En septembre 2022, l’État espagnol a annoncé qu’il n’honorerait que partiellement la Convention de l’Albufeira, signée en 1998, qui oblige pourtant l’Espagne à fournir le Portugal en eau. En cause, le contexte de sécheresse extrême qui a laissé les réservoirs espagnols à un tiers de leur capacité en moyenne cette année-là. Ce conflit illustre l’une des nombreuses tensions liées à la sécheresse dans cette région.
Les tensions liées à la sécheresse, révélatrices d’un enjeu diplomatique entre l’Espagne et le Portugal
Depuis 1998, la gestion des fleuves partagés par l’Espagne et le Portugal (Le Tage, le Douro, le Guadiana et le Miño) est encadrée par la Convention de l’Albufeira. Ce traité fixe des débits minimaux à respecter entre les deux États pour éviter que l’eau ne créée des déséquilibres majeurs. Or, la sécheresse historique de 2022 a montré les limites de cet accord.
La montée des tensions liées à la sécheresse
Les tensions actuelles peuvent être illustrées par le barrage de l’Almendra, à la frontière hispano-portugaise, qui permet de réguler le débit du fleuve Douro.
Depuis plusieurs étés, son niveau baisse au point d’inquiéter une centaine de communes espagnoles de Castille-et-León qui dépendent directement de son eau potable. Dans cette région rurale, l’élevage représente l’activité économique principale et la moindre baisse de disponibilité hydrique menace toute l’économie de la région.
Face à cela, les locaux de part et d’autre de la frontière se disputent l’accès à l’eau. Les habitants espagnols accusent le Portugal de « mauvaise gestion » de l’eau reçue. Le pays utiliserait principalement l’eau pour alimenter les barrages hydro-électriques avant de la rejeter dans la mer. Mais de l’autre côté de la frontière, les Portugais rappellent que le Douro irrigue également des régions agricoles déjà fragilisées par des sécheresses devenues quasi annuelles.
L’impact environnemental des sécheresses
Au-delà des rivalités locales, la réduction du débit du cours d’eau a des conséquences écologiques majeures. Moins il y a d’eau, plus la concentration de polluants dans l’eau est élevée. Cela favorise entre autres la destruction des écosystèmes.
Ainsi, la sécheresse n’est pas seulement un phénomène climatique, mais un enjeu géopolitique, révélant les limites des accords bilatéraux face à l’intensification du changement climatique.
Les appels à l’aide des agriculteurs : une cause prioritaire ?
Face à cette sécheresse, de nombreux acteurs font entendre leur voix. En première ligne, les agriculteurs.
La volonté de survie des agriculteurs
Au Portugal, de nombreuses zones rurales vivent presque exclusivement de l’agriculture. La baisse du débit du Douro ou du Guadiana signifie une perte directe de revenus et donc une menace à leur survie socio-économique. En Espagne, la situation est tout aussi critique. L’agriculture intensive du Sud-Est est très lucrative mais extrêmement consommatrice d’eau.
La peur des autres locaux, qui souhaitent eux aussi faire entendre leur voix
Cette logique productiviste suscite un débat central : doit-on continuer à arroser des productions d’exportation quand certaines communes manquent d’eau potable ?
En 2023 et 2024, plusieurs villages espagnols ont connu des coupures, contraignant les habitants à récupérer l’eau par camions citernes, tandis que les plaines maraîchères continuaient d’être irriguées. Les habitants accusent alors les gouvernements de prioriser l’économie sur le quotidien.
Cette concurrence entre usagers de l’eau potable accentue des fractures sociales profondes. Les petits agriculteurs se sentent abandonnés face aux grandes exploitations, mieux équipées et plus solides financièrement. Les habitants se sentent délaissés pour laisser la priorité aux agriculteurs et éleveurs. Enfin, les tensions diplomatiques entre l’Espagne et le Portugal obtiennent l’attention des gouvernements, au détriment des agriculteurs locaux.
La crise de l’eau révèle ainsi les fractures sociales et interroge sur les secteurs qui seront les premiers sacrifiés en cas de stress hydrique.
L’Europe a-t-elle un rôle à jouer dans l’apaisement des tensions liées à la sécheresse dans la péninsule ibérique ?
Les actions déjà mises en place pour apaiser les tensions liées à la sécheresse
L’Union Européenne agit d’abord comme cadre juridique commun grâce à la Directive Cadre sur l’Eau (2000), qui impose à l’Espagne et au Portugal de préserver la qualité écologique du Tage, du Douro ou du Guadiana et les oblige à coopérer pour tout fleuve transfrontalier. Cette directive n’impose pas des volumes d’eau précis, mais elle force les deux pays à échanger leurs données, à justifier les variations de débits et à prouver que leurs décisions ne compromettent pas l’état écologique des fleuves.
De plus, lors du 35ᵉ Sommet Ibérique, l’Espagne et le Portugal ont signé des accords sur les prélèvements du Tage et du Guadiana. Ces accords ont été alignés sur les exigences environnementales européennes, ce qui a stabilisé le dialogue entre les deux États.
Toutefois, l’UE n’a aucune compétence pour dire quelle quantité d’eau doit être partagé. Lors de la crise de 2022, elle n’a pas pu intervenir lorsque l’Espagne n’a livré qu’une partie du débit promis. Surtout, l’UE n’encadre pas l’agriculture intensive irriguée, pourtant liée à la surconsommation d’eau. Lisbonne reproche à l’UE son silence face à l’extension de cultures illégales, comme les champs de fraises de Doñana.
Une implication pourtant stratégique
Bien que l’Union Européenne n’intervient pas systématiquement dans les tensions de cette région, la péninsule ibérique est stratégique pour toute l’Europe.
L’assèchement du Tage (le plus grand fleuve d’Espagne) pose un problème majeur pour le continent lorsque l’on considère la région sud-est de l’Espagne comme le « potager de l’Europe ». En effet, depuis les années 1980, elle envahit nos supermarchés de ses fraises, de ses pastèques et de ses tomates, issues d’une agriculture intensive. L’enjeu dépasse donc les frontières ibériques.
Enfin, n’oublions pas que malgré les aides pouvant être fournies par l’Europe, qu’elles soient financières ou diplomatiques, l’eau reste une souveraineté nationale. Bruxelles ne peut pas décider pour les Etats les usages prioritaires (eau potable, agriculture, industrie).
Conclusion
Les tensions liées à la sécheresse dans la péninsule ibérique montrent que l’eau est devenue un facteur central de fragilité entre l’Espagne et le Portugal. La raréfaction de la ressource ne se traduit pas seulement par des réservoirs bas ou des récoltes menacées : elle reconfigure les équilibres diplomatiques, oppose agriculteurs et habitants, et révèle les limites des accords existants comme la Convention de l’Albufeira. Face à des sécheresses désormais structurelles, chaque décision sur l’eau crée des gagnants et des perdants, alimentant un climat de méfiance.
Dans ce contexte, l’Union européenne offre un cadre et des outils, mais qui ne suffisent pas pour résoudre de tels conflits. La crise ibérique met ainsi en lumière un enjeu devenu inévitable. Lorsque l’eau manque, les tensions montent, et la gestion hydrique cesse d’être un simple dossier technique pour devenir une question politique majeure.
Quelques mots de vocabulaire :
Agropecuario = Relatif à l’agriculture et l’élevage
Un campo = un champ
Cosechar, cosechas = Récolter, des récoltes
Una finca = un domaine, une propriété
Un pozo = un puits
Una presa = un barrage
Regar = Arroser, irriguer
El riego = l’arrosage, l’irrigation
La sequía = la sécheresse



