En 1867, le poète Matthew Arnold écrit dans Dover Beach : « The Sea of Faith / Was once, too, at the full […] But now I only hear / Its melancholy, long, withdrawing roar ». Cette métaphore du retrait de la mer représentant l’attrait reculant pour la foi a longtemps servi de paradigme pour décrire la sécularisation inévitable de l’Occident, et plus particulièrement de l’Anglosphère. Pendant un siècle et demi, le « désenchantement du monde » théorisé par Max Weber semblait devenir une réalité.
Pourtant, les données recueillies en 2024 et 2025 suggèrent un retour à la religion aussi imprévue que spectaculaire. En effet, la Génération Z, désignant les personnes nées entre 1997 et 2012, ne se contente pas de rejeter l’athéisme militant de ses prédécesseurs. Elle réinvestit le temple, l’église et la mosquée avec une ferveur que l’on croyait disparue. Dans cet article, Major Prépa explore ce paradoxe : comment une génération élevée dans le relativisme numérique peut-elle redevenir le fer de lance d’un nouvel activisme théologique ?
Une ferveur religieuse à rebours de l’Histoire
La rupture du continuum religieux
Il faut savoir que pendant des décennies, chaque génération était statistiquement moins religieuse que la précédente. La Génération Z vient de briser cette courbe. Aujourd’hui, on assiste ainsi à un retour des jeunes dans la religion. Par exemple, en Angleterre et au pays de Galles, le sursaut est vertigineux. La fréquentation mensuelle des églises chez les 18-24 ans est passée de 4 % en 2018 à 16 % en 2025.
Plus frappant encore est le sentiment de croyance pure. Si seulement 16 % des jeunes adultes croyaient en Dieu en 2021, ce chiffre a bondi à 45 % en 2025. Cette progression quasi-exponentielle suggère que la religion n’est plus perçue comme un héritage pesant, mais comme une contre-culture. Ainsi, malgré une société ultra-moderne, les jeunes se tournent de plus en plus vers la religion, qui devient le lieu d’expression de leurs convictions.
Pour faire un point sur la religion aux États-Unis : le lien ici !
Le modèle de la “High-Commitment Religion”
Les données de l’institut Barna révèlent une différence de nature plus que de degré : les jeunes croyants sont plus assidus que leurs aînés. Un membre de la Gen Z pratiquant assiste en moyenne à 23 offices par an, contre 19 pour la Génération X et 17 pour les Baby-boomers.
Ce phénomène illustre la thèse de la sociologue Grace Davie sur le passage du « Belonging without Believing » (l’appartenance culturelle sans la foi) au « Believing with intense Belonging ». La religion n’est plus une étiquette sociale « par défaut », c’est un choix identitaire fort qui exige un investissement temporel.
Tu peux aussi y voir un écho à l’œuvre de T.S. Eliot, The Idea of a Christian Society. Face à ce qu’il percevait comme la désagrégation morale de la modernité libérale, Eliot soutient que seule une société structurée autour de principes chrétiens vécus, et non simplement hérités, peut résister dans le temps. Pour lui, le christianisme ne doit pas être un vernis culturel, mais une discipline collective façonnant les mœurs, les institutions et la vie quotidienne. Ainsi, ce qu’on voit aujourd’hui dans l’engagement religieux des jeunes dans l’espace public rappellent l’intuition d’Eliot. Lorsqu’une foi cesse d’être vécue comme une contrainte sociale, et qu’elle devient un choix, elle retrouve sa puissance.
Une baisse globale de la religiosité
Pourtant, malgré cette hausse de l’intérêt religieux chez la Génération Z, on note tout de même une baisse de la foi dans la société contemporaine. Par exemple, le Pew Research Center montre que seul 45% des moins de 30 ans assistent à des offices religieux, soit une chute de près de 20 points en 10 ans. Cette baisse de la foi est particulièrement frappante aux États-Unis. Par exemple, au début des années 1990, jusqu’à 90 % des adultes américains se déclaraient chrétiens, selon une étude du Pew Research Center. En 2022, ce chiffre avait chuté à environ 60 %.
En outre, la situation actuelle contredit deux des lois fondamentales de la sociologie. La première loi, dite de la sénescence religieuse, affirme que la ferveur croît avec l’âge. Or, les données de l’Anglosphère (2018-2025) révèlent que la Génération Z pratique désormais avec une assiduité supérieure à celle des Baby-boomers.
Parallèlement, la seconde loi, affirmant la piété intrinsèque des femmes, se retrouve elle aussi balayée par la surreprésentation inédite des hommes dans les Églises de nos jours. Cela peut s’expliquer par un passage d’une « religion-héritage » à une « religion-choix ». Ce double basculement prouve ainsi que la religion n’est plus un vestige du passé, mais le reflet de la mutation de la société contemporaine.
Une situation paradoxale
Finalement, il faut regarder du côté de l’immigration. Par exemple, au Royaume-Uni, les immigrés sont en général plus religieux que les Britanniques de naissance. Ainsi, l’arrivée importante de nouvelles populations au Royaume-Uni ces dix dernières années a forcément joué un rôle dans la hausse apparente de la religiosité. Par exemple, certaines communautés immigrées accordent encore une grande place à la foi dans la vie quotidienne, ce qui se reflète dans les statistiques, sans pour autant qu’on puisse parler d’une hausse de la religiosité.
En outre, cela permet de comprendre un paradoxe étonnant : la génération Z est à la fois la plus susceptible de se dire sans religion et, en même temps, la plus encline à croire en l’enfer. Comme l’explique David Young, chercheur à l’Université de Cambridge, ce phénomène ne vient pas d’un changement profond des croyances des Britanniques eux-mêmes, mais plutôt d’une transformation de la composition de la population. Autrement dit, si la religion semble revenir dans le débat, ce n’est pas parce que les jeunes Britanniques deviennent plus croyants, mais parce que la société britannique est aujourd’hui plus diverse qu’avant.
Comment expliquer ce retour à la religion ?
La religion est associée à un activisme politique
La première image de l’article montre des jeunes chrétiens manifestant à Londres pour exiger l’arrêt des ventes d’armes à Israël. Cette scène est emblématique d’une partie de la Gen Z pour qui la foi est indissociable de la justice sociale. Ici, la religion est une arme rhétorique contre l’État et le complexe militaro-industriel. Elle s’inscrit dans la lignée du mouvement Plowshares, dont le nom est tiré du livre d’Isaïe : « Ils forgeront leurs épées en socs de charrue ». Pour ces militants, la “Due Diligence” (vérification des risques) de l’investisseur doit être remplacée par une “Ethical Diligence” biblique.
Pour en savoir plus sur ce retour du religieux dans la politique : le lien ici !
L’impact de la pandémie sur la religion
La pandémie de Covid-19 a également joué un rôle décisif dans ce retour du religieux. Face à l’isolement, à la peur de la mort et à l’effondrement des repères collectifs, beaucoup de jeunes ont cherché des formes de sens plus stables que celles offertes par la consommation ou les réseaux sociaux. Pour certains, la religion est apparue comme un cadre rassurant. Ainsi, le religieux n’a pas seulement été un refuge spirituel, mais aussi une réponse existentielle à l’angoisse générée par la crise sanitaire. En outre, la pandémie a révélé les limites des institutions politiques et scientifiques à produire du sens, ouvrant un espace que certaines traditions religieuses ont su investir, notamment en proposant des récits clairs sur la souffrance, la responsabilité et la solidarité.
Un retour à la religion en lien avec le masculinisme
Cependant, cette vision progressiste de la foi est loin d’être majoritaire chez les hommes de la Gen Z. L’analyse de John Burn-Murdoch dans le Financial Times met en lumière une fracture genrée sans précédent. En effet, les jeunes femmes deviennent massivement libérales, tandis que les jeunes hommes se tournent vers le conservatisme.
La religion devient alors, pour les jeunes hommes, un refuge contre ce qu’ils perçoivent comme une “crise de la masculinité” ou un “vide d’autorité”. Face une modernité qui amorce un rééquilibrage des rôles de genre, certains y voient une remise en question de la valeur qu’on pouvait porter auparavant au genre masculin. On observe ainsi une fascination croissante pour la liturgie latine, l’orthodoxie rigoureuse ou des figures comme Jordan Peterson qui réhabilitent le mythe religieux comme structure nécessaire.
L’instrumentalisation du sacré au service de la politique
Un des écueils auxquels est confronté la religion contemporaine est le glissement de la spiritualité vers le populisme identitaire. En Europe, l’invocation d’une « identité chrétienne » sert souvent de substitut à une politique migratoire restrictive. La religion n’est plus une quête du Christ, mais une barrière de protection pour une « Europe blanche ». Par exemple, l’Église orthodoxe russe étant le bras armé de l’idéologie de Poutine, sert alors de repoussoir ou de modèle selon le camp choisi.
La situation géopolitique
Le climat géopolitique actuel joue lui aussi un rôle majeur dans le retour de la religion. Entre la guerre en Ukraine, le conflit à Gaza, la menace nucléaire ou encore la montée des tensions internationales, beaucoup de jeunes vivent dans un sentiment d’insécurité permanent. Cette violence du monde pousse certains à chercher un refuge spirituel, là où la politique semble impuissante. Ainsi, face à un monde perçu comme chaotique, la religion apparaît comme un point d’ancrage capable d’offrir du sens et une forme de réconfort. On peut y voir l’inverse de la célèbre théologie naturelle de William Paley : là où il affirmait que l’harmonie de la nature conduisait à croire en Dieu, c’est aujourd’hui le désordre du monde (guerres, crises, effondrements) qui pousse certains à se tourner vers la foi.
La “dédiabiolisation” de la religion
Un autre facteur clé du retour du religieux tient à l’évolution du climat culturel lui-même. Au début des années 2000, la religion était largement perçue comme archaïque, voire dangereuse. Les figures des « quatre cavaliers de l’athéisme » (Sam Harris, Richard Dawkins, Christopher Hitchens et Daniel Dennett) dominaient alors le débat public. Leurs ouvrages à succès, comme La Fin de la foi, Rompre le sortilège ou Dieu n’est pas grand, présentaient la religion non seulement comme une illusion, mais aussi comme une forme de maltraitance intellectuelle.
Pour en savoir plus sur les auteurs théorisant la mort de Dieu : le lien ici !
Or, cette vision frontale s’est progressivement essoufflée. Aujourd’hui, la culture dominante se montre bien plus tolérante à l’égard de la foi. Dans un contexte valorisant la diversité des expériences, croire n’est plus automatiquement synonyme d’irrationalité ou d’oppression, mais devient une option existentielle légitime.
Quel avenir pour la religion ?
La dématérialisation du sacré
La pandémie de 2020 a agi comme un catalyseur. En fermant les lieux physiques, elle a forcé le sacré à s’installer sur les écrans. Si cela a permis une “démocratisation” de l’accès à la théologie, cela a aussi ouvert la porte à des dérives. Par exemple, on assiste à l’émergence des influenceurs radicaux utilisant Instagram ou TikTok pour diffuser des visions déformées de la religion à une jeunesse en quête de repères rapides.
Prenons l’exemple de Curtis Yarvin. Penseur marginal devenu influent grâce à Internet, il a su transformer des idées autrefois confinées à des cercles intellectuels restreints en une vision politique quasi messianique, diffusée massivement en ligne. Par exemple, il soutient ouvertement que la démocratie est un système inefficace et qu’elle devrait être purement et simplement remplacée par une monarchie. Ainsi, il devient une référence pour une partie de la génération Z qui rejette le libéralisme moderne, ce qui les pousse souvent vers des formes de religion très conservatrices
Deus in Machina : L’IA au confessionnal
L’innovation la plus troublante reste l’usage de l’Intelligence Artificielle. Le projet “Deus in Machina” à Lucerne, avec son avatar de Jésus capable de confesser en 100 langues, répond à un besoin pragmatique : la crise des vocations. Avec seulement 80 prêtres formés par an en France en 2022 (contre 1000 en 1950), l’Église est tentée par l’automatisation.
Mais peut-on automatiser la grâce ? Cette question nous renvoie à la distinction de Walter Benjamin sur l’« aura » de l’œuvre d’art. Dans l’espace religieux, l’aura naît de la présence physique et de la communauté des corps (Ecclesia). Matérialiser Dieu par une machine risque d’ôter le divin et la tradition qui font toute la sacralité de la religion.
Conclusion
Le renouveau religieux de la Génération Z n’est pas un retour au XIXe siècle.
D’un côté, nous voyons une jeunesse qui utilise la religion comme un outil de gestion des risques identitaires ou politiques (le pôle conservateur ou activiste). De l’autre, une jeunesse qui y cherche un refuge contre la dématérialisation du monde.
En tant qu’étudiant en ECG, ce sujet est une mine d’or : il permet de lier la sociologie, les enjeux technologiques (IA), et la religion. Tu n’as pas besoin de tomber sur un sujet portant exclusivement sur la religion pour mentionner les exemples ci-dessus. Si la religion est un sujet assez niche qui tombe peu, avoir des exemples actuels, couplés à des références érudites fera vraiment la différence à l’écrit comme à l’oral. Tu peux noter que je suis tombée sur le sujet du retour de la génération Z dans les Églises à l’oral de l’ESCP aux concours 2025, donc il faut se préparer à avoir des sujets sur ce thème !
Pour faire la différence dans une copie de concours, n’hésite pas à mobiliser les termes ci-dessous. Pense bien à savoir comment les expliquer !
- The “Nones” : Terme sociologique désignant ceux qui ne se réclament d’aucune religion. Paradoxalement, leur nombre croît en même temps que la ferveur des “croyants pratiquants”.
- Great Dechurching : Le mouvement massif de désaffiliation des églises historiques aux USA et au Royaume-Uni.
- The Gender Gap : Le fossé politique croissant entre les sexes au sein d’une même génération.
- Aura (Benjamin) : La qualité d’unicité et de présence d’un objet ou d’un lieu, ici menacée par l’IA.
- Plowshares Movement : Référence biblique (Isaïe 2:4) utilisée par l’activisme chrétien radical pour le désarmement.
Le lien vers toutes les ressources en Anglais de Major Prépa ici !
