Pour formuler une véritable théorie de la société, faut-il s’abstenir de la juger ? Au contraire, peut-on formuler une théorie critique de la société, qui vise à comprendre ses contradictions et soit motivée par l’aspiration de la transformer? Les auteurs regroupés autour de l’institut pour la recherche sociale de Francfort, ont eu cette ambition. Directeur de l’institut, Max Horkheimer publie en 1937 “Théorie traditionnelle et théorie critique”, article qui résume la démarche et l’ambition théorique de l’Ecole de Francfort.

Ce texte propose une réflexion épistémologique et politique. Pour Horkheimer, la théorie traditionnelle est aveugle à la place de la science et du scientifique dans la société.  La théorie critique, au contraire, problématise cette place dans la société. Elle vise en effet à la remettre en cause dans ses fondements mêmes. Cela conduit à un rapport complexe entre la pensée critique et l’action politique.

La théorie critique se comprend par opposition avec la théorie traditionnelle. Nous commencerons donc par décrire la théorie traditionnelle telle que la comprend Horkheimer, avant de résumer quelques caractéristiques de la théorie critique qu’il entend construire.

La théorie traditionnelle

La théorie critique s’oppose à la théorie traditionnelle. Mais qu’est-ce que la théorie traditionnelle? Horkheimer la définit, au début de son texte, de la façon suivante:

Dans la recherche telle qu’elle est habituellement pratiquée, on admet que la théorie est un ensemble de propositions concernant un domaine de la science déterminé, et dont la cohérence est assurée par le fait que de quelques-unes sont déduites logiquement toutes les autres. Plus le nombre des principes fondamentaux est réduit par rapport à celui de leurs conséquences, plus la théorie est proche de la perfection.

Cette définition de la théorie est largement admise, dans divers champs scientifiques, et dans la philosophie moderne des sciences. Selon cette conception, la théorie part d’un point de départ arbitraire (un axiome) ou issu de l’expérience, pour en déduire les conséquences. Elle doit être conforme à l’expérience. Si une expérience invalide la théorie, il faut soit montrer que l’expérience n’est pas concluante, par exemple parce qu’elle a été mal réalisée, soit réviser la théorie.

L’ancrage social de la science

La théorie traditionnelle ne prend pas suffisamment en compte la place du travail scientifique dans la société. Pourtant, le progrès des techniques a un rôle central dans la production de meilleures conditions pour l’expérience scientifique. En outre, la formulation des théories scientifiques est étroitement liée à l’histoire des mentalités et de l’idéologie dominante. En retour, le progrès scientifique influence l’histoire sociale, en ce qu’il trouve ses applications dans l’industrie:

En fin de compte ce n’est pas dans la tête des savants que s’accomplit la relation entre les hypothèses et les données de fait, mais dans l’industrie.

La théorie traditionnelle conçoit la science comme une sphère autonome et séparée. Certes, il existe des écoles philosophiques qui insistent sur l’utilité sociale de la science: les positivistes et les pragmatistes notamment. Mais même dans leur cas, cette conviction

reste l’affaire personnelle, privée, du savant. Qu’il croie en un savoir autonome, “suprasocial”, planant au-dessus de toutes les contingences, ou bien en l’importance de sa discipline pour la société, ces deux interprétations opposées n’exercent pas la moindre influence sur la réalité de son travail.

Ce constat ne signifie pas nécessairement que la théorie traditionnelle serait entièrement fausse. Elle est plutôt partielle. En effet, elle ne prend en compte que la science comme sphère autonome, et néglige son rôle social. Cependant, elle devient fausse lorsqu’elle n’a pas conscience de sa propre limitation:

Si l’on considère isolément certaines activités ou branches d’activité ainsi que leurs contenus et leurs objets, il faut, pour ne pas tomber dans l’erreur, avoir une conscience concrète du caractère limité des résultats obtenus par l’opération.

La théorie critique

Au contraire, à quoi ressemble une théorie critique, qui a pour objectif de remettre en cause l’ordre existant? La première définition présente dans le texte est la suivante :

l’homme peut adopter une attitude qui consiste à prendre pour objet la société elle-même. Cette attitude ne vise pas simplement à éliminer certains défauts de la société tels qu’ils soient; ils lui apparaissent bien plutôt comme liés d’une façon nécessaire à toute l’organisation de l’édifice social.

Comme les sciences sociales traditionnelles, la théorie critique traite de la société. Cependant, sa spécificité est qu’elle ne vise pas à l’améliorer en un point précis. Cela permet à la théorie critique d’élargir le champ d’analyse en essayant de remettre en cause et mieux comprendre le fonctionnement de la société, prise comme une totalité.

Théorie critique et dialectique

La théorie critique entretient ainsi un rapport complexe avec la société capitaliste. Elle est intérieure à cette société, au sens où contrairement à la théorie traditionnelle, elle a conscience de la place qu’elle y occupe. En même temps, elle en est extérieure, au sens où elle n’aspire pas à avoir une fonction dans la société telle qu’elle est, mais à oeuvrer à sa transformation. En ce sens, ses concepts sont dialectiques, c’est-à-dire qu’ils reflètent le caractère contradictoire de la réalité:

L’identification est donc contradictoire, et la contradiction est la caractéristique de toutes les notions de la pensée critique.

Par exemple, la théorie critique utilise les catégories de travail, de valeur, de productivité, dans le même sens qu’ils ont dans la société capitaliste, pour décrire cette société. En même temps,

elle voit qu’on ne peut accepter purement et simplement cette signification sans violer grossièrement la vérité: la reconnaissance critique des catégories qui dominent la vie sociale implique en même temps la condamnation de celles-ci.

La théorie critique est-elle l’expression des aspirations des opprimés?

Sur quoi repose la théorie critique de la société ? Une certaine compréhension de la théorie marxiste pourrait conduire à dire qu’elle représente les aspirations des classes exploitées par le capitalisme, et qu’elle est un outil au service de leur émancipation. Concrètement, cela impliquerait que les intellectuels doivent se mettre au service des organisations qui incarnent ces aspirations. Cependant, Horkheimer n’accepte pas cette subordination du travail intellectuel, qui ferait perdre à la théorie sa capacité critique par rapport au prolétariat lui-même :

la situation du prolétariat elle-même ne constitue pas, dans cette société, la garantie d’une prise de conscience correcte. […] Une attitude qui exclurait la possibilité de lui opposer à lui-même ses véritables intérêts et par là ceux de la société tout entière, et qui s’orienterait en fonction des états d’esprit de la masse, tomberait elle-même dans la dépendance absolue de l’ordre établi.

En effet, même le prolétariat, pourtant opprimé par la société capitaliste, en fait partie. Comme tel, il subit l’influence de l’idéologie dominante, et n’aspire pas nécessairement à la transformation d’ensemble de la société. Concevoir le rôle de l’intellectuel simplement comme un porte-voix de ses idées majoritaires à un moment donné représenterait donc une fuite devant l’effort de pensée théorique, qui ne fait qu’affaiblir la pensée critique et la pratique de l’émancipation.

La théorie critique doit donc conserver une autonomie. Cette autonomie ne s’entend plus au sens de la théorie traditionnelle, qui niait son appartenance à la société. Elle signifie plutôt que la théorie ne doit pas être simplement au service d’une propagande politique, mais garder son exigence critique, y compris par rapport aux erreurs de ceux qui aspirent à transformer la société si nécessaire. Horkheimer résume ainsi la position de la théorie critique:

La théorie critique […] n’est ni “enracinée dans la communauté nationale” comme la propagande totalitaire, ni “libre de toute attache” comme l’intelligentsia d’orientation libérale.

Conclusion

Dans “Théorie traditionnelle et théorie critique”, Horkheimer propose de clarifier le rapport complexe de la théorie critique à la réalité dont elle traite. Il la distingue à la fois de la théorie traditionnelle, aveugle à la position du scientifique dans la société, et de la propagande de parti, qui ne produit pas véritablement de théorie. Cette position complexe est à la base du projet d’une remise en cause radicale de la société.

Ce texte d’Horkheimer est fortement inspiré par le marxisme. Pour en savoir plus sur ce courant de pensée, tu peux consulter les articles que nous avons consacré à Karl Marx ici, et ici.