Illustration d'une masculinité associée à l'image du mâle alpha

Masculinité en crise, solitude masculine, manosphère ou encore phénomène Andrew Tate : ces notions occupent une place croissante dans le débat public. Découvrez les origines de ce malaise, les discours qu’il alimente et les nouvelles formes de masculinité qui émergent aujourd’hui.

Une crise de la masculinité dans les sociétés occidentales

Le discours de la « crise de la masculinité »

Les luttes féministes et les combats contre le sexisme menés ces dernières décennies ont généré de vifs débats. Parmi eux, monte l’inquiétude d’un monde ne laissant presque plus de place aux hommes. Dans une société féminisée, qui semblerait se construire et pouvoir avancer sans les hommes, ces derniers se sentiraient en effet en souffrance. Décrochage scolaire plus important chez les garçons, sentiment de déclassement ou problèmes de santé mentale chez les hommes sont autant d’arguments qui semblent exemplifier une « crise de la masculinité ».

La remise en question du traditionnel modèle de la masculinité

La notion de crise de la masculinité renvoie notamment à l’idée que les modèles traditionnels de la virilité ont perdu une partie de leur évidence. Pendant des siècles, l’identité masculine s’est construite autour de fonctions claires : travailler, protéger, diriger. Or ces fonctions sont aujourd’hui moins exclusives. L’entrée massive des femmes sur le marché du travail et leur accès à des positions de pouvoir ont transformé les attentes sociales. Par ailleurs, la désindustrialisation des sociétés occidentales a fait reculer les emplois manuels. Ces derniers, que l’on a longtemps associés à une image de la virilité, ont diminué au profit des métiers du secteur tertiaire. Pour certains hommes, ces transformations ont créé un sentiment d’incertitude.

L’épidémie de solitude masculine

Aux USA, le Survey Center on American Life observe que la part des hommes n’ayant pas d’ami proche en 2021 a été multipliée par cinq par rapport à 1990. La plupart des hommes apparaissent comme étant seuls. Cet isolement affectif toucherait particulièrement les jeunes hommes. Les médias viennent alors à parler d’une véritable male loneliness epidemic. En effet, certains hommes souffrent réellement de cette solitude. Ils ont moins d’amis proches et de soutien émotionnel. Pour certains, il est d’autant plus dur de se sortir de l’isolement que la honte les empêche de demander de l’aide. Pour autant, certains transforment leur solitude en victimisation. Cette dernière nourrit alors des récits qu’ils dirigent contre le féminisme.

Le succès des figures « alpha » et de la manosphère

La manosphère, un regroupement de plusieurs communautés

La manosphère désigne un ensemble de communautés qui se consacrent en ligne aux questions masculines. Cet ensemble abrite différentes sortes de groupes. Tout d’abord, les Incels. Ces célibataires involontaires ont le sentiment que les femmes les rejettent. Entre 2014 et 2020, une douzaine de meurtres sont commis par des hommes se déclarant Incels. De leur côté, les Men Going Their Own Way décrivent les femmes comme toxiques, superficielles et vénales. Elles ne méritent pas, selon eux, que l’on s’y intéresse pour autre chose que le sexe. Enfin, d’autres se font appeler les « alpha male ». Ils prodiguent des conseils pour être virils, puissants et ainsi attirer les femmes. La diffusion de contenus sur TikTok ou Instagram contribue largement à la puissance de ces groupes constituant la manosphère.

Andrew Tate, symbole d’une masculinité virile

Un discours simple et direct

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’ascension fulgurante d’Andrew Tate. Cet ancien champion de kick-boxing est devenu influenceur mondial. Il s’est imposé comme l’une des figures les plus emblématiques de la manosphère. Son discours repose sur quelques idées simples : un homme doit être fort, ambitieux, riche et dominant. Il valorise la compétition, la réussite matérielle et la confiance en soi. À travers ses vidéos montrant son mode de vie ostentatoire, il met en scène une version extrême de la masculinité traditionnelle.

Un discours masculiniste problématique

Andrew Tate suscite nombre de controverses. En effet, ses propos sont régulièrement qualifiables de misogynes. Si beaucoup le condamnent, le problème réside dans le fait que son discours permet de répondre à des inquiétudes réelles de certains hommes. Il constitue une sorte de repère pour de jeunes hommes qui se sentent perdus ou invisibles. Son idée est que si les hommes souffrent, c’est qu’ils ne sont pas assez forts. Le discours donne alors l’impression de pouvoir reprendre le contrôle de sa vie, expliquant son succès.

Crise de la masculinité et dérives idéologiques

Les problèmes que pose la « crise de la masculinité »

La crise de la masculinité, une crise ancienne

Tout d’abord, il semble important de rappeler que les discours de crise de masculinité ne sont pas nouveaux. En effet, déjà au XIXème siècle, on déplore un « affaiblissement des hommes modernes » après la révolution industrielle. Depuis donc déjà plus d’un siècle la masculinité serait en crise. Les discours au sujet de cette crise se nourrissent aussi de cette résonance dans le temps.

Une crise discréditant les avancées féministes

Certains observateurs estiment également que trop de fois, la rhétorique de la « crise des masculinités » discrédite les avancées féministes. En effet, les difficultés que rencontrent certains hommes sont parfois présentées comme la conséquence directe de l’émancipation des femmes. Cela créé ainsi une opposition artificielle entre les sexes. Les discours masculinistes les plus radicaux accusent le féminisme d’avoir « affaibli les hommes ». On lui reproche notamment d’avoir détruit la famille traditionnelle ou favorisé une société hostile à la masculinité. Ces idées participent notamment au retour de tendances comme celle de la trad wife, cantonnant les femmes au foyer. Des chercheurs comme Francis Dupuy-Déry dénoncent les dangers de ce genre de discours. Selon ce professeur, la rhétorique de victimisation des hommes tend non seulement à discréditer les luttes féministes mais aussi à justifier les violences masculines.

Vers de nouvelles formes de masculinité

Face à la montée des discours masculinistes, certains se penchent sur de nouvelles formes de masculinité. On parle notamment de «healthy masculinity». L’objectif n’est pas de remettre en cause l’identité masculine, mais de la repenser en l’adaptant aux réalités contemporaines. Contrairement aux modèles « alpha » popularisés sur les réseaux sociaux, la healthy masculinity ne définit pas la valeur d’un homme par sa domination ou sa réussite matérielle. Il s’appuie plutôt sur la capacité de l’homme à construire des relations saines avec les autres et avec lui-même.

Conclusion

En conclusion, la crise de la masculinité constitue aujourd’hui un sujet majeur dans les sociétés occidentales. Entre solitude masculine, perte de repères traditionnels et influence croissante de la manosphère, de nombreux hommes cherchent de nouveaux modèles auxquels s’identifier. Si des figures comme Andrew Tate rencontrent un tel succès, c’est parce qu’elles semblent répondre à des inquiétudes réelles. Toutefois, les nouvelles formes de healthy masculinity montrent qu’il est possible de repenser l’identité masculine sans tomber dans les excès du masculinisme ni remettre en cause les avancées en matière d’égalité.