Au programme de l’épreuve de culture générale des concours 2027, « L’humanité » ouvre un vaste champ de réflexion. Et pour tenter de comprendre ce qui fait de nous des êtres humains, pourquoi ne pas tendre l’oreille ? À travers cette série de 9 articles, nous vous proposons d’explorer le thème en musique. Intelligence artificielle, jazz, hip-hop, techno, Radiohead, Nick Cave ou encore Kurt Cobain : autant d’artistes, de courants et de bouleversements qui interrogent notre manière de créer, de ressentir, de transmettre ou de faire société. Pas besoin de connaître toute la discographie de Radiohead pour suivre : l’objectif est avant tout de découvrir des références originales, capables de nourrir votre réflexion sur l’humanité et de faire entendre une petite musique différente dans vos copies.
« In that respect, Spotify is probably the worst thing that has happened to musicians», «The streaming culture has changed an entire society and an entire generation of artists. » Björk
L’émergence de l’intelligence artificielle a été qualifiée de « deuxième mort de l’auteur », en référence à celle décrétée par Roland Barthes et Michel Foucault à la fin des années 1960. Les IAgénératives musicales (I.A.G.M.) ne sont pas seulement un nouvel outil. Elles invitent, en effet, à reconsidérer la figure de l’auteur. Boris Maynadier (Harmonies et dissonances artificielles : IAgénératives, auteurs et marché de la musique – Revue Française de gestion) mobilise la notion foucaldienne de fonction-auteur afin d’établir quatre idéaux-types de celle-ci. Elle n’est pas une personne mais un régime symbolique permettant d’attribuer une œuvre, de la légitimer et de la valoriser. Michel Foucault (1969) distingue les sous-fonctions d’appropriation (droits, propriété intellectuelle), d’authenticité (l’auteur comme garant du sens) et de stylisation (signature, style reconnaissable). L’I.A.G.M. met ces trois dimensions sous tension.
La forme humaniste : l’auteur comme présence sensible. L’IA haïe ?
Dans cette perspective, selon Boris Maynadier, la musique porte une intention et une émotion. L’auteur est celui qui met son âme dans l’œuvre. L’I.A.G.M. est alors perçue comme un simulacre. Elle imite, mais ne ressent pas. Elle produit, mais ne signifie pas. Elle peut « sonner authentique », mais cette authenticité est jugée « ridiculement » artificielle. Dans cette conception, le droit d’auteur doit être garanti par une origine humaine. Une œuvre considérée authentique doit être la trace d’une intention. Dans cette vision, l’IA ne peut être qu’un instrument mais jamais un auteur.
« Qui écrit, je m’en fiche » : l’œuvre sans auteur
La forme structurale renverse la perspective car l’auteur n’est plus central. Seule compte l’œuvre, son effet sur l’auditeur. Elle s’inscrit dans la lignée de Roland Barthes (La mort de l’Auteur, 1967) pour qui le sens d’une œuvre réside dans l’acte de lecture plus que dans l’intention de son auteur. En adaptant cette approche à la musique, on peut donc considérer que le sens naît dans l’écoute et non dans l’intention du musicien ou de l’artiste. L’IA est légitime si elle produit une expérience. La musique devient un espace de jeu, un champ de possibles.
L’IA comme auteur
« L’âme, c’est la limite des humains… L’IA est… bien meilleure que les humains. »
Ici, l’IA n’est plus un outil mais devient le point d’ancrage de l’œuvre. Selon L. Arriagada (2020), c’est un biais anthropocentrique que de considérer l’IA comme incapable de créativité. L’IAcondense des données, explore des espaces stylistiques et génère des formes nouvelles. Elle dépasse alors les limites humaines. La créativité n’est pas une propriété humaine, mais une propriété des systèmes capables de produire de la nouveauté. C’est la fonction-auteur algorithmique au sens de Boris Maynadier.
La forme hybride : l’artiste augmenté
Entre ces positions extrêmes, la forme hybride propose une voie médiane. L’IA est un partenaire. Elle n’est ni un auteur autonome, ni un simple outil passif. L’artiste compose avec l’IA comme il compose avec un synthétiseur ou un orchestre. La créativité devient relationnelle et co-produite. Cette forme s’inscrit dans la continuité de l’histoire des technologies musicales. Elle ne rompt pas avec l’humanité, elle la reconfigure. L’ouvrage, Créativités artificielles : La littérature et l’art à l’heure de l’intelligence artificielle, avance que les créations issues de l’IA obligent à redéfinir le rôle de l’artiste. L’artiste ne se positionne plus seulement comme inventeur ou auteur, mais comme chef d’orchestre d’un écosystème computationnel. Il règle les paramètres, choisit les données, interprète et filtre les résultats. Cette transformation rend visible le caractère procédural de la création, et rapproche les pratiques artistiques d’un travail d’ingénierie. L’artiste conserve un rôle essentiel, mais moins comme source « inspirée » que comme médiateur entre systèmes techniques et mondes symboliques.
Ainsi, L’IA agit comme un révélateur. Elle met à nu le mythe romantique selon lequel la musique serait l’expression d’un moi profond, en résumé de notre humanité. L’IA ne détruit pas l’humain. Elle nous oblige à préciser ce que nous entendons par « humain ». Elle révèle aussi les contradictions du marché musical où la quête d’authenticité coexiste paradoxalement de plus en plus avec la standardisation algorithmique.
Par Ludovic Groussard, professeur en CPGE
Sommaire des articles à venir
- [ÉPISODE 1] La musique, une production seulement humaine ?
- [VOUS LISEZ ACTUELLEMENT] Avec l’IA : la fin de l’humain comme auteur ?
- [ÉPISODE 3] La musique : dernier refuge de l’humanité ? ( à venir )
- [ÉPISODE 4] L’humanité blessée chante toujours. ( à venir )
- [ÉPISODE 5] L’humanité résiste en musique. ( à venir )
- [ÉPISODE 6] Les peurs de l’humanité en musique. ( à venir )
- [ÉPISODE 7] Avant les mots, la musique. ( à venir )
- [ÉPISODE 8] Une musique, mille humanités. ( à venir )
- [ÉPISODE 9] Le battement de l’humanité. ( à venir )
Bibliographie
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