Rhinocéros est une pièce de théâtre de l’auteur roumano-français Eugène Ionesco, jouée pour la première fois en 1959. Elle raconte la difficulté de résister à une pression collective et de conserver son autonomie de jugement. Pour cela, elle utilise une allégorie Dans cette pièce, les personnages deviennent des rhinocéros l’un après l’autre. Cette métamorphose est le symbole de la perte de l’humanité de ceux qui adhèrent, très rapidement et de plus en plus nombreux, au nazisme. Béranger, personnage principal de la pièce, tente quant à lui tant bien que mal de rester humain, et de résister à la pression.
Cette pièce peut t’aider à réfléchir à la possibilité de conserver une autonomie de jugement et de rester humain face à la montée d’un mouvement fasciste. Pour autant, Rhinocéros ne propose pas de réponse définitive. Elle montre surtout la résistance solitaire du personnage principal, dont la volonté est de plus en plus durement mise à l’épreuve.
Acte I : l’irruption des rhinocéros
L’acte I se situe à la terrasse d’un café d’une petite ville de province. Un vieil homme et un logicien discutent à une table. A celle d’à côté, Jean réprimande son ami Béranger sur sa consommation excessive d’alcool. Les personnages voient un rhinocéros faire son apparition, détruire tout ce qui se trouve sur son passage et écraser le chat de la Ménagère. Cette première irruption donne lieu à une discussion qui montre à quel point les personnages ne parviennent pas à comprendre ce nouveau phénomène. Ainsi, le débat s’engage pour savoir si le rhinocéros a une ou deux cornes, et s’il est africain ou asiatique.
Cette dispute, qui les écarte de l’enjeu, donne presque lieu à une bagarre entre Jean et Béranger, sans que la question posée ne trouve de réponse. Ainsi, au lieu de véritablement chercher à comprendre ce qui se produit ou se protéger, les personnages raniment leurs querelles autour de ce prétexte, laissant la ménagère endeuillée seule.
Une trop timide résistance
L’acte I se clôt certes sur une promesse de résistance. L’épicier affirme qu’il n’est pas possible de permettre que de tels faits se produisent, et le patron du bar renchérit:
Il a raison, c’est juste! Nous ne pouvons pas permettre que nos chats soient écrasés par des rhinocéros, ou par n’importe quoi !
Cependant, on peut déjà deviner que ces propos volontaristes ne seront pas suivis d’effet. En effet, l’épicier et le patron retournent à leur travail. Béranger commande un cognac pour oublier la dispute avec son ami. L’acte se termine alors qu’il est seul en scène. Il exprime ses regrets pour la dispute, mais ne semble déjà plus penser à l’événement qui l’a suscité.
Acte II, premier tableau : de l’incrédulité à l’arrivée d’un nouveau rhinocéros
Les rhinocéros ont-ils vraiment existé ? L’incrédulité initiale
Le premier tableau de l’acte II se situe dans le bureau de la maison d’édition où travaille Béranger. Daisy, qui a elle aussi assisté à la scène du premier acte, la raconte à ses collègues. Cependant, Botard n’y croit pas. Pour lui, ce sont “des histoires, des histoires à dormir debout”. Dudard, qui n’aime pas son collègue, le contredit et croit au contraire au récit de Daisy.
Une nouvelle fois, les rhinocéros apparaissent comme un prétexte à de nouvelles querelles entre les personnages. A aucun moment dans la pièce, les personnages ne cherchent véritablement de solution ensemble pour endiguer l’épidémie. Au contraire, comme à la fin de l’acte I, la vie quotidienne reprend vite le dessus. Le patron, Monsieur Papillon, coupe court à la discussion et ordonne à chacun de se remettre au travail:
Messieurs, j’attire encore une fois votre attention: vous êtes dans vos heures de travail. Permettez-moi de couper court à cette polémique stérile…
L’arrivée de Madame Boeuf, et du rhinocéros
Madame Boeuf interrompt la conversation en arrivant effrayée. Elle est poursuivie par un rhinocéros, qui détruit les escaliers en tentant de monter. Cependant, elle comprend qu’il s’agit de son mari qui s’est transformé en rhinocéros et repart à califourchon sur son dos. Devant l’évidence, Botard ne peut plus nier l’existence de l’épidémie. Cependant, au lieu de le reconnaître, il affirme connaître “les dessous” de l’histoire, et chercher les véritables coupables. Cet épisode permet de comprendre que les rhinocéros ne s’est pas échappé, mais qu’il s’agit d’humains qui se sont métamorphosés.
Acte II, deuxième tableau : la transformation de Jean
Le deuxième tableau se déroule chez Jean. Béranger arrive chez lui pour s’excuser pour la dispute du premier acte et se réconcilier. Cependant, il trouve Jean agité. Il souffle de plus en plus fort, et a une corne qui lui pousse sur le front. Jean se transforme progressivement en rhinocéros au cours de la scène, sous le regard impuissant de Béranger.
Cette transformation s’accompagne d’un discours, par lequel Jean la justifie. Ce discours reprend des éléments issus des discours fascistes et nazis, rendant la référence plus claire. En effet, à mesure que Jean devient un rhinocéros, il rejette de plus en plus vivement l’humanité, et l’humanisme philosophique. Seul compte pour lui le rapport de force:
JEAN: La morale ! Parlons-en de la morale, j’en ai assez de la morale, elle est belle la morale ! Il faut dépasser la morale.
BERENGER: Que mettriez-vous à la place?
JEAN […] : La nature!
BERENGER: La nature?
JEAN […] : La nature à ses lois. La morale est antinaturelle. […] Il faut reconstituer les fondements de notre vie. Il faut retourner à l’intégrité primordiale.
Ainsi, se transformer en rhinocéros revient à choisir de quitter l’humanité, et remettre en cause la morale et l’humanisme. Il s’agit bien d’un choix conscient, et justifié politiquement et intellectuellement. Cependant, Bérenger observe surtout une métamorphose inquiétante de son ami, qui rend le dialogue impossible. A mesure qu’il se transforme en rhinocéros, le discours de Jean est moins articulé, et la discussion devient impossible.
Le sentiment d’enfermement devient de plus en plus prégnant. A la fin du tableau, Bérenger tente d’alerter le concierge de l’immeuble de la présence d’un rhinocéros dans l’immeuble, mais le concierge est lui aussi devenu un rhinocéros. Cet acte marque un bond dans l’intensité dramatique de la pièce. L’épidémie passe d’un phénomène nouveau et minoritaire à une réalité massive. Bérenger est de plus en plus seul.
Acte III : le ralliement des autres personnages et la solitude de Bérenger
L’angoisse de Bérenger et l’indifférence de Dudard
L’acte III se situe dans la chambre de Bérenger. Blessé par Jean transformé en Rhinocéros et angoissé par la tournure des événements, il est alité. Son collègue Dudard vient lui rendre visite et prendre de ses nouvelles. En retour, il lui raconte que leur collègue Botard, et leur patron Monsieur Papillon, sont devenus des Rhinocéros. Bérenger se sent dépossédé de sa propre identité: il a à tout moment “peur de devenir un autre”. Il vérifie compulsivement son crâne de peur d’y découvrir un début de corne, et sa peau pour vérifier qu’elle est encore humaine. En même temps, il répète son indignation et sa peur de voir tant de gens devenir des rhinocéros. Au contraire, Dudard se montre indifférent, et de plus en plus complaisant à l’égard du phénomène:
BERENGER: Je me sens solidaire de ce qui arrive. Je prends part, je ne peux pas rester indifférent.
DUDARD: Ne jugez pas les autres, si vous ne voulez pas être jugé. Et puis si on se faisait des soucis pour tout ce qui se passe, on ne pourrait plus vivre.
Ce ralliement ne symbolise plus l’adhésion au fascisme, comme c’était le cas de celui de Jean. Dudard est plutôt un conformiste. Au début de la conversation, il commence par minimiser le phénomène, parlant de “quelques cas” et d’un phénomène “passager”. Ensuite, il affirme qu’
il faut prendre les choses à la légère, avec détachement.
Contrairement à Jean, on ne voit pas sa métamorphose se dérouler sur scène, mais elle a lieu hors de la scène, après qu’il quitte le chevet de Bérenger. Son ralliement est représente l’opportunisme de ceux qui s’adaptent à l’ordre existant.
Daisy : l’amour comme dernière ressource ?
Daisy, l’amate de Bérenger, rentre dans la pièce pendant la conversation avec Dudard. Après le départ de celui-ci, elle reste seule avec son amant. Ils échangent la promesse de conserver leur humanité. Cependant, ils sont aussi de plus en plus seuls. Désormais, les rhinocéros ont envahi les rues, et ont pris possession des postes de radio et des lignes de téléphone. Daisy espère, un temps, continuer à vivre normalement malgré les rhinocéros:
Nous ne voulons de mal à personne. Personne ne nous veut du mal, chéri.
Bérenger, lui, espère que leur amour pourra les sauver de la barbarie ambiante:
Personne ne peut nous séparer. Noter amour, il n’y a que cela de vrai.
Pourtant, bien vite, leurs aspirations entrent en contradiction. Bérenger espère encore “sauver le monde” et incarner l’humanité perdue, tandis que Daisy se résigne, et est de moins en moins sûre d’avoir raison. Elle finit par sortir après une dispute, et quitter Bérenger pour devenir elle-même un rhinocéros. Cette scène détruit ainsi le dernier espoir de résistance collective que pouvait conserver Bérenger. Tout le monde, y compris Botard qui semblait le plus véhément, peut se rallier, et aucune relation, aussi forte soit-elle, ne semble pouvoir résister au courant ambiant. Bérenger se retrouve seul face à sa conscience: la pièce met en scène l’enfermement d’une personne dont tous les espoirs de résistance collective s’évanouissent l’un après l’autre.
Le monologue final
Seul en scène, Bérenger prononce un long monologue final. Il semble lui-même se convaincre que la peau des rhinocéros est plus belle que celles des humains, et tente de barrir pour leur ressembler. Cependant, alors qu’il semble sur le point de flancher, il finit par avoir un “brusque sursaut”, comme l’indique la didascalie. Il se ressaisit et prend une carabine, puis crie:
Contre tout le monde, je me défendrai! Je suis le dernier homme, je me défendrai! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout! Je ne capitule pas!
Enjeux politiques et philosophiques
Le cri de résistance, qui clôt la pièce, contraste avec tout le reste du monologue. Il semble ainsi que la décision de résister soit brusque, et ne soit pas véritablement réfléchie. Il est difficile d’en donner une interprétation définitive: qui sait si Bérenger tiendra sa propre résolution ? La pièce ne le dit pas.
Cependant, à supposer qu’il s’y tienne, cette conclusion montre que la résistance ne dépend pas de qualités personnelles bien précises, ni d’un choix réfléchi. Ainsi, Bérenger a du mal à argumenter avec Dudard, qui le met face aux contradictions de sa propre argumentation. Quant au logicien du début de la pièce, Bérenger le revoit passer sous sa fenêtre, transformé en rhinocéros. Bérenger au contraire, qui avait fait son entrée dans la pièce comme un personnage faible, qui promettait alors à Jean de modérer sa consommation d’alcool et de se cultiver, apparaît comme le seul qui parvient à résister, sans que l’on puisse clairement l’expliquer.
La résistance face à la barbarie apparaît ainsi plus comme le produit d’une force de volonté, comme Bérenger l’expose à Dudard, que d’un choix réfléchi: il ne s’agit pas tant de ce que Bérenger pense, mais de la force de son rejet de la rhinocérite, qui l’empêche de flancher même au moment où il semble sur le point de le faire. Ainsi, pour rester humain, et notamment rester capable de penser par soi-même, il faut une force de volonté et une capacité de résister face au groupe. Pour l’incarner, Ionesco ne choisit pas un personnage inflexible et héroïque: au contraire, ce personnage a de nombreux défauts, et semble plusieurs fois sur le point de céder. Ainsi, il devient plus facile de s’identifier à lui, et de partager ses hésitations et finalement son choix d’une résistance désespérée.



