La Coupe du Monde 2026, organisée par les États-Unis avec le Canada et le Mexique, s’est achevée le 19 juillet sur la victoire de l’Espagne face à l’Argentine. Derrière le spectacle, une série d’incidents – visas refusés, arbitre refoulé, insultes racistes, ingérences politiques – a rappelé une vérité que le football aime oublier : le sport n’est jamais neutre. Et le prochain rendez-vous, les Jeux de Los Angeles 2028, se prépare déjà sous les mêmes tensions.
I/ Le sport n’a jamais été un sanctuaire apolitique
1/ Le mythe de la neutralité, démonté par Orwell
Le sport moderne se raconte comme un espace universel. L’idéal olympique hérité de Pierre de Coubertin promet une fraternité des nations réunies par le jeu, indifférente aux frontières et aux régimes. Ce récit est séduisant. Il est aussi une fiction. Dès 1945, George Orwell le démonte dans The Sporting Spirit : loin de rapprocher les peuples, la compétition internationale est « war minus the shooting », une guerre sans les coups de feu. Pour Orwell, le sport de haut niveau n’a « rien à voir avec le fair-play » ; il est « lié à la haine, à la jalousie et au plaisir sadique de voir la violence ». Le stade n’apaise pas le nationalisme : il l’exprime.
2/ Le soft power, ou le pari d’image des nations hôtes
Si le sport n’unit pas, il séduit. Le politologue Joseph Nye, qui forge le concept de soft power, le définit comme « la capacité d’attirer » plutôt que de contraindre. Un Mondial offre à son hôte des semaines de visibilité mondiale : c’est l’un des instruments de projection d’image les plus puissants qui soient. Mais Nye pose une condition décisive. Cette puissance douce dépend des promesses tenues à ceux que l’événement fait entrer. Là où le pays hôte trahit son accueil, la vitrine se retourne. Le pari d’image est à double tranchant.
3/ 2026, le pari américain
Les États-Unis ont vu grand : 48 équipes et 104 matchs, l’édition la plus vaste de l’histoire, l’année même du 250e anniversaire de l’Indépendance. L’ambition affichée était de projeter une Amérique ouverte, confiante, hospitalière. Or, en toile de fond, un tout autre signal. Entre juin et décembre 2025, l’administration Trump a fait passer son travel ban de 19 à 39 pays, dont quatre nations qualifiées : Haïti, l’Iran, le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Le décor était planté d’une contradiction béante entre l’invitation lancée au monde et la porte fermée à une partie de ses habitants.
II/ Coupe du Monde 2026 : l’inventaire des « détails » qui font système
1/ La frontière comme filtre politique
Le premier front fut logistique, donc politique. Contrainte de résider à Tijuana, au Mexique, la sélection iranienne n’était autorisée à entrer sur le sol américain que dans les 24 heures précédant chaque match, avant de repartir aussitôt. Son sélectionneur Amir Ghalenoei a dénoncé « l’équipe la plus opprimée de tout le Mondial ». Plus frappant encore : l’arbitre somalien Omar Artan, meilleur arbitre africain 2025, fut refoulé à Miami « pour raisons de vérification ». Un officiel, écarté du terrain par la douane. Quant à Haïti, qualifié pour la première fois en plus de cinquante ans, ses supporters furent largement empêchés de venir soutenir leur équipe. L’accès au jeu était devenu un acte de politique migratoire.
2/ Le pouvoir dans le stade
L’ingérence gagna ensuite la pelouse. Après le carton rouge infligé à l’Américain Folarin Balogun contre la Bosnie, Donald Trump jugea publiquement l’arbitre brésilien « un peu suspect si l’on regarde son passé » et affirma avoir demandé une révision. La commission de discipline de la FIFA suspendit finalement la sanction. Le président avait aussi présidé le tirage au sort, puis s’était attardé sur la photo de la remise du trophée, au point que des supporters espagnols lui reprochèrent d’avoir trop tardé. Le chef de l’État s’installait au centre du spectacle, brouillant la ligne entre sport et pouvoir.
3/ Le racisme, du Sénat à la chronique – et son onde diplomatique
Le venin vint enfin des tribunes symboliques. Après l’élimination du Paraguay, la sénatrice Celeste Amarilla publia des propos ouvertement racistes visant les origines de Kylian Mbappé. Le Sénat paraguayen condamna formellement ces attaques discriminatoires et le gouvernement s’en désolidarisa. Seulement l’élue récidiva, avant d’invoquer un piratage de son compte. Quelques jours plus tard, l’ancien Premier ministre espagnol Mariano Rajoy écrivait dans El Debate que l’équipe de France ne comptait « aucun joueur français » – le fameux « sin franceses ». L’affaire prit une ampleur diplomatique : la Fédération française dénonça des « relents intolérables de racisme », le ministre Jean-Noël Barrot rappela que « la France n’a pas de couleur de peau », le Premier ministre Pedro Sánchez condamna son prédécesseur, et l’ambassade de France en Espagne rappela que les 26 Bleus étaient tous français. Le sport, censé transcender les nations, servait désormais de tribune à leurs pires réflexes.
III/ Le pari retourné, et l’ombre de 2028
1/ L’« own goal » : la visibilité qui expose au lieu de séduire
Le soft power espéré s’est mué en own goal, un but contre son camp. La visibilité qui devait séduire a exposé, en mondovision, la fermeture des frontières et la marchandisation de l’accès. Car l’Amérique a aussi appliqué au football son modèle économique : billets de finale à 11 000 dollars, plateforme de revente sans plafond, 15 milliards de dollars de revenus pour la FIFA, en hausse de 70 % par rapport au Qatar. Le sport populaire par excellence est devenu un bien de luxe, réservé à qui peut payer. Le gigantisme eut aussi un coût écologique : avec 48 équipes, l’empreinte carbone du tournoi a atteint 9 millions de tonnes de CO2, soit près du double des quatre finales précédentes réunies. La vitrine américaine s’est retournée contre son promoteur.
2/ Le sport comme miroir grossissant
Ces incidents ne sont pas des accidents isolés. Pris ensemble, ils forment un système. La Coupe du Monde 2026 n’a pas politisé un sport qui serait resté pur. Elle a révélé le rapport américain à la puissance, à la frontière et à la nation. C’est le sens profond de l’intuition d’Orwell. En effet, le stade ne suspend pas le monde, il le donne à voir, grossi et accéléré. La compétition a été un révélateur, non une parenthèse enchantée.
Conclusion
La Coupe du Monde 2026 n’a pas prouvé que le sport unit ; elle a prouvé qu’il n’a jamais été neutre. La même visibilité qui promettait la séduction a exposé la fermeture, l’argent et la captation politique. Or l’échéance suivante est déjà datée : Los Angeles 2028 accueillera davantage de nations encore, sous la même administration. Des officiels olympiques africains s’inquiètent déjà de l’« equal access » promis aux athlètes et aux publics. Le prochain test dira si la leçon a été entendue. Ou si le stade restera ce miroir que l’Amérique préfère ne pas regarder.
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