Disney est un acteur majeur du soft power américain et de la diplomatie culturelle des États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. Explore comment l’entreprise a influencé la politique américaine, entre stratégie économique, propagande et débats idéologiques contemporains.
Disney : une arme historique de la diplomatie américaine
L’histoire du studio Disney
En 1923, Walt Disney s’installe en Californie et fonde avec son frère le Disney Brothers Studio. Ce dernier deviendra la Walt Disney Company. Les premiers succès arrivent rapidement, notamment avec la création de Mickey Mouse en 1928. En 1937, Blanche Neige et les sept nains connaît un succès planétaire. Ces victoires de Disney se traduisent à l’époque par la construction de nouveaux studios dès 1938. Le chantier, extrêmement onéreux, fait beaucoup parler la presse à une époque de pertes financières pourtant importantes pour beaucoup d’autres studios américains. Walt Disney devient progressivement l’un des producteurs de films les plus célèbres. Outre sa contribution à l’essor du film d’animation, Walt Disney sera aussi à l’origine des premiers parcs à thème dès 1950.
Disney et la politique américaine du bon voisinage
Des difficultés économiques en 1941…
Malgré ses résultats impressionnants à la fin des années 1930, la Walt Disney Company accumule rapidement des difficultés. Pinocchio et Fantasia (1940) sont en effet des échecs financiers. S’ajoute à cela la fermeture du marché européen aux films hollywoodiens dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Les restrictions budgétaires des studios se font vite ressentir par les employés. Dès 1941 s’organise une première réunion syndicale qui sera rapidement suivie de manifestations quotidiennes.
…créant un contexte favorable à une expansion vers l’Amérique latine
Les difficultés que Disney accumule rendent la proposition de l’OCIAA intéressante. En effet, l’OCIAA propose au studio de se rendre en Amérique latine. Il s’agit ici d’un partenariat gagnant-gagnant pour les USA et la Walt Disney Company. Pour cette dernière, ce voyage est l’occasion de restaurer son image, de compenser ses pertes financières mais également de conquérir un nouveau marché.
Pour les USA, la visite de la compagnie s’inscrit dans la politique du « bon voisinage » qu’ils mènent à l’égard de l’Amérique latine. Cette stratégie que les USA adoptent dès 1933 consiste à améliorer les relations avec l’Amérique latine en abandonnant les interventions militaires. Dans le contexte de Seconde Guerre mondiale, il s’agit de renforcer les liens avec l’Amérique latine pour endiguer l’avancée du nazisme. Walt Disney, envoyé en Argentine, au Chili et au Brésil, se voit donc doté d’une réelle mission diplomatique et culturelle censée renforcer les liens entre l’Amérique latine et les USA.
Disney : instrument du dialogue interculturel
La tournée diplomatique de Disney en Amérique latine en fait un véritable instrument du dialogue interculturel et d’une coopération panaméricaine. La première projection publique de Fantasia à Rio en août 1941 constitue en effet un véritable événement mondain. La projection n’attire pas seulement les amateurs de dessins animés mais aussi le couple présidentiel brésilien. Le succès est tel que le séjour de Disney sur le sol brésilien est prolongé. Le studio américain bénéficie rapidement de retombées économiques énormes. De leur côté, les USA crient également victoire. L’historien J.B Kaufman laisse en effet entendre : « One can only imagine the seeds of goodwill that were planted when an audience of Brazilian children heard Mickey Mouse speaking to them in their own language ».
Une relation opportuniste à la politique
Disney et la recherche de profit avant tout
Walt Disney a pu constituer une arme de la diplomatie américaine dans les années 1940. Pour autant, force est de constater que déjà à cette époque, l’adhésion des studios à la politique du bon voisinage est surtout guidée par des intérêts économiques. Disney cherche en effet avant toute chose le profit. Cette position particulière se traduit par un opportunisme fort et donc, une grande souplesse idéologique. Dès lors, il est intéressant de constater que de très célèbres dessins animés du studio défendent parfois des positions idéologiques complètement différentes.
Les Trois Petits Cochons et l’antisémitisme
Dans les années 1940, Walt Disney devient un instrument de lutte contre le nazisme en Amérique latine. Pourtant, le fondateur du studio était plutôt favorable à la montée de ce dernier dans les années 1930. Quelques jours après la nuit de cristal de 1938, Walt Disney accueille en effet le cinéaste du Reich Riefenstahl dans ses studios. Dans son adaptation du conte Les Trois Petits Cochons, Walt Disney met en scène un loup. Ce dernier apparaît comme une caricature antisémite d’un juif au nez proéminent. Cette version disparaît dès lors que les USA rentrent en guerre contre l’Allemagne nazie.
Donald Duck contre Hitler
Dès 1943, pourtant, c’est une tout autre histoire que les studios Disney content. Le neveu de Picsou, devenu citoyen du Reich est complètement anesthésié par la propagande. Donald Duck, à la fin du court métrage, se réveille en sursaut en criant « Je suis heureux d’être un citoyen américain ». A quelques années d’intervalle, Walt Disney sert et dessert la même idéologie, parfois même au travers du même film d’animation. En effet, la version antisémite des Trois Petits Cochons sera remplacée par un remake faisant cette fois du loup la caricature d’un dirigeant nazi.
Une souplesse idéologique parfois contrainte
Une diversité soutenue par Disney…
Ces dernières années, Disney a travaillé à promouvoir la diversité et l’inclusion au sein de ses films d’animation. Par exemple, Disney choisit en 2023 une actrice noire pour incarner la Petite Sirène. Le film d’animation Avalonia, l’étrange voyage, met quant à lui en scène un héros homosexuel. Encore une fois cependant, on y voit un certain opportunisme de Disney cherchant à coller aux tendances et surtout à faire du profit. Il est assez clair que le studio d’animation n’était pas particulièrement engagé dans les causes apparaissant à l’écran.
…rapidement chassée des écrans
Cependant cette fois, le studio semble se trouver contraint dans la souplesse idéologique qui le caractérise. La droite conservatrice américaine accuse Disney d’être au service d’une propagande progressiste. Ron DeSantis s’en prend notamment au parc d’attractions Disney en Floride en abolissant son statut spécial dans l’État. Cela fait suite aux critiques formulées par le studio contre la loi interdisant de discuter en classe de sujets en lien avec l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. Lorsque le PDG Bob Iger reprend en main la Walt Disney Company en 2022, il affirme vouloir minimiser « l’idéologie woke ». En effet, il annonce réduire les programmes de diversité, d’équité et d’inclusion « pour se concentrer davantage sur les résultats commerciaux ».
Conclusion
Ainsi, Disney apparaît comme un acteur majeur du soft power américain, capable de servir les intérêts diplomatiques des États-Unis tout en poursuivant avant tout ses propres objectifs économiques. De la politique du bon voisinage aux débats contemporains sur la diversité, le studio a su adapter ses productions aux contextes politiques successifs. Cette souplesse idéologique, parfois opportuniste et aujourd’hui davantage contestée, montre que le studio d’animation n’est pas seulement un géant du divertissement, mais aussi un reflet des tensions et des évolutions de la société américaine.



