56,88 % contre 42,52 %, soit un écart de plus de 14 points. Les analyses électorales diffusées par NBC insistent sur deux signaux : la résistance des banlieues aisées et diplômées à la marque Trump, et la difficulté pour un républicain sans Trump sur le bulletin de conserver certains gains chez les électeurs non blancs.
Pour 2028, cela crée une équation claire : si le mécontentement persiste, la campagne se jouera moins sur l’enthousiasme que sur le rejet, et chaque candidat devra prouver qu’il sait parler au pays fatigué, pas seulement à son camp.
Au fond, 2028 se jouera sur une mécanique simple et des fractures profondes : 538 grands électeurs, une majorité à 270, et quelques États décisifs qui concentreront l’essentiel de la bataille. Néanmoins, l’acquisition de cette majorité dépend de facteurs plus souterrains : le choix des candidats et leur capacité à fédérer au-delà de leur base, l’état de popularité de Donald Trump et l’effet qu’il produira sur la mobilisation de chaque camp, ainsi que la hiérarchie des préoccupations des électeurs, dominée par l’économie, le sentiment de “mauvais leadership” et l’immigration.



