Au programme de l’épreuve de culture générale des concours 2027, « L’humanité » ouvre un vaste champ de réflexion. Et pour tenter de comprendre ce qui fait de nous des êtres humains, pourquoi ne pas tendre l’oreille ? À travers cette série de 9 articles, nous vous proposons d’explorer le thème en musique. Intelligence artificielle, jazz, hip-hop, techno, Radiohead, Nick Cave ou encore Kurt Cobain : autant d’artistes, de courants et de bouleversements qui interrogent notre manière de créer, de ressentir, de transmettre ou de faire société. Pas besoin de connaître toute la discographie de Radiohead pour suivre : l’objectif est avant tout de découvrir des références originales, capables de nourrir votre réflexion et de faire entendre une petite musique différente dans vos copies !
La musique est un outil de résistance pour retrouver notre humanité.
-L’humanité résistante-
L’improvisation dans le jazz : une grammaire de la résistance et un cri de l’humanité.
A écouter :
- Billie Holiday, Strange Fruit (1939).
- Charles Mingus, Fables of Faubus (1959).
- Max Roach, We Insist! Freddom Now Suite(1960).
- John Coltrane, Alabama (1963).
- John Coltrane, Meditations.
- Archie Shepp, The Cry of My People.


Le jazz déstabilise car il invite à ouvrir les oreilles sur l’inconnu. Le jazz est un « art de la tension entre deux extrêmes » (Fabiani, 2008). Il semble difficile d’accepter qu’une musique puisse autant valoriser le désordre comme source d’inspiration et de création. Le mouvement Dada et les surréalistes se réjouiront de cette musique subversive qui bouleverse la conception classique de l’art. C’est pour cette même raison que ce nouveau courant musical bute d’ailleurs sur une difficile acceptabilité sociale car il ne respecte pas les règles établies. Le musicien joue sur cette frontière limite entre la musique, qui canalise le bruit car reposant sur un ordre entre les notes, et le bruit qui est un symbole de désordre et parfois même de violence. Ce dernier, source d’incertitude pour l’auditeur, peut lui procurer une gêne. L’expressivité de cette musique peut même se transformer en agressivité avec Parker ou Coltrane voire en chaos sonore symbolisant le chaos du monde dans la période free. Puisque le jazz se joue dans l’instant, il est un art incontrôlable. Il est alors dangereux pour toute société reposant sur le contrôle social et le respect des normes. L’URSS stalinienne, l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et l’Espagne franquiste interdisent le jazz. Improviser est un acte incorrect idéologiquement et apparaît dangereux car contraire à la planification.
Humanité empêchée, humanité insurgée : Le punk et la faillite des horizons.
« No Future »
A écouter :
- Sex Pistols, Anarchy in the UK.
- Sex Pistols, God save the queen.
- The Clash, London Calling.
- The Clash, White Riot.
- Dead Kennedys, Holiday in Cambodia.
- Dead Kennedys, Too Drunk to Fuck
- Crass, Do They Owe Us a Living?
- Bérurier Noir, Porcherie.
- The Damned, New Rose.
- Buzzcoks, Boredom



Le punk s’inscrit dans l’histoire des contre‑cultures comme une forme d’expression où se cristallisent les tensions sociales. Les travaux de Jon Savage montrent que le punk naît dans l’Angleterre en crise des années 1970 comme une réponse directe au chômage de masse, à la désindustrialisation et à l’effondrement des horizons politiques. Il constitue une « énergie négative » transformée en force créatrice. Greil Marcus, dans Lipstick Traces, interprète le punk comme une résurgence des avant‑gardes subversives (dadaïsme, situationnisme), révélant une volonté de rompre avec les récits dominants. Pour Roger Sabin, le punk est un espace où les jeunes des classes populaires expérimentent des modes d’existence alternatifs, bricolent des identités et contestent les hiérarchies culturelles. Caroline Coon, témoin privilégiée de la scène londonienne, souligne que le punk est aussi un mouvement d’autonomisation, porté par une éthique du Do It Yourself qui permet aux individus de produire leurs propres esthétiques et leurs propres discours. Enfin, pour Dave Laing et Craig O’Hara, le punk constitue une culture de la dissidence radicale, où la dissonance sonore, la performance scénique et la provocation visuelle deviennent des armes symboliques contre les structures de domination.
Les punks veulent désacraliser le corps et son image, le rendre autre que celui valorisé par la société de l’époque. Rejetant massivement les signes extérieurs du mouvement hippie, ils ont les cheveux courts et portent des tenues explicitement provocatrices – tee-shirts déchirés, cadenas, clous, chaînes, épingles à nourrice accrochées à leurs blousons en cuir. L’apparence compte autant que la musique. La musique satellise les manières de penser. Selon Jean-Louis Bischoff, elle est une façon de se rapporter à soi-même, aux autres et au monde. Certains punks, dans la révolte contre les mœurs, en plus d’arborer des accoutrements à l’opposé de la pensée petite-bourgeoise, cherchent à déformer leur corps, à lui écrire dessus différentes obscénités. Ce sont des choix esthétiques autant que des manières d’être au monde. Le tout se décline dans des manières de faire, une attitude singulière. C’est une puissance d’agir et de faire, une puissance pour transformer et se transformer. Ainsi, loin d’être un simple style musical, le punk apparaît comme un laboratoire anthropologique de l’humanité en lutte. C’est un espace où la rage, la vulnérabilité et la créativité se recomposent en une force critique capable de fissurer l’ordre social (cf. Ludovic Groussard, La scène punk rock : « D.I.Y or Die »)
Rap et humanité en lutte ou quand les mots se substituent aux couteaux.
À écouter :
- Grandmaster Flash, The Message.
- Public Enemy, Fight the Power.
- N.W.A, Fuck tha Police.
- KRS‑One, Sound of da Police.
- NTM, On est encore là.
- Kery James, Banlieusards.
- La Rumeur, L’ombre sur la mesure.
- IAM, Demain, c’est loin.
- Kendrick Lamar, Alright.
Le rap s’inscrit dans la continuité des luttes afro‑américaines en tant que forme culturelle où se condensent les expériences historiques de domination et de reconstruction identitaire. Dans la perspective de Paul Gilroy, qui décrit l’« Atlantique noir » comme un espace diasporique de création politique, le rap prolonge les traditions expressives issues de l’esclavage, de la ségrégation et des mouvements pour les droits civiques. Tricia Rose et Murray Forman montrent que le hip‑hop constitue une « technologie de résistance ». Le rap articule la critique du racisme structurel, la dénonciation de la sur‑policiarisation et l’affirmation d’une dignité noire mise à mal par les politiques urbaines néolibérales. Dans cette lignée, Pierre Evil souligne que le rap met en scène une « violence située », non comme apologie mais comme symptôme d’un environnement social fragmenté et d’une économie de survie. L’apport de Karim Hammou permet de comprendre comment cette dynamique se reconfigure lorsqu’elle circule hors des États‑Unis. En analysant le rap comme une « carrière » et une pratique située, il montre que cette musique devient un espace où se négocient des appartenances, des légitimités et des formes de contestation ancrées dans des contextes locaux tout en restant traversées par l’héritage afro‑américain. Cette attention aux pratiques rejoint l’approche de Georges Lapassade, pour qui le rap constitue une forme d’expression « mineure » au sens deleuzien, c’est‑à‑dire une prise de parole subalterne capable de fissurer les cadres institutionnels et de produire une contre‑culture autonome. L’ensemble de ces perspectives converge avec l’analyse de John Blacking, pour qui la musique révèle les structures sociales, et avec celle de Leroi‑Gourhan, qui insiste sur la dimension corporelle du geste. Le flow, la scansion et la performance vocale réinscrivent le corps noir dans l’espace public après des siècles de déshumanisation. Enfin, dans la lignée de Frantz Fanon et de Cornel West, le rap apparaît comme un lieu d’élaboration d’une conscience politique située, où mémoire de la blessure, colère et créativité se recomposent en un langage capable de défier les structures de domination. Il constitue ainsi un observatoire privilégié des dynamiques contemporaines de l’humanité en lutte.
La Techno: la répétition comme puissance d’émancipation.
À écouter :
- The Bells – Jeff Mills
- Strings of Life – Derrick May
- No UFOs – Juan Atkins
- Good Life – Inner City
- Acid Tracks – Phuture (Chicago)
- Energy Flash – Joey Beltram

La techno s’inscrit dans l’histoire des contre‑cultures comme une forme d’expression où se rejouent les tensions entre aliénation sociale et désir d’émancipation. Dans L’Art des bruits (1913), Luigi Russolo, précurseur des avant-gardes bruitistes, considérait déjà que le bruit industriel révélait la vérité d’un monde en crise. Comme le montrent les travaux de Simon Reynolds et de Dan Sicko, la techno naît dans le Detroit post‑industriel des années 1980, au cœur d’un paysage marqué par la désindustrialisation, le chômage massif et l’effondrement des infrastructures urbaines. Elle constitue une réponse esthétique à la violence économique. En ce sens, elle ne se réduit pas à un genre musical mais constitue un dispositif anthropologique de résistance, où la machine, loin de déshumaniser, devient l’outil d’une réinvention sensible de l’humanité. La techno apparaît ainsi comme un observatoire privilégié des dynamiques contemporaines de l’humanité en lutte. C’est un espace où la répétition et la transe recomposent une puissance d’agir face aux structures de domination. C’est aussi, via la technologie, une musique de résistance au système et à toute forme d’aliénation. Elle exprime l’urgence d’une jeunesse marginalisée. Puissante, martelée, aux timbres à la fois industriels et futuristes, cette musique dédiée au dancefloor associe cependant à ces sons industriels une touche mélancolique et mélodieuse souvent méconnue. Elle acte une tactique de survie face à l’effondrement du rêve américain et face à un certain « désenchantement » (cf. Max Weber). Michel Gaillot qualifie de « Techno Rebels » les différents acteurs de cette nouvelle scène. C’est bien de rébellion qu’il s’agit, mais une rébellion qui ne crie pas : elle vibre (Sens multiple – La techno, un laboratoire artistique et politique du présent ; Michel Gaillot).
Par Ludovic Groussard, professeur en CPGE
Sommaire des articles à venir
- [ÉPISODE 0] Notes d’Humanité.
- [ÉPISODE 1] La musique, une production seulement humaine ?
- [ÉPISODE 2] Avec l’IA : la fin de l’humain comme auteur ?
- [ÉPISODE 3] La musique : dernier refuge de l’humanité ?
- [ÉPISODE 4] L’humanité blessée chante toujours.
- [VOUS LISEZ ACTUELLEMENT] L’humanité résiste en musique.
- [ÉPISODE 6] Les peurs de l’humanité en musique. ( à venir )
- [ÉPISODE 7] Avant les mots, la musique. ( à venir )
- [ÉPISODE 8] Une musique, mille humanités. ( à venir )
- [ÉPISODE 9] Le battement de l’humanité. ( à venir )
Bibliographie
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