Dans un monde multipolaire où la concurrence économique et stratégique se renforce, la constitution de blocs régionaux intégrés constitue un levier majeur pour peser sur la scène internationale. L’intégration ne se résume pas à un simple échange commercial : elle suppose un enchevêtrement de dimensions économiques, politiques, sécuritaires et diplomatiques. L’examen des dynamiques régionales, de l’exemple européen à la stratégie chinoise, permet de saisir la diversité des approches et les enjeux sous-jacents à la géopolitique.
La coopération au sein d’un bloc régional
Les espaces régionaux de coordination économique et politique se sont multipliés ces dernières décennies. L’économiste Béla Balassa a identifié six niveaux d’intégration.
Le premier, la zone de libre-échange, repose sur la suppression des barrières douanières et des quotas entre pays partenaires. Le deuxième, l’union douanière, ajoute à la ZLE une politique commerciale commune matérialisée par un tarif extérieur commun. Le troisième, le marché commun, intègre la libre circulation des facteurs de production à l’union douanière. Le quatrième niveau, l’union économique, suppose la coordination des politiques économiques, budgétaires et/ou monétaires, à l’image de l’Union européenne. Le cinquième, l’union monétaire, ajoute une monnaie commune, comme l’euro en 2002, et des dispositifs tels que l’union bancaire instaurée en 2014. Si l’Europe en est à ce niveau d’intégration, il en existe un sixième : l’union totale, théorique et évoquée par Jacques Delors, et qui verrait les pays agir comme une entité politique unique : un État mondial.
Un ensemble qui se heurte à d’autres
Cependant, Jagdish Bhagwati a souligné que la prolifération des traités commerciaux rend le système plus complexe : on comptait environ 50 accords en 1990, contre 455 aujourd’hui. Cette « soupe d’accords » nuit parfois à la lisibilité et à l’efficacité des échanges.
Parmi ces espaces, l’Union européenne occupe une place singulière. En effet, l’intégration économique de Bruxelles est forte et son intégration politique se construit progressivement. L’Europe avance sur la défense et la sécurité intérieure, via Europol, l’interopérabilité des armements, le développement de drones militaires et les capacités d’espionnage. Schengen assure la libre circulation des personnes.
Sur le plan géopolitique, l’UE dispose d’un poids certain, comme l’illustre la réaction de la Chine après que la Lituanie a dénoncé la situation des Ouïghours dans ses camps de rééducation : Pékin a menacé d’arrêter ses relations commerciales avec Vilnius, mais a finalement reculé, consciente qu’une rupture avec un État membre de l’UE signerait la fin du libre-échange avec l’UE tout entière.
Une zone d’influence géopolitique à construire
Si l’Europe est un exemple abouti d’intégration, d’autres acteurs misent sur des stratégies régionales à des fins d’influence. La Chine, par exemple, déploie de multiples initiatives. Elle construit sa propre architecture régionale, notamment via le RCEP avec l’ASEAN. Elle a aussi lancé le groupe « 17+1 » pour renforcer son implantation en Europe de l’Est, investissant dans des infrastructures dans le cadre des nouvelles routes de la soie.
Contrairement au Plan Marshall américain, fondé sur des dons, Pékin privilégie les prêts, souvent lourds pour des pays qui maîtrisent mal leur gestion financière. Les montants prêtés par la Chine dépassent ceux de la Banque mondiale et du FMI réunis, mais jusqu’à 30 % de ces sommes pourraient être perdues en Asie centrale en raison de dettes irrécouvrables ; et tout le monde craint que la Chine obtienne son dû par la force.
Ces projets, largement financés et exécutés par des entreprises chinoises (90 % des emplois ne sont pas locaux), concernent surtout les transports et l’énergie. Ils servent les intérêts de Pékin, mais sont souvent peu écologiques : déforestation, barrages perturbant les ressources halieutiques et augmentation du taux d’endettement des pays en développement, qui atteignait déjà 15 % du PIB en 2017 vis-à-vis de la Chine.
Pékin contre le monde entier ?
Cette stratégie alimente une tension permanente. Si un pays contredit les intérêts chinois, Pékin pourrait exiger un remboursement immédiat : c’est la « debt trap diplomacy ». Si la Chine promeut des initiatives comme le Global Development Initiative (GDI) à l’ONU, elle cherche surtout à s’extraire de l’ordre mondial dominé par l’Occident depuis 1945. Le Parti communiste, présent dans toutes les entreprises nationales, interdit leur pleine autonomie, ce qui fausse la concurrence mondiale via des subventions massives et une probable surveillance des données occidentales (via Temu ou TikTok). Les entreprises étrangères souhaitant accéder au marché chinois doivent également souvent partager leurs données.
Sous Xi Jinping, la Chine adopte un ton plus offensif que sous ses prédécesseurs, utilisant l’Europe non pas pour déstabiliser l’Occident comme l’a fait la Russie, mais pour s’affirmer comme une superpuissance développée et autosuffisante, quitte à négliger la rentabilité immédiate. Pas besoin d’être un économiste pour identifier qu’exploiter le marché des batteries de lithium pour un marché européen se voulant vert, tout en gardant des véhicules à combustibles fossiles pour sa propre population, est une stratégie géopolitique utilisée par la Chine.
Conclusion : un monde fragmenté par blocs
Les accords régionaux se déclinent sous des formes variées : l’USMCA regroupe États-Unis, Mexique et Canada ; le Mercosur est le marché commun sud-américain ; l’Alliance du Pacifique rassemble plusieurs pays d’Amérique latine ; l’AELE établit une zone de libre-échange entre l’UE et certains pays européens ; l’ASEAN favorise l’intégration en Asie du Sud-Est (voulant historiquement lutter contre le communisme, a évolué comme une organisation économique et diplomatique) ; la CAE œuvre à l’intégration de l’Afrique de l’Est ; la ZLECA vise à instaurer une vaste zone de libre-échange africaine.
L’intégration régionale, qu’elle soit motivée par la recherche de prospérité commune ou par l’affirmation géopolitique, redessine ainsi les rapports de force mondiaux.



