En octobre et novembre 2023, plusieurs grèves majeures ont abouti à des reprises de négociation et à des accords concrets, donnant au syndicalisme américain une visibilité rare: à Hollywood, après des mois d’arrêt, les scénaristes de la Writers Guild of America ont obtenu un contrat de trois ans intégrant des garanties face à l’usage de l’intelligence artificielle, puis les acteurs ont conclu un accord de principe après 118 jours de grève, avec des hausses de salaires, un bonus lié au streaming et des protections sur l’IA. Dans l’automobile, près de 13 000 salariés de Ford, General Motors et Stellantis se sont mis en grève simultanément en septembre 2023, notamment pour obtenir des augmentations et davantage de sécurité d’emploi face à l’automatisation, avant qu’un accord de principe entre l’UAW et Ford ne prévoie une hausse de 25 % sur quatre ans, des avancées sur les retraites et le droit de faire grève en cas de fermeture d’usine. Ces faits traduisent-ils un retour durable des unions aux États-Unis, ou des victoires ponctuelles dans quelques secteurs capables de bloquer la production et l’image des entreprises ?

I – Du New Deal aux Trente Glorieuses américaines : l’ascension du syndicalisme

A – Des ateliers du XIXe siècle au tournant du New Deal

Les syndicats (unions) prennent forme au milieu du XIXe siècle, quand la révolution industrielle bouleverse les salaires, les cadences et les villes-usines. Après la guerre de Sécession, le syndicalisme se nationalise

New Deal - Programs, Social Security & FDR | HISTORY
Franklin D. Roosevelt pendant l’ère du New Deal. Source: History.com

Les Knights of Labor s’imposent un temps à la fin des années 1880, avant de s’effondrer, minés par une organisation fragile, des conflits d’objectifs et une opposition frontale d’employeurs et de l’État. En 1886, l’American Federation of Labor (AFL) offre une structure plus durable. Samuel Gompers la dirige jusqu’en 1924 et fédère des syndicats locaux, coordonne des grèves, installe le mouvement ouvrier dans le jeu politique, le plus souvent aux côtés des démocrates. 

La rupture arrive dans les années 1930 avec Franklin D. Roosevelt. Le New Deal change l’échelle du rapport de force, et le Wagner Act protège légalement le droit de s’organiser. À partir de là, les syndicats se rapprochent encore du Parti démocrate et deviennent l’un des piliers de la coalition du New Deal.

B – L’après-guerre : puissance encadrée et sommet des années 1950

Après 1945, le syndicalisme s’enracine mais affronte aussi une contre-offensive institutionnelle. En 1947, le Congrès vote le Taft–Hartley Act. Harry Truman oppose son veto, le Congrès le renverse avec un soutien démocrate important. La loi limite plusieurs leviers syndicaux, restreint certains appels à la grève et interdit les contributions syndicales aux candidats. Les unions réclament son abrogation pendant des années, sans succès. 

En 1955, l’AFL et le CIO fusionnent et créent l’AFL–CIO, qui met fin à plus de vingt ans de division. En 1959, le Landrum-Griffin Act suit des enquêtes sur la corruption et la démocratie interne dans certains syndicats. Malgré ce cadrage, l’influence atteint un sommet : la “densité” syndicale culmine en 1954 à près de 35%. Le nombre total d’adhérents, lui, atteint son pic en 1979 avec environ 21,0 millions de membres. 

II – Quarante ans de recul : désindustrialisation, lois, et offensive anti-syndicale

A – La courbe se retourne : chiffres d’un recul long et profond

Au moment où la densité syndicale frôle 35% en 1954, le mouvement ouvrier semble installé dans le paysage américain. Puis la dynamique s’inverse, lentement, puis durablement. À partir de 1967, un signal accompagne la baisse des adhésions: la part des revenus captée par la classe moyenne recule elle aussi. Les effectifs suivent la pente. En 1983, les États-Unis comptent 17,7 millions de syndiqués, soit 20,1% des travailleurs. Trente ans plus tard, en 2013, il reste 14,5 millions de membres, et la syndicalisation tombe à 11,3%. En 2023, le Bureau of Labor Statistics relève un plancher historique : 10,1% des travailleurs appartiennent à un syndicat.

Le contraste entre secteurs raconte une partie du choc. Au sommet des années 1940, environ 33,9% des salariés privés non agricoles sont syndiqués, contre 9,8% des agents publics. Aujourd’hui, les proportions se sont presque inversées : environ 36% des travailleurs du public sont représentés, tandis que le privé s’écrase autour de 7% selon les périodes, avec 6,4% en 2013. Autrement dit, l’Amérique syndicale survit davantage dans les écoles, les administrations et les services publics que dans les entreprises privées où se jouait historiquement la force du mouvement.

B – La désindustrialisation comme accélérateur 

Rust Belt - Wikipedia
Ancien site industriel de la Rust Belt. Source: Wikipedia

Après le pic syndical, l’économie américaine change de moteur, passant d’une économie industrialisée à une économie tertiarisée; le syndicalisme perd son terrain le plus fertile. Dès les années 1970, les importations gagnent du terrain dans des secteurs clés comme l’automobile, l’acier et l’électronique, puis dans le textile et la chaussure. Les producteurs américains subissent une concurrence plus rude, et beaucoup d’entreprises réagissent par des choix très concrets : elles ferment des sites, déplacent des usines vers les États du Sud où les unions restent plus faibles, ou transfèrent la production vers des pays à bas salaires. Dans les négociations, la menace de délocalisation devient un levier récurrent: les salariés perdent leur pouvoir de négociation; les syndicats chavirent. 

Ce basculement industriel ne remplace pas simplement des emplois par d’autres. Il réorganise la qualité des postes. Les métiers bien payés, souvent syndiqués, reculent ; les emplois à bas salaires progressent, avec davantage de contrats temporaires et une main-d’œuvre plus dispersée. Le rapport de force se fragmente, et la conflictualité visible s’effondre. Un chiffre résume la tendance: le nombre de grandes grèves et lockouts chute de 381 en 1970 à 187 en 1980, puis à 11 en 2010, soit une baisse de 97%.

Pendant que l’usine se vide, le secteur public grossit. L’emploi des États et des collectivités locales passe de 4 millions de travailleurs en 1950 à 12 millions en 1976, puis 16,6 millions en 2009. Cette croissance soutient les syndicats du public et rend moins visible le recul du privé. Mais elle ne compense pas la perte d’un cœur historique : la grande entreprise industrielle, concentrée, stable, et propice aux mobilisations longues.

C – Lois, règles du jeu et offensive anti-syndicale : le rapport de force change de camp

La transformation économique aurait déjà suffi à affaiblir les unions ; le droit et la politique accélèrent le mouvement. En 1947, le Taft–Hartley Act redessine le champ de la lutte sociale. Le Congrès vote le texte après les élections de 1946 ; Harry Truman oppose son veto, mais une coalition le renverse, avec un soutien démocrate important. La loi interdit certaines pratiques et encadre plus strictement des formes de grève jugées menaçantes pour la “sécurité nationale”. Elle limite aussi des moyens d’action utilisés dans les années 1930, et elle rend l’organisation de nouveaux sites plus lente et plus procédurale.

À partir de là, beaucoup d’employeurs investissent un nouveau terrain : la prévention syndicale. Des cabinets de “labor consultants” (consultants en droit du travail) vendent des stratégies clés pour minimiser les grèves. Les entreprises organisent des réunions obligatoires, multiplient les messages internes, surveillent les leaders et, selon de nombreux travaux, recourent plus souvent aux licenciements illégaux de militants. Dans ce climat, la procédure d’élection devient minée d’obstacles. Les chiffres du National Labor Relations Board éclairent pourtant une réalité moins simple: entre 2005 et 2014, le NLRB enregistre 18 577 élections de représentation ; dans 60% des cas, la majorité vote pour le syndicat. Les salariés votent donc souvent “oui”, mais ils doivent d’abord tenir face à la pression, puis obtenir une négociation réelle.

Les années 1970 et 1980 ajoutent un autre choc : l’idéologie de la dérégulation gagne du terrain, et plusieurs secteurs se libéralisent malgré l’opposition syndicale. En 1981, Ronald Reagan brise la grève illégale des contrôleurs aériens de la PATCO, et le signal part dans tout le pays. Enfin, les lois “right-to-work” fragilisent le financement syndical en limitant les “union shops” et “agency shops”. Le résultat ressemble à une mécanique : moins d’implantations, plus de défaites invisibles, et des syndicats qui doivent se battre pour conserver ce qu’ils avaient acquis.

III – Un regain syndical : nouveaux secteurs, nouvelles méthodes, nouveaux visages

A – 2023, l’année où la grève redevient un langage national

Après quarante ans de recul, le syndicalisme américain revient au premier plan par une voie simple à mesurer: les grèves. En 2023, 459 000 travailleurs participent à des grands mouvements de grève, un niveau nettement supérieur à celui de nombreuses années d’avant-pandémie. L’essentiel de ces mobilisations vient désormais des services, là où se concentrent les emplois et où la tension sur la main-d’œuvre a été forte.

Dans la santé, Kaiser Permanente affronte en octobre 2023 la plus grande grève de soignants de l’histoire américaine, avec plus de 75 000 travailleurs mobilisés. Dans la logistique, les Teamsters obtiennent à l’été 2023 un accord chez UPS pour 340 000 salariés, après une menace de grève jugée crédible, avec des hausses de rémunération annoncées sur la durée du contrat. Dans l’automobile, l’UAW adopte une tactique de grève ciblée et progressive, puis conclut un accord chez Ford prévoyant une hausse de 25% sur la durée du contrat et des gains sur le coût de la vie.

Hollywood apporte un autre marqueur : la bataille ne porte plus seulement sur les salaires, mais sur le futur du travail. En novembre 2023, les acteurs obtiennent un accord de principe après 118 jours de grève. Le contrat de trois ans prévoit des hausses de minima, un bonus lié au streaming et des protections autour de l’usage de l’intelligence artificielle. La négociation collective redevient ainsi, très concrètement, une manière de fixer des règles quand la technologie et les modèles économiques bougent plus vite que les métiers.

B –  Nouveaux terrains, nouveaux codes : l’organisation sort de ses bastions

Ce regain reste un paradoxe statistique. Le taux de syndicalisation demeure faible à l’échelle nationale, autour d’un travailleur sur dix, et la dynamique ne suffit pas encore à inverser des décennies d’érosion. Pourtant, quelque chose change dans la perception et dans les lieux où l’on s’organise. L’opinion se montre plus favorable aux syndicats qu’au cours des décennies précédentes, et cette sympathie donne de l’assurance à des salariés qui hésitaient à s’exposer.

Surtout, l’organisation se déplace vers des secteurs jeunes, éclatés, longtemps considérés comme très difficiles à syndiquer. Amazon incarne ce déplacement: le 1er avril 2022, l’entrepôt JFK8 de Staten Island vote la syndicalisation, 2 654 voix pour et 2 131 contre, une première reconnue officiellement. En 2024, l’Amazon Labor Union se rapproche des Teamsters (grand syndicat américain), signe d’une volonté de consolider, de mutualiser les ressources et de passer d’une victoire locale à une stratégie plus large.

Biden makes history by joining striking autoworkers on the picket line
Joe Biden sur un piquet de grève du syndicat UAW. Source: NBC News

La politique participe aussi à ce moment, au moins dans les symboles. En septembre 2023, Joe Biden rejoint un piquet de grève de l’UAW, une scène rare qui donne une légitimité supplémentaire à la séquence. Dans le même temps, les demandes d’élections syndicales augmentent fortement, ce qui indique une activité d’organisation plus intense, même si la marche entre un vote et un premier contrat reste longue. La question, désormais, n’est plus de savoir si les unions redeviennent visibles, mais si elles parviennent à transformer cette visibilité en implantations durables et en contrats qui changent vraiment la vie au travail.

 

En définitive, les syndicats américains reviennent surtout par la preuve, pas encore par les chiffres: l’automne 2023 a montré une capacité retrouvée à faire grève, à imposer des négociations et à obtenir des gains concrets, tandis que l’organisation s’étend vers les services et des entreprises emblématiques comme Amazon, où JFK8 a voté la syndicalisation (2 654 voix contre 2 131) avant une tentative de consolidation avec les Teamsters. Mais ce regain reste fragile face à l’héritage de quarante ans de recul, à une syndicalisation tombée à 10,1% en 2023, à la faiblesse du privé, à la sous-traitance et à un cadre juridique et patronal souvent défavorable. La question se pose donc ainsi: cette visibilité nouvelle se traduira-t-elle en contrats signés, en implantations durables et en hausse des adhésions, ou restera-t-elle une série de victoires ponctuelles dans quelques secteurs capables de bloquer l’économie et l’image des entreprises ?