Schopenhauer, La folie est une maladie de la mémoire Schopenhauer, La folie est une maladie de la mémoire
Quelques mots sur l’auteur et son ouvrage   Nous allons nous intéresser à un texte d’Arthur SCHOPENHAUER, philosophe du XIXème siècle et héritier de... Schopenhauer, La folie est une maladie de la mémoire

Quelques mots sur l’auteur et son ouvrage

 

  • Nous allons nous intéresser à un texte d’Arthur SCHOPENHAUER, philosophe du XIXème siècle et héritier de la pensée platonicienne, kantienne et des sagesses hindoues. C’est un texte qui se trouve dans son ouvrage majeur Le Monde comme volonté et représentation, III, §36 et dans les Suppléments, chap. XXXII.
  • Nous nous sommes appuyés sur les deux extraits proposés par le GF Corpus sur la Mémoire : toutefois, l’extrait contenu dans les Suppléments sera confondu dans notre analyse avec celui du Monde comme volonté et représentation car la thèse soutenue est la même.
  • Premier extrait :  “Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, III, §36” de “On n’est pas encore parvenu, que je sache,…” à “il nous arrive souvent de vouloir la chasser, d’une manière en quelque sorte mécanique […], nous arracher violemment à notre souvenir”. 
  • Deuxième extrait : “Suppléments, chap. XXXII, De la folie” : à partir de  “La vraie santé de l’esprit consiste dans la perfection de la réminiscence.” jusqu’à “Et cependant la folie ainsi née devient le Léthé de souffrances intolérables : elle a été le dernier recours de la nature saisie d’angoisse, c’est-à-dire de la volonté”.
  • Vous pouvez facilement trouvez les textes en question sur Internet ou dans le GF Corpus dirigé par Alexandre ABENSOUR.

 

Le thème de ce texte

 

  • L’auteur interroge la notion de folie qu’il met en lien avec celle de la mémoire.
  • Ainsi, il s’agit d’un texte qui s’inscrit dans votre programme de CG et porte plus particulièrement sur le rapport entre la folie et la mémoire.

 

La question philosophique posée dans ce texte

 

  • A. SCHOPENHAUER pose la question suivante : En quoi la mémoire détermine-t-elle la santé mentale ?

 

La thèse défendue par A. SCHOPENHAUER 

 

  • La thèse que soutient ici Schopenhauer est la suivante : la folie est une maladie de la mémoire.
  • D’après lui, la folie est un remède à une douleur morale trop importante conservée dans la mémoire : cette thèse anticipe celle de l’inconscient freudien. Quand un sujet conserve dans sa mémoire un souvenir qui lui cause une très grande douleur morale, c’est-à-dire un événement qui a occasionné une telle douleur, il arrive que celle-ci  soit trop grande pour que le sujet puisse la supporter. Dans un tel cas, de manière inconsciente, le sujet supprime le souvenir désagréable et le remplace par un souvenir fictif indolore.
  • Ainsi, la folie consiste justement en ce que la mémoire du sujet mélange la réalité et la fiction. La folie affecte la mémoire et non pas d’autres facultés du sujet que l’on pourrait croire atteintes de la folie (ni l’entendement, ni la sensibilité).
  • Ce qui caractérise folie c’est l’incohérence des souvenirs due au fait que le fou remplace un souvenir réel par un souvenir fictif.

 

 

Le plan du texte

 

1) La nature de la folie : elle provient d’une défaillance de la mémoire

2) La cause de la folie : elle provient d’une douleur morale insupportable

 

 

Le développement

 

1) La folie provient d’une défaillance de la mémoire…

 

1.1) Qu’est-ce que la folie ?

Dans cet extrait, Schopenhauer questionne la nature de la folie et se demande ce qui distingue un homme fou d’un homme sain d’esprit. Contrairement à ce qu’affirment ses contemporains, l’auteur défend l’idée que les fous disposent de la raison et de l’entendement.

On ne peut refuser aux fous ni la raison ni l’entendement

Ni une défaillance de la raison…

  • Le philosophe affirme que les fous n’ont pas perdu la raison. Chez Schopenhauer, la raison est la capacité d’un individu à produire des concepts. En effet, les fous disposent de la capacité à produire des concepts et à raisonner.

Ils parlent et ils comprennent ; ils raisonnent souvent fort juste

… ni une défaillance de l’entendement

  • Chez Schopenhaeur, l’entendement est la capacité à établir des liens causaux entre les phénomènes qu’ils perçoivent. (Exemple : Lorsque vous observez de la fumée, vous faites le lien avec le feu qui l’a produite). Le plus souvent les fous ont un entendement sain : ils  ne se trompent pas dans la connaissance de ce qui est immédiatement présent aux sens, c’est-à-dire qu’ils établissent des liens causaux justes entre les choses qu’ils perçoivent.
  • Ainsi, dans notre exemple, ils sont parfaitement capable de comprendre que la fumée provient du feu ou encore que le reflet d’un arbre dans un miroir vient de l’arbre qui se trouve derrière eux. 

D’ordinaire même, ils ont une vue très exacte de ce qui se passe devant eux et ils saisissent l’enchaînement des causes et des effets. […] En effet, le plus souvent les fous ne se trompent point dans la connaissance de ce qui est immédiatement présent

C’est une altération de la mémoire

  • Les fous sont parfaitement capable de produire des concepts et d’établir des liens corrects de causalité entre les phénomènes dans le présent. Toutefois, Schopenhauer affirme que l’objet de leur folie porte sur ce qui est passé ou absent : autrement dit, ils ne sont pas capable de relier de manière correcte des événements qui se sont produits par le passé avec le présent. C’est pourquoi il trouve l’origine de la folie dans la défaillance d’une autre faculté : celle de la mémoire.

Leurs divagations se rapportent toujours à ce qui est absent où passé, et par suite elles ne concernent que le rapport de ce qui est absent ou passé avec le présent. En conséquence, leur maladie me paraît atteindre surtout la mémoire

  • Pour Schopenhauer, la mémoire se définit par la capacité à pouvoir se souvenir d’éléments qui se sont produits par le passé, et par la capacité à pouvoir organiser ces souvenirs et les relier avec le présent. Les fous peuvent se souvenir, par contre ils n’ont pas la capacité d’organiser ces souvenirs de telle sorte que le passé soit correctement relié au présent.

En conséquence, leur maladie me paraît atteindre surtout la mémoire ; elle ne la supprime pourtant pas tout à fait (car beaucoup de fous savent un grand nombre de choses par cœur et ils reconnaissent parfois des personnes qu’ils n’ont point vues depuis longtemps) ; elle rompt plutôt le fil de la mémoire

  • Toutefois, si les fous disposent de la capacité de se souvenir, ils produisent parfois des souvenirs fictifs qui n’ont rien à voir avec les souvenirs réels : cela peut être de la monomanie ou de la démence. 

 Il y a dans un pareil souvenir des lacunes ; le fou les remplit avec des fictions ; ces fictions peuvent être toujours les mêmes et devenir des idées fixes ou bien se modifier à chaque fois comme des accidents éphémères ; dans le premier cas, c’est de la monomanie, de la mélancolie ; dans le second cas, de la démence, fatuitas.

 

1.2) Ressemblances et dissemblances entre les fous et les animaux 

  • Les fous, bien qu’ils ressemblent aux animaux, s’en distinguent par une capacité à se représenter le passé, malgré le caractère factice du souvenir qu’ils créent
  • Le fou, comme l’animal, ne dispose avec exactitude que de la capacité de représentation du présent. En revanche, en ce qui concerne la représentation du passé, elle est inexistante pour l’animal, hormis celle que l’on peut attribuer à l’habitude, alors que le fou est capable de se représenter le fait qu’il y ait du passé,  mais se trompe sur ce qu’il a été et ainsi, se constitue de faux souvenirs, c’est-à-dire un faux passé qui n’existe que pour lui. On note que ce faux passé n’a aucune utilité alors même que l’animal se sert de l’habitude.

La connaissance du fou et celle de l’animal se confondent en ce qu’elles sont toutes deux restreintes au présent ; mais voici ce qui les distingue : l’animal n’a à proprement parler aucune représentation du passé considéré comme tel

 

2) … qui trouve son origine dans une douleur morale insupportable

 

2.1) Pourquoi la mémoire vient-elle à défaillir ?

  • Cela revient à se demander l’origine de la folie : pourquoi devient-on fou ? D’après Schopenhauer, un fou est un individu qui n’a pas eu d’autres choix que de remplacer un souvenir qui lui causait une douleur morale insupportable par un souvenir fictif. Ainsi, la douleur morale insupportable est à l’origine de la folie : c’est le sujet qui, en dernier recours, va supprimer ce souvenir pour le remplacer par un autre.

 Si cette douleur, si le chagrin causé par cette pensée ou par ce souvenir est assez cruel pour devenir absolument insupportable et dépasser les forces de l’individu, alors la nature, prise d’angoisse, recourt à la folie comme à sa dernière ressource ; l’esprit torturé rompt pour ainsi dire le fil de sa mémoire, il remplit les lacunes avec des fictions

  • Le mécanisme que décrit Schopenhauer, et par lequel un homme devient fou, est proche de celui du refoulement : c’est en cela que l’on peut dire qu’il anticipe la théorie de l’inconscient freudien. 

 

2.2) La santé mentale dépend de la mémoire

  • Comme son titre l’indique, dans les Suppléments Schopenhauer apporte quelques précisions sur le lien entre folie et mémoire. D’après lui, le critère fondamental pour savoir si un homme est fou ou sain d’esprit, est celui de la mémoire : plus précisément, la seconde capacité de la mémoire, celle qui consiste à organiser les souvenirs en cohérence avec le présent. L’individu sain d’esprit n’éprouve aucune difficulté ni à se souvenir (capacité mémorielle) ni à organiser ses souvenirs (organisation des souvenirs).

La vraie santé de l’esprit consiste dans la perfection de la réminiscence

  • Celui qui fait un abus d’usage de sa mémoire risque de sombrer dans la folie : c’est notamment le cas des acteurs d’après Schopenhauer. Voici un très bel extrait de ses Suppléments à propos de la folie des acteurs :

Quel abus ces gens-là ne font-ils pas de leur mémoire ! Chaque jour c’est un nouveau rôle à apprendre, ou un ancien rôle dont il faut se souvenir ; ces rôles sont sans rapport, et bien plutôt en contradiction, en opposition les uns avec les autres ; enfin, chaque soir, l’acteur s’efforce de s’oublier entièrement lui-même, pour devenir un tout autre personnage. N’est-ce pas là le chemin direct vers la folie ?

 

Pour résumer :

  1. Dans un premier temps, Schopenhauer cerne la nature de la folie. Il disqualifie, tout d’abord, les interprétations concurrentes de la folie : on pourrait dire qu’elle affecte la raison, ou bien qu’elle touche l’entendement (elle serait une forme de bêtise : car un fou serait dans l’incapacité à raisonner ou à saisir les relations causales). Le philosophe propose une autre interprétation de la folie : dans le phénomène de la folie, c’est la mémoire qui est défaillante.
  2. Dans un second temps, il détermine la cause de la folie. On sait qu’elle affecte la mémoire, mais pourquoi survient-elle ? C’est pour effacer un souvenir qui cause une douleur morale si intense que le sujet est incapable de la supporter. L’idée c’est que le souvenir est insupportable pour le sujet : s’il le conserve dans sa mémoire, cela va occasionner des troubles graves. C’est pourquoi un mécanisme analogue à celui du refoulement lui permet de créer de faux souvenirs pour remplacer celui qui est trop douloureux.

  N’hésitez pas à lire nos autres analyses ICI 😉 

Assia Hadj-Ahmed

Etudiante à l'ENS Ulm en Sciences sociales et à l'ESSEC en M2, je suis rédactrice en chef en CG/Philo du site.

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