surendettement

Le surendettement des pays en développement est devenu l’un des enjeux économiques et géopolitiques majeurs du début des années 2020. La pandémie, la hausse des taux mondiaux, les chocs énergétiques, l’augmentation du dollar et la dépendance accrue aux financements extérieurs ont plongé de nombreux États dans une situation fragile. Selon la Banque mondiale, plus d’une cinquantaine de pays se trouvent en situation de surendettement avéré ou à haut risque depuis 2023. Cette réalité n’a cessé de s’aggraver. En 2025, plusieurs indicateurs montrent que les tensions persistent, en particulier en Afrique subsaharienne et dans certaines économies émergentes dépendantes de leurs exportations.

Un endettement aggravé par des chocs économiques répétés

Au cours des dernières années, plusieurs pays en voie de développement ont été confrontés à une accumulation de crises successives. La pandémie de Covid-19 a entraîné une chute des recettes fiscales, une hausse des dépenses publiques et un recours massif à l’emprunt extérieur. La hausse rapide des taux directeurs, décidée par la Réserve fédérale américaine (Fed) et d’autres grandes banques centrales, a ensuite renchéri le coût du refinancement de la dette en dollars. Cet effet est particulièrement pénalisant pour les États dont la dette est largement libellée en devise américaine, ce qui est donc le cas d’une majorité des pays en situation de surendettement.

Les cours mondiaux des matières premières ont également amplifié les tensions. Les pays exportateurs de pétrole ou de minerais ont connu une volatilité accrue qui fragilise leur capacité à rembourser. À l’inverse, les pays importateurs d’énergie, notamment en Afrique de l’Est, ont vu leurs déficits se creuser après la flambée des prix en 2022 et 2023. Plusieurs pays, tels que l’Éthiopie, le Ghana ou la Zambie, illustrent cette accumulation de chocs qui se répercutent directement sur la soutenabilité de la dette.

Un cadre institutionnel insuffisant pour gérer les crises

Le surendettement révèle également les limites du système international de restructuration. La Chine est devenue depuis quinze ans un créancier majeur dans de nombreux pays, en particulier en Afrique. Cependant, elle n’est pas membre du Club de Paris, ce qui complique les négociations avec les créanciers multilatéraux classiques. Le Cadre commun du G20, lancé en 2020, devait permettre de coordonner les restructurations. Pourtant, plusieurs rapports de la Banque mondiale et du FMI publiés entre 2022 et 2024 notent que le processus reste lent, opaque et difficile à mettre en œuvre.

Le cas de la Zambie illustre ces difficultés. Le pays a été le premier État africain à faire défaut pendant la pandémie. Sa restructuration a pris plusieurs années en raison de la multiplicité des créanciers, de la coordination imparfaite et des divergences sur la réduction de la valeur réelle de la dette.

L’analyse théorique : indispensable pour comprendre les risques

L’approche développée par Krugman et Sachs dans les années 1980 reste pertinente pour analyser les dettes souveraines. Selon eux, les économies émergentes peuvent entrer dans un piège de surendettement lorsque la charge de la dette dépasse leur capacité à générer des excédents extérieurs. La hausse des taux mondiaux ou la dépréciation de la monnaie locale peuvent basculer un pays d’une situation soutenable à une situation insoutenable.

Les modèles de dette externe des pays en développement insistent également sur la dépendance aux entrées de capitaux étrangers. Les pays très dépendants des financements extérieurs sont plus vulnérables aux variations des conditions financières internationales. Cette dépendance renforce le pouvoir des créanciers et limite la souveraineté économique.

Enfin, la théorie de la croissance endogène offre une lecture complémentaire. Lorsque le poids de la dette devient trop important, les gouvernements réduisent leurs dépenses en éducation, en santé ou en infrastructures. Ces choix pénalisent la croissance de long terme et entretiennent un cercle vicieux. La Banque mondiale insiste depuis longtemps sur ce point dans ses rapports annuels consacrés à l’Afrique.

Quelles répercussions économiques et sociales ?

Le surendettement a des conséquences économiques directes. Les pays en difficulté voient leur notation souveraine se dégrader, ce qui augmente encore le coût de leur financement. Le Ghana et l’Éthiopie ont ainsi connu plusieurs déclassements entre 2022 et 2024 par les agences de notation. L’augmentation des primes de risque empêche ensuite d’accéder aux marchés internationaux, ce qui renforce la dépendance vis-à-vis du FMI.

Le surendettement a également des effets sociaux immédiats. Les programmes de réformes exigés dans le cadre des plans du FMI impliquent souvent une réduction des subventions, une hausse de la fiscalité indirecte ou une baisse de certaines dépenses publiques. Ces mesures peuvent provoquer des tensions politiques ou des mouvements sociaux. Le Sri Lanka a illustré cette réalité en 2022.

Pour les entreprises locales, le contexte devient plus difficile, car les banques nationales augmentent leurs taux, ce qui freine l’investissement. Ce blocage ralentit la croissance, ce qui complique encore davantage le remboursement de la dette.

Une conséquence géopolitique majeure

Le surendettement des pays en développement modifie aussi les rapports de force mondiaux. Certains États voient dans ces difficultés une occasion de renforcer leur influence. La Chine a, par exemple, multiplié les projets d’infrastructures financés par des prêts bilatéraux depuis le lancement de l’initiative Belt and Road. Ces prêts peuvent devenir des leviers diplomatiques lorsqu’un pays éprouve des difficultés de remboursement.

Cette situation soulève des débats sur la notion de dépendance. Certains chercheurs y voient une forme de vulnérabilité stratégique des pays débiteurs, tandis que d’autres soulignent que l’absence d’alternative occidentale explique le recours accru à la Chine. Les institutions occidentales tentent désormais d’imposer davantage de transparence et de coordination dans ces financements, mais les initiatives restent encore limitées.

Un défi économique, social et politique

Le surendettement des pays en voie de développement représente un défi économique, social et politique majeur. Il résulte de la combinaison de facteurs externes et internes, mais aussi d’un cadre institutionnel insuffisant pour gérer les crises. Les conséquences sont nombreuses, de l’instabilité financière à la réduction des dépenses publiques essentielles.

Actuellement, la question reste ouverte. Les solutions sont connues, mais leur application dépend d’une volonté politique réelle et d’une meilleure coordination internationale.