Depuis Le Capital au XXIe siècle, on comprend avec Piketty que les inégalités de richesse atteignent des niveaux historiques en France. Une question revient alors avec insistance dans les débats économiques et politiques : qui doit financer les services publics, la transition écologique ou la solidarité sociale ? Pour Gabriel Zucman, la réponse est claire : les ultra-riches. Ces quelques milliers de milliardaires, dont la fortune échappe en grande partie à l’impôt, doivent enfin contribuer à hauteur de leurs moyens. Zucman propose une réforme fiscale mondiale audacieuse, fondée sur une taxe de 2 % sur le patrimoine net des plus riches. Un projet radical, mais pragmatique, qui s’oppose frontalement à la théorie du ruissellement, longtemps présentée comme le fondement d’une croissance bénéfique à tous. En redonnant du sens à l’idée de justice fiscale à l’échelle globale, la « taxe Zucman » ambitionne de corriger les dérives d’un capitalisme de plus en plus inégalitaire.
Qui est Gabriel Zucman ?
Gabriel Zucman est un économiste français reconnu pour sa lutte contre les injustices fiscales. Étant passionné par les enjeux liés aux inégalités et à l’évasion fiscale, il consacre ses travaux à déchiffrer comment les plus fortunés sont capables d’échapper à l’impôt, généralement aux dépens des entreprises.
Actuellement enseignant à l’Université de Berkeley (Californie – États-Unis), il s’efforce de rendre le système fiscal plus juste. En 2024, Emmanuel Macron lui a confié la mission de concevoir une taxe globale pour les ultra-riches. Un projet ambitieux qui témoigne de son dévouement : s’assurer que ceux qui détiennent le plus contribuent enfin proportionnellement à leur richesse.
En quoi consiste la taxe Zucman ?
Après avoir été largement votée à l’Assemblée en février, la proposition de loi dite « taxe Zucman » est arrivée le 12 juin au Sénat. Elle propose de taxer à hauteur de 2 % les 1 800 foyers fiscaux qui, en France, possèdent un patrimoine supérieur à 100 millions d’euros et qui sont proportionnellement, bien moins imposés que les autres Français par le jeu de l’optimisation fiscale.
Ainsi, Zucman a proposé cette taxe, car il constate que les ultra-riches contribuent proportionnellement beaucoup moins que le reste de la population aux finances publiques. Selon lui, cette situation est injuste et affaiblit les ressources nécessaires pour financer des projets collectifs, comme la santé, l’éducation ou la transition écologique.
Il estime aussi qu’une approche purement nationale ne suffit plus : dans un monde globalisé, les grandes fortunes peuvent déplacer facilement leurs actifs pour éviter l’impôt, d’où la nécessité d’un dispositif international et coordonné. Enfin, il veut rompre avec la logique du « ruissellement », qui suppose que favoriser les riches profite à tous, et défend l’idée inverse : faire contribuer les plus riches peut profiter directement à l’ensemble de la société.
Avantages et promesses
S’attaquer à une injustice fiscale, tout en augmentant les recettes budgétaires, c’est la double ambition de la taxe Zucman qui devait donner une fin au privilège fiscal des plus fortunés.
Une équité fiscale
La taxe corrigerait les inégalités actuelles où les plus riches paient, en proportion de leurs revenus et de leur patrimoine, moins d’impôts que les classes moyennes et populaires et bénéficient ainsi de certains avantages fiscaux qui ne font que les enrichir d’autant plus.
En garantissant un taux d’imposition minimal sur le patrimoine des plus riches, la taxe promet de rétablir une certaine idée de justice fiscale, comme l’indique le site de l’Assemblée nationale.
Ressources financières
Les sommes collectées en excès pourraient être utilisées pour financer des projets sociaux, environnementaux ou des investissements dans les infrastructures.
Renforcement de la confiance dans l’État
Une fiscalité plus juste, où les plus riches contribuent réellement à hauteur de leurs moyens, pourrait contribuer à restaurer la confiance des citoyens dans l’action publique. Lorsque chacun a le sentiment que l’impôt est équitablement réparti et que personne n’échappe à ses obligations, l’adhésion au système fiscal s’en trouve renforcée.
La France, un cas unique au monde ?
Si Gabriel Zucman plaide pour l’instauration d’une taxe sur les ultra-riches à l’échelle mondiale, il estime néanmoins qu’un pays peut agir seul de manière efficace. La France, par exemple, pourrait choisir de continuer à imposer des personnes même après leur départ, une pratique rare à l’échelle internationale.
Or, la coopération fiscale mondiale reste un défi. L’expérience récente de l’impôt minimal mondial de 15 % sur les multinationales, largement affaibli sous la pression du gouvernement Trump et accepté par les pays du G7, confirme d’autant plus la difficulté.
Par ailleurs, certains défenseurs de la justice fiscale ne soutiennent l’idée d’une taxation des plus grandes fortunes qu’à condition qu’elle soit mise en place simultanément par un grand nombre de pays, afin d’éviter toute fuite massive des capitaux.
Un rendement loin d’être certain
Dans un contexte budgétaire tendu, où il faut à la fois quelque 40 milliards d’euros pour réduire le déficit et trouver de quoi financer les armées, la transition écologique, etc., mettre à contribution les plus aisés est une option tout à fait acceptable et qui n’est pas incompatible avec un effort sur les dépenses.
Mais ce rendement, entre 15 et 25 Mds €, d’après Gabriel Zucman, est-il pour autant assuré ? Ce ne serait pas la première fois qu’une taxe sur la richesse rapporte beaucoup moins que prévu : la taxe sur les yachts a rapporté 80 fois moins que prévu…
La valorisation du patrimoine représente un autre obstacle majeur. Beaucoup de grandes fortunes reposent sur des entreprises non cotées, difficiles à évaluer précisément. Le fisc pourrait se baser sur la valeur comptable, souvent inférieure à la valeur réelle de marché, ce qui réduirait le rendement attendu. De plus, les très riches disposent d’experts juridiques et financiers pour contourner l’impôt ou minimiser leur base taxable.
Le rendement fiscal espéré dépend fortement d’un petit nombre de familles ultra-riches. Par exemple, quatre familles seulement pourraient représenter plus de la moitié des recettes. Mais ces grandes fortunes ont la capacité d’adapter leur organisation pour réduire leur charge fiscale, ce qui met en doute les estimations optimistes.
Enfin, la dynamique économique peut réduire les recettes : une taxe sur le patrimoine fait mécaniquement baisser la valeur des fortunes taxées, ce qui réduit à son tour la base imposable. Certains experts contestent cette idée, soulignant que la richesse des ultra-riches continue de croître rapidement. Et sans oublier l’opposition des lobbys et de certains gouvernements.
Un projet réaliste ou utopique ?
La taxe Zucman incarne une ambition forte : instaurer une fiscalité mondiale plus juste, capable de réduire les inégalités et de financer des défis majeurs, comme la transition écologique. Son originalité tient à sa volonté de s’attaquer directement aux ultra-riches, souvent protégés par des mécanismes d’optimisation fiscale sophistiqués.
Pour le Sénat, un premier refus a été annoncé, mais une autre proposition est prévue à la rentrée, notamment au moment du projet de loi de finances 2026.



