Qu’elle vienne des régions elles-mêmes, de la gauche radicale ou des nationalismes périphériques, la contestation du modèle autonome espagnol converge, pour des raisons différentes, vers une remise en cause du cadre fixé par la Constitution de 1978, et soulève deux questions fondamentales : jusqu’où le modèle décentralisé est-il instrumentalisé par les acteurs politiques, et répond-il encore véritablement aux besoins des citoyens ?
Un modèle historique conçu pour rapprocher le pouvoir du citoyen
Le terme « décentralisation » désigne le système de gouvernance espagnol reposant sur la division entre les communautés autonomes et l’État central. En d’autres termes, il s’agit du fait que les régions disposent d’une certaine autonomie sur des questions telles que la gestion des situations d’urgence, l’aménagement du territoire ou le tourisme, sur lesquelles l’État central n’a pas son mot à dire. Certains domaines comme la santé ou l’éducation restent des compétences partagées entre les deux, tandis que d’autres comme la défense, la justice ou l’immigration demeurent exclusivement sous l’autorité de l’État.
Ce système, hérité des royaumes d’Espagne, vise à rapprocher le gouvernement du citoyen afin de permettre une gestion mieux adaptée aux réalités concrètes de chaque région. Son objectif est donc de répondre au mieux à la diversité du terrain espagnol. Par exemple, en février 2026, la municipalité de Saint-Sébastien, au Pays basque, a décidé d’interdire toute nouvelle licence de location saisonnière afin de freiner l’inflation dans le secteur immobilier et de faciliter l’accès des habitants au logement, sans que l’État central n’ait eu besoin de voter une loi pour l’ensemble du pays.
Un système de financement en évolution, mais de plus en plus contesté
Pour exercer leurs compétences, les communautés autonomes ont besoin de fonds : depuis 1978, le système de financement autonomique leur accorde donc une autonomie fiscale croissante. Depuis 2014, les régions gèrent ainsi 50 % de la TVA perçue sur leur territoire, 50% de l’impôt sur le revenu et la totalité des taxes spéciales, et décident elles-mêmes de leur gestion. Des fonds de péréquation garantissent par ailleurs une solidarité entre les régions. En janvier 2026, la ministre des Finances a proposé d’augmenter la part d’impôts directement perçue par les communautés en faisant passer la TVA gérée par les régions de 50% à 58%, afin de donner aux régions une plus grande marge de manœuvre.
Cependant, certaines régions, dont la Catalogne, en réclament davantage et remettent en cause le modèle actuel qui semble ainsi atteindre ses limites. La Généralitat et le gouvernement central négocient la mise en œuvre du financement singulier, qui permettrait à la région de percevoir la totalité des impôts collectés sur son territoire et de décider elle-même de la part reversée à l’État central. Elle revendique, ainsi, les mêmes droits que le Pays basque et la Navarre, régis par le système foral.
Conscient du caractère obsolète du système en vigueur depuis 2007, le gouvernement actuel semble ainsi conduire l’Espagne vers davantage de fédéralisme, tant en matière de financement que de transfert de compétences, un mouvement qui pourrait s’inverser vers une plus grande centralisation si la droite remportait les élections de 2027.
Un modèle mis à l’épreuve par les catastrophes
La DANA d’octobre 2024 dans la région de Valence et les incendies qui ont ravagé l’Espagne en été 2025 et 2026 ont révélé aux citoyens la difficulté de vivre dans un modèle décentralisé. En effet, les confusions et contentieux quant à la répartition des compétences ont révélé la divergence entre intérêt politique et intérêt général. L’article 148 de la Constitution stipule que l’État central ne peut intervenir dans une région que si cette dernière active le « niveau 3 » d’urgence, reconnaissant son incapacité à gérer elle-même la crise.
Cependant, lors des incendies d’août 2025, les présidents des régions de Castille-et-León et d’Estrémadure ont aggravé les conséquences par leurs politiques climatosceptiques. Les présidents du Partido Popular, encouragés par Vox, ont décidé de réduire de près de 90% les budgets de prévention. La polémique s’est davantage concentrée sur le président de Castille-et-León, Fernando Mañueco, qui a mis plus de 10 jours à rentrer de vacances et aurait volontairement retardé l’activation du niveau 3 d’urgence pour « ne pas devoir de faveurs » à l’État central. Ce retard, qui a empêché le déploiement de l’Unité Militaire d’Urgence (UME), a valu à la directrice générale de la protection civile, Virginia Barcones, l’appellation de « pyromane » par Alberto Núñez Feijóo, chef du Partido Popular.
À la fin du mois de septembre 2025, Valence a affronté une nouvelle DANA, mais à la différence de l’année précédente, la Généralitat valencienne a cette fois pris les mesures préventives nécessaires, évitant une tragédie de plus grande ampleur. Les inondations meurtrières d’octobre 2024 avaient en effet provoqué un affrontement entre l’exécutif régional de droite et le gouvernement socialiste sur le partage des responsabilités, rouvrant un débat plus large sur la capacité du modèle autonomique à affronter des crises transfrontalières et sur la nécessité de mécanismes d’intervention étatique.
L’instrumentalisation politique du modèle : immigration, religion et identité
Certains partis profitent ainsi du modèle de décentralisation pour diffuser leurs idées. L’Espagne est un État non confessionnel qui, à défaut de reconnaître une religion officielle, garantit la liberté de culte. En ce sens, la décision prise par le Partido Popular à Jumilla d’interdire les célébrations musulmanes dans les espaces municipaux a suscité de nombreuses critiques au sein de l’Église elle-même car cette liberté constitue un principe constitutionnel devant être respecté.
Vox a par ailleurs porté devant le Congrès et plusieurs parlements régionaux une proposition de loi visant à interdire le voile islamique. Dans les douze communautés autonomes actuellement gouvernées par le Partido Popular, cette loi pourrait y être adoptée, créant ainsi des inégalités territoriales dans l’exercice des droits fondamentaux. Cette initiative s’inscrit dans la vision identitaire que Vox défend pour l’Espagne : celle d’un pays centralisé, attaché à ses traditions et culturellement défini en opposition à l’islam. Dans ce contexte, le Parti Popular adopte des positions de plus en plus radicales, notamment en matière d’immigration et de droits des femmes, en réponse à la pression électorale et à la perte de soutien au profit de Vox.
En témoignent les élections régionales d’Aragon où Vox a doublé son nombre de sièges, comme il l’avait déjà fait en Estrémadure. Le Partido Popular, arrivé en tête, ne peut désormais gouverner sans l’accord de Vox, qui conditionne son soutien à quatre orientations appelées à figurer dans son programme électoral de 2027 : un frein à l’immigration, la négation du changement climatique, une baisse des impôts et la suppression des politiques d’égalité de genre.
Deux illustrations du fonctionnement de la décentralisation : entre coopération et conflictualité
D’une part, le fonctionnement du modèle autonomique se manifeste aussi dans des registres moins conflictuels. En janvier, une catastrophe ferroviaire a causé 80 morts et plus de cent blessés. Le gouvernement central et la Junta d’Andalousie se sont alors coordonnés pour limiter l’impact de la catastrophe, au-delà de leurs différends politiques. La région ayant immédiatement sollicité l’aide de l’État central, cet épisode montre la réussite du fonctionnement du modèle décentralisé de façon consensuelle.
D’autre part, certaines questions provoquent toujours des tensions liées à la répartition des responsabilités entre les régions, notamment en ce qui concerne les « MENA » (mineurs étrangers non accompagnés en situation irrégulière). Alors que le droit européen interdit toute procédure d’expulsion à leur égard, les îles Canaries, saturées et en incapacité de répondre aux besoins des jeunes, s’y opposent fondamentalement. En réponse à cela, le Congrès a adopté un décret prévoyant leur répartition sur l’ensemble du territoire péninsulaire, mais les communautés autonomes dirigées par le Partido Popular de droite refusent de les accueillir.
La contestation du modèle institutionnel de 1978
Ces tensions concernant la décentralisation s’inscrivent dans un contexte de remise en cause plus profonde du cadre institutionnel espagnol. Vox, sous prétexte de refuser d’être aux côtés de ce qu’il qualifie de gouvernement « corrompu et dangereux », a boycotté le colloque prévu le 21 novembre au Congrès pour commémorer le rétablissement de la monarchie, en présence du roi Felipe VI. Sumar, partenaire des socialistes au gouvernement, ainsi que les partis de gauche radicale Podemos et Izquierda Unida, ont fait de même, estimant que le régime issu de la Constitution de 1978 est marqué par un « ADN franquiste » et revendiquant l’instauration d’une république. Les formations nationalistes de Catalogne et du Pays basque ont, elles aussi, boycotté l’événement, exigeant une réforme du modèle des communautés autonomes.
Conclusion
Ainsi, le modèle autonomique espagnol, conçu pour concilier unité nationale et diversité territoriale, semble aujourd’hui atteindre ses limites. Si la décentralisation permet une gestion adaptée aux spécificités régionales, les crises récentes ont révélé les difficultés de coordination entre l’État et les communautés autonomes, souvent accentuées par les rivalités politiques. Entre revendications indépendantistes, volonté de recentralisation de la droite radicale et remise en cause du régime de 1978, l’Espagne se trouve désormais confrontée à un défi majeur : faire évoluer son organisation territoriale sans compromettre l’unité du pays ni l’égalité entre ses citoyens. Plus que la décentralisation elle-même, c’est donc son fonctionnement et son instrumentalisation politique qui interrogent.


