La météo parisienne n’est pas vraiment au beau fixe en ce moment, et ça commence à se refléter dans les consciences. Est-il vraiment possible d’éviter la morosité saisonnière ?

Je suis enseignante, alors j’ai le grand privilège d’avoir un emploi qui me permet de traîner dans les cafés pour corriger mes copies aux horaires où seuls les retraités et quelques étudiants viennent consommer, respectivement pour faire passer le temps et pour bosser sur une dissert’ à rendre le lendemain. Si tu n’es jamais allé dans un café seul, sache que sans musique, il est presque impossible de ne pas écouter, ne serait-ce qu’un peu, les conversations aux alentours. Et ce que j’ai entendu récemment m’a donné l’élan d’écrire.

Dans le même café, à quelques jours d’intervalle, j’ai été témoin de deux conversations qui, mises en parallèle, m’ont interpellée. La première était entre deux étudiantes d’une grande prépa parisienne. La deuxième, entre deux enseignantes retraitées. Je me suis évidemment identifiée, étant positionnée parfaitement à l’entre-deux : je ne suis plus étudiante depuis peu, mais je ne suis pas encore à la retraite.

« Toi aussi tu as mal à la tête après avoir pleuré ? »

C’est la question que se posaient les deux étudiantes. La prépa avait eu un impact négatif sur leur santé mentale. Elles échangeaient sur leur suivi psychologique, en disant que dès septembre elles avaient commencé à se sentir mal, à pleurer sans raison, et qu’elles avaient mis un peu de temps avant de demander de l’aide. Ce n’est pas toujours évident, et c’est malheureusement le cas de plus de 40% des étudiants tandis que les cas graves se multiplient.

Ce qui m’a choquée, c’est qu’elles parlaient de cela comme si c’était normal. Comme si ça faisait partie du package « prépa » et que chaque étudiant devait, au moins une fois dans sa vie, toucher le fond. Comme si se relever permettait de prouver sa valeur, de déclarer au monde que l’on mérite sa place en école. Elles semblaient se dire que si tu ne fais pas de dépression, c’est que ta prépa n’est pas assez élitiste.

Ce discours m’a prise aux tripes. En tant qu’enseignante, j’ai été profondément peinée par de telles paroles. L’esprit prépa, ça ne peut pas être ça. Ça ne doit pas être ça. Bien sûr, si un étudiant va mal, il est primordial qu’il puisse en parler, et j’admire la force que ces deux étudiantes avaient pour verbaliser leur ressenti. A leur âge, quand j’étais moi-même en CPGE, je n’ai jamais osé dire que je n’allais pas bien.

Mais le problème n’est pas là : en fait, il ne faudrait pas que l’on ait ne serait-ce qu’à ressentir ça. Depuis quelques années maintenant, la parole se délie progressivement, et l’on se rend compte du nombre croissant de dépressions en prépa. Alors on met à disposition tous les moyens possibles et imaginables pour venir en aide aux étudiants (« l’État investit 6 000 euros de plus pour un élève en CPGE que pour un étudiant à l’université »), mais ce n’est pas une solution. Au lieu de corriger, il faudrait éviter. Bien qu’on puisse le soigner, l’esprit, comme le corps, garde des cicatrices.

Alors, à qui la faute ? Aux concours, aux enseignants, à une société qui fait de la souffrance une preuve de mérite ?

Le paradoxe prépa

En tant qu’enseignante, je me suis demandé ce qu’à mon échelle, je pouvais faire. La prépa, c’est un regroupement de bons petits soldats qui vont suivre à la lettre ce qu’on leur demande de faire. Dans de nombreux établissements, on suggère paradoxalement aux étudiants d’oublier leurs loisirs pour se consacrer au travail tout en gardant une bonne hygiène de vie, de telle sorte que prendre soin de soi devient une obligation et ce concept est dépouillé de tout son sens. En effet, comment se détendre si l’on considère la détente comme un énième devoir ? Et qu’en est-il de notre état psychologique si l’on a justement le malheur de ne pas réussir à se détendre ? C’est la dégringolade. C’est ce qui arrive aux élèves les plus sérieux, ceux qui veulent tellement bien faire qu’ils sont pris dans la spirale des injonctions aporétiques de la prépa.

C’est parfois ce qu’engendre l’esprit concours : d’abord on n’ose plus faire ce que l’on aime par culpabilité, puis on finit par oublier ce que l’on aime. On ne sait plus comment être heureux. Puis au bout d’un temps, cette situation ne nous peine même plus, et on devient apathique, indifférent à tout, on n’existe plus intérieurement. Et moi, en tant qu’enseignante, je participe involontairement à ce mal-être étudiant. Je fais partie de la machine.

Certains médias concurrents se contentent de répéter les mêmes conseils : « mangez sainement », « dormez bien », « gardez une vie équilibrée », comme si c’était simple. Ces injonctions finissent par culpabiliser ceux qui n’y arrivent pas, comme si ne pas aller bien relevait d’un manque d’effort. Chez Major Prépa, on préfère regarder la réalité en face : on sait que la prépa est faite de contradictions.

Bien sûr, je te conseille de faire attention aux premiers signes (fatigue, insomnie, changements d’appétit, maux de ventre inexpliqués etc.) et d’en parler à l’équipe pédagogique si tu te sens mal, des aides sont disponibles. Mais j’ai surtout envie de te dire que le problème ne vient absolument pas de toi : il est systémique. On veut nous faire croire que notre vie de rêve demande des sacrifices.

Tu t’en doutes, je n’ai pas de remède miracle contre le mal être, que ce soit en prépa ou ailleurs (le corps enseignant n’est d’ailleurs pas épargné par ce problème). La seule chose que je peux te proposer avec ces mots, c’est un peu d’empathie. Parfois ça fait du bien de savoir que l’on n’est pas seul. Parfois ça fait du bien de lire des mots qui matérialisent son ressenti.

« Les gens ne se rendent pas compte qu’ils sont heureux »

Quelques jours plus tard, je me suis installée près de deux enseignantes retraitées. Elles vivaient un deuil et parvenaient à en parler avec une lucidité rare. La vie nous fait traverser toutes sortes de tristesses, du plus jeune au plus vieil âge. C’est pleines de sagesse qu’elles ont conclu que l’on ne se rend pas compte du bonheur ; l’humain a tendance à se focaliser sur le malheur. Alors si tu as la chance d’apprécier ta prépa, profites-en plus que de raison !

Elles dressaient une sorte de bilan et regrettaient d’avoir râlé par le passé ou de s’être focalisées sur le négatif. La veuve disait que si elle s’était plusieurs fois énervée contre son conjoint, elle en avait aujourd’hui oublié la raison. Elle trouvait absurde d’avoir ne serait-ce qu’imaginé pouvoir le quitter. Dorénavant, seuls les bons souvenirs lui revenaient, ceux dont elle aurait aimé profiter un peu plus, mais à l’époque elle n’était pas consciente du bonheur qu’ils représentaient. Elle n’avait plus non plus envie de sortir, car elle avait pris l’habitude de s’apprêter uniquement pour faire prendre l’air à son mari. Un peu comme si elle ne pouvait vivre qu’à travers lui.

En entendant cette femme parler, je me suis dit que notre rapport aux élèves peut ressembler à cette forme d’empathie discrète, faite de présence et de patience, invisible. Enseigner, ce n’est pas seulement transmettre des connaissances, c’est partager une part de soi, s’investir dans les progrès, les inquiétudes, parfois même les silences de ceux que l’on forme. Alors forcément, quand un élève s’effondre, quelque chose en nous se fissure aussi. Nous portons leurs angoisses comme cette femme portait, sans le savoir, la fragilité de son mari. Comme elle qui ne sortait plus que pour que son conjoint puisse vivre encore, nous risquons, nous aussi, de ne plus exister qu’à travers la réussite ou la détresse de nos élèves. C’est là tout le paradoxe du métier : on apprend à donner, à s’oublier un peu pour les autres, jusqu’à ce que le don devienne une manière de s’effacer. Et c’est peut-être parce que l’on est trop d’enseignants à s’être effacés que le système va mal. Enseigner aux élites, c’est bien, mais il ne faudrait pas que l’on en perde notre humanité.

En somme, on ne mesure la valeur d’un instant qu’une fois qu’il a passé. Dans nos classes aussi, il y a des moments suspendus : un échange, une idée, un rire. On les croit anodins, et pourtant, c’est souvent là que se loge le sens de notre métier. Ces deux scènes m’ont donné le sentiment que nous vivons souvent dans l’attente : l’attente de la réussite, de la reconnaissance, du repos mérité. Mais pendant ce temps-là, la vie passe, et l’on oublie de la sentir.

In fine, cet article s’adresse autant aux étudiants qu’aux enseignants pour rappeler que le bien-être ne peut pas être qu’un conseil à appliquer. Alors, quand la brume s’épaissit sur Paris, je me rappelle ces conversations entendues dans un café. Je me dis qu’enseigner, c’est aussi aider les autres à traverser les saisons, à supporter la grisaille, à reconnaître, même dans les journées les plus ternes, qu’il y a toujours un peu de beau temps quelque part, encore faut-il lever les yeux pour le voir. On ne peut pas changer la météo, mais on peut apprendre à marcher sous la pluie.