Alain Resnais, cinéaste de la mémoire #1 – Hiroshima mon amour Alain Resnais, cinéaste de la mémoire #1 – Hiroshima mon amour
Quelques mots sur le cinéaste et son oeuvre   Alain Resnais, considéré comme le cinéaste par excellence de la mémoire, est un célèbre réalisateur... Alain Resnais, cinéaste de la mémoire #1 – Hiroshima mon amour

Quelques mots sur le cinéaste et son oeuvre

 

  • Alain Resnais, considéré comme le cinéaste par excellence de la mémoire, est un célèbre réalisateur français qui a  marqué l’histoire du cinéma par ses films comme Nuit et Brouillard, L’Année dernière à Marienbad et évidemment le grand Hiroshima Mon amour, etc. Ces derniers ont tous un point commun : celui d’aborder le thème de la mémoire, et/ou de l’histoire. Mais Resnais reste prudent sur ce sujet, il dit que « le thème de la mémoire est présent chaque fois qu’une pièce est écrite ou qu’un tableau est peint ».
  • Dans Hiroshima mon amour, l’omniprésence du lexique de la mémoire (« oubli », « tuer le temps » « un jour », « plus jamais », ou « mémoire » …) nous permet d’affirmer qu’il s’agit du thème central de ce film. Sur la phrase : « Pourquoi nier l’évidente nécessité de la mémoire ? » Dans ce film, Resnais montre cinq plans de la coupole du Palais de l’industrie, le seul bâtiment à être resté debout après la désintégration atomique. Ces plans sont un rappel de ceux de la coupole de la Bibliothèque Nationale dans Toute la mémoire du monde.

 

  • Brièvement, Hiroshima mon amour est un film réalisé par Alain Resnais et dont le scénario a été écrit par Marguerite Duras. L’histoire se déroule en 1957 à Hiroshima, où une actrice française est venue tourner un film sur la paix. La nuit précédant son départ, elle rencontre un architecte japonais avec lequel elle a une aventure amoureuse. Cette brève liai­son donne lieu à l’évocation très personnelle des circonstances historiques du bombardement atomique d’Hiroshima ainsi qu’à la remémoration de l’amour de jeunesse de la jeune femme, un soldat allemand.

 

 

1) Se souvenir pour oublier

 

Qu’est-ce que la mémoire ? Une forme d’oubli…

 

  • Duras, scénariste d’Hiroshima mon amour (HMA), partage au cours d’une interview sa conception de la mémoire  : « La mémoire, c’est toujours pareil: une sorte de tentative, de tentation d’échapper à l’horreur de l’oubli. […] La mémoire, de toute façon, est un échec. Vous savez, ce dont je traite, c’est toujours la mémoire de l’oubli. On sait qu’on a oublié, c’est ça la mémoire, je la réduis à ça.» (Duras à Montréal, 1981, p. 41). C’est cette  dialectique récurrente de la mémoire et de l’oubli que l’on retrouve dans HMA, celle-ci est inexorable puisque le travail du deuil n’est jamais entièrement accompli.

 

  • Cette impossibilité de pouvoir oublier, Gilles Deleuze l’explique dans son ouvrage consacré au cinéma Le temps et l’espace par « les nappes du passé », c’est-à-dire des vagues de souvenirs qui remontent à la surface par le biais de rappels inattendus. Tomber amoureuse par exemple, constitue une réminiscence pour le personnage d’Emmanuelle Riva qui ne s’attendait pas à un nouvel amour, et une double opportunité : celle de se remémorer, puis d’oublier.  Car accepter  son nouvel amant,  c’est renouer avec l’amour  perdu, sa propre histoire individuelle, et faire le deuil de ce que l’on tente d’enterrer. Se remémorer les morts, des proches ou des plus éloignés, leur souffrance, à Hiroshima ou ailleurs, n’est pas un refus du passé, c’est au contraire être encore en vie, faire un pas vers le futur.

 

Une femme en deuil : se souvenir pour oublier

 

 

  • L’idée centrale d’Hiroshima mon amour (HMA) est que la mémoire est une forme de l’oubli : l’oubli ne peut s’accomplir totalement qu’une fois que la mémoire a elle même totalement accompli son oeuvre. Vis à vis de son amant japonais, la jeune actrice qui tourne un film à Hiroshima sur la bombe atomique, se trouve, quatorze ans plus tard, dans une situation comparable à celle qu’elle avait vécue, pendant la guerre, avec un soldat allemand. Toute la démarche du film consiste à lui faire reconnaître cette similitude, la comprendre et s’en libérer.
  • Son ancienne aventure, que son atrocité rendait insupportable, est oubliée. Non pas disparue, non pas liquidée, mais présente au contraire, et comme le film le montrera, écrasante dans cet oubli même. L’oubli est donc, d’une certaine façon, mémoire. Mais une mémoire sans distance, une mémoire encore vécue, subie, et qui, pour cette raison, n’a pas la force d’endurer ce qui l’écrase.  Parce qu’elle ne peut pas l’endurer, l’héroïne le cache. C’est le premier mouvement, antérieur au film. Le deuxième moment; sa mémoire est dévoilée. Un certain présent fait resurgir un certain passé qui est resté si longtemps couvert du voile de l’oubli. Elle raconte ce passé au Japonais et l’image obsédante devient enfin un souvenir, le passé est enfin saisi comme passé. Ce qui fut n’est plus : le drame d’autrefois perd son prestige paralysant, il entre dans une histoire. Le temps se remet à couler, l’héroïne semble guérie, et Hiroshima meurt avec Nevers.

Ainsi, la remémoration de la protagoniste est le signe que le travail du deuil s’est accompli.

En vivant à nouveau la douleur de Nevers, elle en fait aussi son deuil.

Les souvenirs continuent pourtant de hanter le personnage… L’impossibilité d’oublier ?

 

  • Toutefois, cela est peut être à nuancer. Dire que l’héroïne est guérie, c’est négliger toutes les dernières scènes d’errance où elle semble plus désemparée que jamais. En effet, vers 1h05, on voit ce travelling arrière de la Française, en train de marcher, vêtue d’un ensemble blanc. Elle est sur la droite du champ, et à gauche, en retrait, se trouve le Japonais. Des banderoles sont agitées, il la rattrape et la caméra s’immobilise. Derrière eux, une inscription “Fukuya” et le logo de cette firme apparaissent le long des murs. Il dit “reste à Hiroshima avec moi.” Elle fait un signe négatif de la tête et recommence à marcher. Le travelling arrière reprend. Le Japonais reste en arrière, marchant plus lentement. Elle avance en pleine lumière, lui dans la pénombre, et commence un monologue intérieur “Il va venir vers moi … Il va me prendre par les épaules … Il m’embrassera, il m’embrassera et je serai perdue.”  Elle baisse son poing, et s’ensuivent plusieurs plans dans lesquels on la voit marcher, dans la nuit, à Hiroshima, avec une multitude d’enseignes lumineuses. Puis, des plans de Nevers apparaissent et l’héroïne disparaît de l’image. Seules les villes sont filmées. Elle, elle continue à parler, à s’adresser à un homme :

“Je t’attendais dans une impatience sans borne, calme. Dévore moi.”

”Nous allons rester seuls mon amour.”

“Tu me tues, tu me fais du bien.”

“Du temps passera, du temps seulement.”

  • Analyse du passage à 1h05 : Le passage décrit apparemment une déambulation dans une ville moderne, la nuit. Cette déambulation paraît se boucler sur elle même dans le sens où la publicité pour Fukuya présente au début, réapparaît vers la fin; la remarque vaut aussi pour l’enseigne lumineuse. A ce moment, tout se passe comme si Resnais se défaisait progressivement de ses personnages et cherchait à les renvoyer au néant, à retrouver le climat d’indistinction du départ. Si l’on excepte le tout début de son errance (“Il viendra vers moi …”), qui renvoie à une situation présente, à une action possible (Le Japonais est en effet présent), il est difficile de situer précisément ce qui est dit, d’autant plus qu’elle finit par être absente à l’image. Et de qui parle-t-elle? A quel homme s’adresse t-elle? Ce monologue rassemble les thèmes de la mémoire, de l’oubli, du désir, du “jamais plus”. Ce passage vient après la scène du café au bord du fleuve, après la gifle, quand tout d’un coup, l’épisode de Nevers est renvoyé à la mémoire et à l’oubli, entraînant avec lui l’aventure actuelle de Hiroshima. La Française, complètement désemparée a regagné son hôtel où elle semble prendre une distance par rapport à elle même, à cette autre elle même qui a vécu “un amour impossible” à Nevers, puis elle est ressortie et a rencontré une fois de plus le Japonais.
  • Qui plus est, Hiroshima, en tant que lieu hanté par le deuil multiple, représente l’endroit le moins approprié où l’on puisse guérir d’un deuil. L’héroïne semble même apeurée par cette répétition amoureuse, et entre mémoire et oubli, toujours prête à succomber à l’une et à sombrer dans l’autre, interminablement, puisqu’il est affirmé: « Ça recommencera».

 

2) De la mémoire individuelle à la mémoire collective

 

 

J’ai mis face au chiffre énorme des morts d’Hiroshima l’histoire de la mort d’un seul amour inventé par moi. (Marguerite Duras).

 

 

  • La mémoire individuelle de chaque personnage est inscrite très profondément dans la mémoire collective. Ils sont une forme d’incarnation de la mémoire collective : l’une représente le drame vécue par les tondues de la seconde guerre mondiale ; l’autre représente le peuple japonais décimé par la violente bombe nucléaire à Hiroshima. Toutefois, quelques précisions sont à apporter.

La mémoire vécue, l’histoire lue 

 

  • Il est important ici de bien faire la distinction entre mémoire et histoire. La mémoire, c’est subjectif, c’est une expérience personnelle en soi. C’est quelque chose qui est vivement remarqué dans HMA, notamment dans les premières scènes du film. Lorsque Emmanuelle Riva dit qu’elle a “tout vu à Hiroshima”.

ELLE

— J’ai vu les actualités. Le deuxième jour, dit l’Histoire, je ne l’ai pas inventé, dès le deuxième jour, des espèces animales précises ont ressurgit des profondeurs de la terre et des cendres. Des chiens ont été photographiés. Pour toujours. Je les ai vus. J’ai vu les actualités. Je les ai vues. Du premier jour. Du deuxième jour. Du troisième jour.

LUI (il lui coupe la parole).

— Tu n’as rien vu. Rien. Chien amputé. Gens, enfants. Plaies. Enfants brûlés hurlant.

 

  • Ainsi, elle n’a vu seulement que des photos, a lu des journaux, s’est rendue au musée … Elle ne connaît en fait que l’histoire écrite, matérielle et objective d’Hiroshima, puisque la mémoire au contraire de l’histoire, c’est du subjectif, du vécu, c’est toujours “à l’oral” (voir l’article sur Paul Ricoeur). En outre, les deux personnages se rejoignent pour qu’elle rejoue au cinéma un pan de son histoire, comme si là encore, elle désirait pénétrer cette mémoire collective mais qu’elle ne le pouvait pas, car elle ne l’avait pas vécu. On peut connaître l’histoire d’un événement, mais seul ceux qui l’ont vécu en ont la mémoire. Et ici, l’héroïne n’a pas fait d’expérience de mémoire à Hiroshima.

 

Pour former une mémoire intime à deux

 

 

  • Comme le dit Gilles Deleuze, « il y a deux personnages mais chacun a sa propre mémoire étrangère à l’autre. Il n’y a rien de plus commun. C’est comme deux régions de passé incommensurables, Hiroshima, Nevers. Et tandis que le Japonais refuse que la femme entre dans sa propre région  (J’ai tout vu … tout … – Tu n’as rien vu à Hiroshima, rien), la femme attire dans la sienne le Japonais volontaire et consentant jusqu’à un certain point.  N’est ce pas pour chacun une manière d’oublier sa propre mémoire, et de se faire une mémoire à deux, comme si la mémoire devenait monde et se détachait des personnes ? » (L’image temps).
  • Il y a donc bel et bien une mémoire à plusieurs qui se crée dans HMA. Désormais, l’héroïne ne pourra se remémorer Nevers sans Hiroshima et sans son amant japonais, qui est entré dans son histoire. Les villes, les personnages sont maintenant liés à jamais : Hiroshima sera pour la femme le présent de Nevers, mais Nevers sera pour l’homme le présent d’Hiroshima.
  • Ainsi, lorsque le moment est venu de se quitter. Elle le regarde et lui dit: “Hi-ro-shi-ma… c’est ton nom”..Il lui répond : “C’est mon nom, oui. Ton nom à toi est Nevers. Ne-vers-en-Fran-ce”…

 

Que retenir de cette analyse ?

 

 

  • Le travail de mémoire est nécessaire pour faire le deuil d’un événement tragique et douloureux. Afin d’oublier, les protagonistes de ce film doivent se souvenir des atrocités qu’ils ont vécu. Victimes de grands événéments historiques, qui ont marqué les consciences collectives, ils se reconstruisent grâce à l’échange, à la parole mais aussi grâce à l’amour.
  • La mémoire est vécue, l’histoire est lue. Ce film retrace deux parcours singuliers, des mémoires particulières inscrites dans des histoires collectives, que nul ne peut vraiment comprendre s’il n’en a pas fait l’expérience. Toutefois, par leur proximité, les deux personnages créent de nouveaux souvenirs, et entrent chacun à leur tour dans les souvenirs de l’autre. Ils tentent de faire entrer respectivement l’autre dans leurs souvenirs pour créer une “mémoire à deux”, à la fois intime, personnelle mais aussi partagée.

 

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Margaux Pibourdin

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