Bergson, Mémoire-habitude et mémoire-image Bergson, Mémoire-habitude et mémoire-image
Quelques mots sur l’auteur et son ouvrage    Nous allons nous intéresser à un texte d’Henri BERGSON, philosophe du XIX-XXème siècle, héritier de la... Bergson, Mémoire-habitude et mémoire-image

Quelques mots sur l’auteur et son ouvrage 

 

  • Nous allons nous intéresser à un texte d’Henri BERGSON, philosophe du XIX-XXème siècle, héritier de la pensée vitaliste. C’est un texte qui se trouve dans son ouvrage majeur Matière et mémoire, au Chapitre II, aux pp. 121-126. Il y a six paragraphes qui répondent chacun à une problématique particulière : nous étudierons l’extrait de la ligne “Le souvenir de la leçon, en tant qu’apprise par cœur, a tous les caractères d’une habitude.” à la ligne ” et je sais ce qui s’est imprimé en moi, et par quel sens de mon corps.”
  • Nous nous sommes appuyés sur l’extrait proposé par le GF Corpus sur la Mémoire réalisé par Alexandre ABENSOUR
  • Vous pouvez facilement trouvez le texte en question sur Internet en cliquant ici ou dans le GF Corpus.

 

Le thème de ce texte

 

  • Ce texte aborde le thème de la mémoire : il distingue deux mémoires, l’une qui a trait au corps et l’autre à l’esprit.

 

La question philosophique posée dans ce texte

 

  • Dans ce texte, H. Bergson pose la question suivante : Y a-t-il une différence de degré ou de nature entre les différentes formes de la mémoire ?
  • Autrement dit, Bergson se demande si la mémoire-image et la mémoire-habitude sont deux formes complètes, abouties et radicalement différentes de mémoire (donc si elles sont de nature différente, ou si vous préférez de qualité différente) ; ou s’il existe une différence de degré, c’est-à-dire une différence quantitative entre ces deux mémoires, ce qui supposerait qu’elle serait de même qualité ?
  • Voici sa problématique en image :

La thèse de Bergson

La thèse de psychologues

 

La thèse défendue par H. Bergson

 

  • H. Bergson répond dans ce texte aux psychologues qui ne perçoivent qu’une différence de degré entre les deux mémoires : d’après eux, la mémoire-habitude est inférieure à la mémoire-image mais elles partagent la même nature.
  • D’après H. Bergson, il y a une différence de nature entre la mémoire-habitude et la mémoire-image : la première est tournée vers l’action, tandis que la seconde est celle de l’esprit : il s’agit d’une aptitude humaine à pouvoir s’émanciper du présent et de ses contraintes vitales.

 

Le plan du texte

1) Qu’est-ce que la mémoire-image et la mémoire-habitude ?

2) Elles n’ont pas la même nature : la mémoire-image est représentation et mémoire-habitude est action (§3 et §4)

3) La mémoire-image est le propre de l’homme (§5 et §6)

 

 

Le développement

L’argumentation de Bergson est restituée de manière linéaire.

1) Qu’est-ce que la mémoire-image et la mémoire-habitude ?

 

1.1) La leçon : la mémoire-habitude : §1 

 

  • Dans ce paragraphe, il décrit un type de mémoire qui est la mémoire habitude. Il prend l’exemple d’une leçon apprise par coeur, ce qui est un exemple très classique dans l’histoire de la philosophie, et explique que le procédé de la répétition par lequel nous retenons par coeur une leçon, est similaire à celui de l’apprentissage d’une habitude

Le souvenir de la leçon, en tant qu’apprise par cœur, a tous les caractères d’une habitude.

  • C’est ainsi une mémoire qui se comporte comme une habitude : elle fonctionne de manière automatique et mécanique, sans qu’il y ait de réflexion. A l’instar de l’habtiude,  cette mémoire se conserve dans le corps. 

Comme tout exercice habituel du corps, enfin, il s’est emmagasiné dans un mécanisme qu’ébranle tout entier une impulsion initiale

 

1.2) La lecture : la mémoire-image : §2

 

  • Dans ce paragraphe, il décrit un type de mémoire qui est la mémoire image. C’est une mémoire qui ne nécessite pas de répétition

Au contraire, le souvenir de telle lecture particulière, la seconde ou la troisième par exemple, n’a aucun des caractères de l’habitude

  • Il compare le souvenir d’un fait particulier à celui d’un événement au cours d’une vie : celui-ci est singulier et s’inscrit dans un temps particulier de l’existence.

C’est comme un événement de ma vie ; il a pour essence de porter une date, et de ne pouvoir par conséquent se répéter.

  • Ainsi, il s’agit d’une mémoire qui se conserve comme image dans l’esprit, et non comme habitude dans le corps.

 

2)Elles sont deux mémoires à part entière et radicalement distinctes (§3 et §4)

 

2.1) Une différence radicale de nature (§3)

 

  • Après avoir défini ces deux types de mémoire, le paragraphe 3 et le paragraphe 4 visent à expliquer en quoi la différence entre la mémoire-habitude et la mémoire-image est une différence de nature et non de degréLe paragraphe 4 est un peu répétitif par rapport au paragraphe 3, mais je suppose que Bergson l’a écrit pour que son lecteur ait bien saisi la nuance : la mémoire-habitude n’est pas une forme inaboutie de la mémoire-image, elle dispose de ses propres spécificités.

On peut même aller plus loin, et dire que la conscience nous révèle entre ces deux genres de souvenir une différence profonde, une différence de nature.

  • Si ces deux mémoires ont une différence de nature, quelle est leur nature respective ? La mémoire-image est une représentation, elle est immédiate ; la mémoire-habitude est une action (vécue, agie et non représentée), elle est dans le temps 
  • On constate ainsi que ces mémoires ont deux natures différentes et un rapport au temps différent : la mémoire-image est dans la singularité (un événement singulier dans le cours du temps que je retiens immédiatement) ; l’autre est dans la répétition (aucun événement ne distingue l’un de l’autre : c’est dans le temps long que je retiens son contenu). 

Le souvenir de telle lecture déterminée est une représentation, et une représentation seulement ; […] Au contraire, le souvenir de la leçon apprise, même quand je me borne à répéter cette leçon intérieurement, exige un temps bien déterminé, le même qu’il faut pour développer un à un, ne fût-ce qu’en imagination, tous les mouvements d’articulation nécessaires : ce n’est donc plus une représentation, c’est une action.

 

2.2) Deux fonctions différentes entre mémoire-image et mémoire-habitude (§4)

 

  • Bergson reconnaît qu’il est possible de confondre ces deux types de mémoires puisque dans les faits, elles ont des rapports mutuels, et agissent ensemble. Mais, théoriquement, il est possible de les distinguer car elles sont de natures distinctes.

En poussant jusqu’au bout cette distinction fondamentale, on pourrait se représenter deux mémoires théoriquement indépendantes.

  • Par la distinction, on se rend compte de leur fonction différente : la mémoire-image appartient au champ de la connaissance (théorique) ; la mémoire-habitude appartient au champ pratique. 

Par elle [la mémoire-image] deviendrait possible la reconnaissance intelligente, ou plutôt intellectuelle, d’une perception déjà éprouvée ; en elle nous nous réfugierions toutes les fois que nous remontons, pour y chercher une certaine image, la pente de notre vie passée.

Mais toute perception se prolonge en action naissante ; et à mesure que les images, une fois perçues, se fixent et s’alignent dans cette mémoire, les mouvements qui les continuaient modifient l’organisme, créent dans le corps des dispositions nouvelles à agir.

 

3) La mémoire-image est le propre de l’homme

 

3.1) La mémoire-image comme émancipation des contraintes vitales (§5)

 

  • Ces deux mémoires sont à la fois de nature différente et ont deux fonctions différentes, mais pour Bergson cela ne signifie pas pour autant que l’une est inférieure à l’autre : elles sont simplement différentes. Dans le cinquième paragraphe, l’auteur s’appuie sur l’exemple d’un chien et de son maître et, au travers de celui-ci il affirme qu’il ne faut pas confondre les deux mémoires : on croit parfois que l’une agit alors qu’en fait c’est l’autre. Les effets de la mémoire-habitude peuvent passer pour les effets de la mémoire-image mais en fait il faut faire bien attention, bien analyser.

De ces deux mémoires, dont l’une imagine et dont l’autre répète, la seconde peut suppléer la première et souvent même en donner l’illusion

  • Par cet exemple, il montre que la mémoire vitale, qui est tournée vers l’action, est celle des animaux. Il s’agit d’une mémoire corporelle : le souvenir s’inscrit dans le corps à force d’être répété et devient automatique.
  • La mémoire image, qui est émancipée des contraintes vitales, suppose une émancipation des nécessités de la vie dont l’homme seul est capable : ainsi, si les hommes et les animaux partagent la faculté de mémoire, celle-ci n’est pas de la même nature. Cette mémoire-image est proprement humaine car liée à l’esprit et capable de s’abstraire du temps présent. 

Pour évoquer le passé sous forme d’image, il faut pouvoir s’abstraire de l’action présente, il faut savoir attacher du prix à l’inutile, il faut vouloir rêver. L’homme seul est peut-être capable d’un effort de ce genre

 

3.2) La mémoire-image comme mémoire par excellence (§6)

 

  • C’est au paragraphe 6 que nous découvrons les adversaires auxquels s’adresse Bergson et à laquelle sa thèse s’oppose. Il rappelle dans ce passage que les psychologues affirment qu’il n’y a qu’une différence de degré et non de nature entre la mémoire-image et la mémoire-habitude.

Mais comment ne pas reconnaître que la différence est radicale entre ce qui doit se constituer par la répétition et ce qui, par essence, ne peut se répéter ?

  • La mémoire par excellence, c’est la mémoire image. Les psychologues ont tendance a jugé que la mémoire-habitude est une forme inférieure de la mémoire-image, alors qu’en fait c’est uen forme de mémoire radicalement différente.

Des deux mémoires que nous venons de distinguer, la première paraît donc bien être la mémoire par excellence. La seconde, celle que les psychologues étudient d’ordinaire, est l’habitude éclairée par la mémoire plutôt que la mémoire même

 

Pour résumer :

 

1) Il y a deux types de mémoire : la mémoire-habitude et la mémoire-image. La leçon que nous apprenons par coeur est une mémoire-habitude : il faut la répéter plusieurs fois pour ensuite que nous la retenions et soyons capable de la restituer mécaniquement, sans effort intellectuel car comme l’habitude elle s’est inscrite dans notre corps. La lecture ne nécessite pas de répétition : nous la retenons une fois, l’image se forme dans notre esprit.

2) Contrairement à ce qu’affirment les psychologues, pour qui la mémoire-habitude est une forme inférieure de la mémoire-image, Bergson soutient la thèse qu’il y a une différence de nature entre ces deux mémoires. La mémoire-image est une représentation, elle se forme dans l’immédiat  : elle ne nécessite pas de répétition, elle se retient dans l’instant ; la mémoire-habitude est une action, elle se forme par la répétition dans le temps, et plus l’on répète mieux on la retient.

3) La mémoire-image a une fonction théorique : elle permet de s’abstraire du présent immédiat et s’émancipe des contraintes vitales afin de réfléchir ; la mémoire-habitude a une fonction pratique : elle sert justement à répondre à ces contraintes et nous permet d’agir. La mémoire-image est la mémoire par excellence : celle qui est le propre de l’homme, la mémoire-habitude est celle des animaux. 

 

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Assia Hadj-Ahmed

Etudiante à l'ENS Ulm en Sciences sociales et à l'ESSEC en M2, je suis rédactrice en chef en CG/Philo et je gère l'équipe de rédaction A/L et B/L du site.