défense publique

Dans le paysage littéraire et intellectuel contemporain, certains ouvrages agissent comme des révélateurs de crises profondes. En effet, c’est précisément le cas de Personne ne sort les fusils (2020) de Sandra Lucbert. Ce livre prend pour point de départ un événement judiciaire majeur : le procès de France Télécom. Par ailleurs, l’œuvre se situe à mi-chemin entre l’analyse politique, la critique linguistique et l’intervention littéraire. Ainsi, pour l’étudiant(e) en CPGE que tu es, cet ouvrage offre une grille de lecture stimulante sur les structures de pouvoir, la violence managériale et l’aliénation par le langage.

Le contexte : le procès France Télécom

Pour comprendre l’œuvre de Sandra Lucbert, il faut tout d’abord revenir aux faits. Au cœur des années 2000, l’entreprise publique France Télécom entame une mutation radicale. L’objectif est alors de devenir une marque privée et commerciale : Orange. Ce reformatage n’est pas qu’un simple changement d’identité visuelle. Au contraire, c’est une restructuration économique profonde.

En ce sens, l’objectif des dirigeants de l’époque, menés par le PDG, Didier Lombard, est clair. Il faut réduire massivement la masse salariale. Cependant, un plan de licenciement classique coûte cher à l’entreprise. De plus, cela nuit à son image boursière. La stratégie choisie est alors plus pernicieuse. Il s’agit en fait de pousser les salariés à la démission. Pour cela, la direction déploie des techniques managériales de déstabilisation. On peut citer, par exemple, les mutations forcées, la placardisation ou les objectifs irréalisables.

Lucbert rappelle la formule tristement célèbre de Didier Lombard, qui illustre la violence froide de cette politique : « Je vous garantis qu’on va dégager du monde, que ce soit par la porte ou par la fenêtre. »

Cette politique managériale agressive a produit ce que l’histoire sociale retient comme une tragédie, marquée par une vague de suicides de salariés. Le procès qui s’est tenu à Paris a vu comparaître sept hauts dirigeants de l’entreprise pour harcèlement moral institutionnel. C’est ce moment de confrontation judiciaire que Sandra Lucbert investit pour mener son analyse.

La langue du capitalisme néolibéral : un outil de domination invisible

L’apport central du livre de Sandra Lucbert réside dans son analyse de la langue. S’inspirant implicitement des travaux de Victor Klemperer sur la langue du Troisième Reich (LTI), Lucbert s’attaque à la LCN : la langue du capitalisme néolibéral (ou langue managériale).

Une langue apprise et généralisée

Cette langue n’est pas innée, elle est forgée et enseignée dans les écoles de commerce avant de se propager à l’ensemble du corps social. Aujourd’hui, elle est utilisée par tout le monde, des managers aux institutions publiques, saturant l’espace discursif de termes comme optimisation, flexibilité, remaniement, ou capital humain.

L’impuissance des salariés

Face à ce jargon technocratique et abstrait, les salariés se retrouvent désarmés. La LCN lisse le réel, euphémise la souffrance et rend la contestation impossible. Comment s’opposer à un projet de modernisation ou d’agilité ? Les mots du quotidien sont confisqués, empêchant les victimes de nommer précisément la violence qu’elles subissent.

Un tribunal lui-même contaminé

C’est l’un des constats les plus sombres de Lucbert : le tribunal de grande instance de Paris, censé juger cette dérive, est lui-même prisonnier de cette langue. Elle écrit : « Le tribunal est intérieur à ce qu’il juge, il parle la langue qu’il juge. »

Les juges, les procureurs et les avocats manipulent les mêmes concepts comptables et juridico-économiques que les prévenus. En parlant la langue du capitalisme, la justice peine à s’en détacher pour qualifier la nature réelle du crime. Les acteurs judiciaires sont dans l’incapacité de se « déparler ».

Une forme littéraire radicale : le pamphlet et l’analogie de Nuremberg

Personne ne sort les fusils refuse les étiquettes académiques traditionnelles. Ce n’est ni un roman d’investigation ni un essai sociologique tiède. C’est un pamphlet.

En choisissant le pamphlet, Lucbert assume un ton fortement polémique, désigne clairement ses adversaires et engage un affrontement intellectuel direct. Elle utilise des procédés stylistiques marquants pour bousculer le lecteur :

  • La scénographie de la justice. Elle décrit minutieusement le cadre du procès, qui s’est déroulé dans le nouveau tribunal de Paris conçu par l’architecte Renzo Piano, un bâtiment pensé tout en transparence et en fluidité. Pour Lucbert, cette architecture moderne participe à l’illusion d’une société fluide et sans conflit, masquant la dureté des rapports de force.
  • L’analogie avec le procès de Nuremberg. Lucbert ose une comparaison historique lourde de sens en reprenant les comptes-rendus du procès de Nuremberg de 1945. L’objectif n’est pas d’assimiler moralement les deux événements, mais de mettre en lumière un dispositif optique et structurel similaire. Dans les deux cas, il y a préméditation d’une liquidation (idéologique d’un côté, purement financière et managériale de l’autre) exécutée par des bureaucrates ordinaires convaincus de simplement « faire leur travail » pour l’intérêt supérieur d’une structure (le Reich ou l’Entreprise).

La littérature comme ultime contre-pouvoir

Face à l’enlisement généralisé dans la langue capitaliste, quelle arme nous reste-t-il ? Pour Sandra Lucbert, la réponse est catégorique : la littérature. Elle est perçue comme une véritable « entreprise de destitution des puissances ».

Pour étayer sa thèse, elle convoque plusieurs grandes figures littéraires :

  • Herman Melville : à travers la figure de Bartleby, qui oppose un mémorable « I would prefer not to » (Je préférerais ne pas) à la logique utilitariste de son patron, la littérature montre la puissance du refus passif face à l’ordre établi.
  • Marcel Proust : pour sa capacité à décortiquer les snobismes, les faux-semblants sociaux et les langages de caste.
  • François Rabelais : Lucbert réinvestit le célèbre épisode des « paroles gelées » du Quart Livre. Les paroles gelées représentent ces idéologies et ces mots figés par le pouvoir néolibéral qui emprisonnent les esprits. Le rôle de l’écrivain est de faire fondre ces mots pour libérer le sens, redonner de la vie au langage et permettre aux citoyens de se réapproprier leur destin.

 

Cette vision rejoint directement la pensée de Roland Barthes sur l’engagement. Contrairement à Jean-Paul Sartre qui prônait un engagement thématique et politique de l’écrivain, Barthes (et Lucbert à sa suite) soutient que l’engagement se joue d’abord dans la langue et l’écriture. C’est en décomposant et en subvertissant la langue managériale que la littérature fait acte de justice.

Conclusion

Personne ne sort les fusils rappelle que le capitalisme n’est pas une loi de la nature immuable. Pour reprendre une formule marquante de l’ouvrage : on veut nous faire croire que le capitalisme est LE monde, alors qu’il n’est qu’UN monde.

Ce livre interroge ainsi la façon dont les techniques de management modernes peuvent aliéner l’individu et détruire le sens même de son activité. Mais il aborde également une classe dominante utilisant un jargon technique (la LCN) pour neutraliser la pensée critique et légitimer sa domination.

Ainsi, l’ouvrage invite à penser l’art non pas comme un simple divertissement esthétique, mais comme un contre-pouvoir politique vital, capable de saboter les discours d’autorité.