Dans une discussion de mars 2024, Edward Fishman et le Council on Foreign Relations affirment que « l’usage croissant par les États-Unis de sanctions commerciales et financières s’inscrit dans une nouvelle ère de guerre économique – mais l’outil montre déjà des signes d’épuisement ». Mais qu’est-ce qu’au juste une guerre économique ? Qu’est-ce qui distingue une guerre économique d’une guerre traditionnelle ? Quelles sont les implications de l’existence des guerres économiques ?
Qu’est-ce qu’une guerre économique ?
Ali Laïdi, Histoire mondiale de la guerre économique (2016)
Définition de la guerre économique
1re chose. L’auteur précise qu’« il n’existe aucune définition académique ».
2e chose. Il propose donc une définition : « La guerre économique est l’utilisation de violences, de contraintes et de moyens déloyaux, ou illégaux, pour protéger ou conquérir un marché, gagner ou préserver une position dominante qui permet de contrôler abusivement un marché. »
3e chose. Ali laïdi ajoute que « la guerre économique s’applique aussi bien à tous les produits et services qu’à tous les biens immatériels, comme la pensée (guerre des idées) ou les croyances (guerre des églises…) ».
Fait essentiel : loin de n’être qu’une réalité contemporaine, la guerre économique a toujours subsisté sous des formes violentes de rapports économiques, du Moyen Âge à nos jours. L’auteur note que « seule la forme évolue, à travers les méthodes et les armes utilisées » (chapitre de conclusion : tout change et rien ne change). Toutefois, la violence induite par la guerre économique « est toujours là, plus insidieuse, plus symbolique, dans le sens bourdieusien d’une violence qui empêche l’autre de développer son potentiel. »
Voici une accroche historique pour montrer la permanence de la guerre économique dans l’histoire
Ali Laïdi cite en introduction Jacques Savary des Brûlons dans son Dictionnaire universel de commerce qui nous dit :
« Qu’on parcoure tous les âges du monde, l’histoire des nations même les plus guerrières est bien autant l’histoire de leur commerce que celle de leurs conquêtes.
Si les grands empires s’établissent par la valeur et la force des armes, ils ne s’affermissent et ne se soutiennent que par les secours que leur fournissent le négoce, le travail et l’industrie des peuples. »
« Les vainqueurs languiraient et périraient bientôt avec les vaincus s’ils […] n’avaient recours aux richesses que produisent la culture des terres, les manufactures et le commerce, pour conserver par les arts tranquilles de la paix, les avantages acquis dans les horreurs et le tumulte de la guerre. »
Un renouveau de la guerre économique
Edward Luttwak, « From Geopolitics to Geo-Economics: Logic of Conflict, Grammar of Commerce » (The National Interest, 1990)
Cet article est central, il marque la rupture apparente entre un monde dominé par la géopolitique traditionnelle et la venue d’un monde à dominante géoéconomique.
Voici la thèse de cet article :
« Mis à part ces malheureuses parties du monde où les confrontations armées et luttes civiles perdurent pour des raisons purement régionales ou locales, la fin de la guerre froide s’accompagne d’une réduction constante de l’importance de la puissance militaire dans les relations internationales. »
Luttwak explique que l’expression des conflits internationaux est désormais majoritairement économique. D’abord, car cette nouvelle voie est moins coûteuse. En outre car, pour les grandes puissances, l’usage de la force est désormais risqué : l’arme nucléaire engendre l’idée d’une possible « destruction mutuelle assurée » (DMA). L’arme économique apparaît alors comme une voie plus prudente.
La guerre économique à travers les sanctions économiques
Nicholas Mulder, The Economic Weapon: The Rise of Sanctions as a Tool of Modern War (2022)
Le livre porte sur les « sanctions économiques », un nouvel outil de la guerre moderne. Mulder propose une perspective historique montrant les origines de l’utilisation de cette arme économique. Organisé suivant un plan chronologique, l’ouvrage couvre principalement la période 1914-1945 durant laquelle les guerres mondiales, comme les temps incertains de paix, sont marquées par la mobilisation de l’économie comme un instrument de lutte politique.
Cette recherche montre toute sa pertinence face à l’instauration de sanctions par l’Union européenne en réponse à l’invasion russe de l’Ukraine. Les sanctions économiques – sous leur forme contemporaine – n’ont rien de nouveau, on en observe déjà les prémices dès le début du XXe siècle.
Remarque : rappelons quelques sanctions de l’Union européenne sur la Russie. On y trouve le gel des actifs de la Banque centrale russe (environ 300 milliards d’euros). Mais aussi l’exclusion de banques russes du système SWIFT ou l’embargo sur certains produits pétroliers. Notons également les interdictions d’exporter des biens à double usage (civil et militaire) vers la Russie, l’interdiction pour les navires russes d’accéder aux ports de l’UE, ou encore le gel d’avoirs de personnalités individuelles.
Qu’est-ce qui distingue une guerre économique d’une guerre traditionnelle ?
Dans cette partie, on parlera de guerre économique comme conflit économique.
Définition de la guerre traditionnelle : conflit armé entre au moins deux entités politiques (État, organisation terroriste, guérilla…).
Première différence
Le conflit économique arrive aussi bien en temps de guerre que de paix, il est donc plus fréquent.
La Global Sanctions Data Base – Release 4 recense 1 547 épisodes de sanctions sur 1950–2023 (bilatérales, plurilatérales, multilatérales), alors qu’en se limitant aux guerres entre États (seuil COW : ≥ 1 000 morts de bataille en 12 mois), la liste officielle du projet Correlates of War recense 67 guerres interétatiques entre 1900 et 2003.
Ali Laïdi précise dans sa définition que « les [conflits] guerres économiques s’exercent en temps de guerre comme en temps de paix. Elles sont pratiquées par les États, les entreprises, les associations et même les individus. »
Deuxième différence
Si la guerre traditionnelle est régulée sur les bases du droit international (par exemple : les Conventions de Genève pour l’aspect humanitaire…), les conflits économiques sont assez peu régulés.
Il existe toutefois des mécanismes (peu efficaces) prévus à cet effet. Un est l’organe de règlement des différends (ORD) de l’OMC. Cette institution est toutefois critiquée. Les États-Unis refusent de nommer les juges depuis 2016. Cela paralyse ainsi complètement l’organe.
Troisième différence
Les deux cas partagent cet aspect : « La guerre n’est rien d’autre qu’un duel à une plus vaste échelle (…). La guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. » (Clausewitz, De la guerre, 1832). Ce qui change est la modalité par laquelle la contrainte sera exercée. Elle sera déployée dans un cas par les armes et, dans l’autre, par l’argent (sanctions économiques, droits de douane, subventions massives…).
Remarque : ce que notait déjà Luttwak dans son article de 1990, c’est que les intérêts économiques restent toujours liés à des intérêts géopolitiques. La logique sous-jacente des conflits économiques est la même que celle des guerres traditionnelles en somme. Les guerres traditionnelles semblent même prévaloir sur les guerres économiques lorsqu’il s’agit d’imposer une volonté durable. Ainsi peut-on analyser l’invasion russe de l’Ukraine. Malgré les sanctions économiques infligées à la Russie, le pays poursuit sa guerre.
Quelles sont les implications de l’existence des guerres économiques ?
Première implication
L’invalidité de la thèse du « doux commerce » de Montesquieu.
Dans De l’esprit des lois (1748), Montesquieu veut montrer que commerce et paix vont de pair, soulignant que « le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c’est presque une règle générale que, partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces […] L’effet naturel du commerce est de porter à la paix ».
Autrement dit, le commerce implique la paix. L’existence des guerres économiques tient donc du contre-exemple. Si dans une grande partie des cas, le commerce s’alignait avec des relations interdépendantes et donc pacifiques, ce n’est pas toujours le cas.
Deuxième implication
La guerre économique amplifie l’importance des ressources.
Ali Laïdi précise que la guerre économique désigne l’ensemble des moyens employés pour « protéger ou conquérir un marché, gagner ou préserver une position dominante qui permet de contrôler abusivement un marché ».
Or, postulons que, pour dominer un marché, il faut un contrôle sur les ressources liées à ce marché. Par conséquent, la guerre économique suppose un plus important contrôle des ressources. Pour imposer des sanctions économiques, il faut par exemple utiliser les relations d’interdépendance naissant du manque de ressources d’un autre État.
Ainsi, la Chine impose un embargo au Japon en 2010 sur les terres rares. Cela est possible, car elle domine de 90 % la production mondiale de terres rares. De la même manière, on remarque que la domination de l’OPEP sur le pétrole dans les années 1970 lui permet d’imposer sa volonté sur d’autres acteurs.
Troisième implication
Érosion du multilatéralisme. L’exemple frappant du blocage de l’ORD montre que les relations internationales apparaissent plus d’une fois comme une vitrine impuissante. S’il est permis de contraindre ses adversaires par des moyens économiques – sans qu’aucune conséquence n’advienne –, quelle est la valeur d’institutions comme l’OMC ?
Quelques paragraphes
À partir des années 1990 jusqu’aux années 2010, la géopolitique n’est plus aussi centrale qu’auparavant, la géoéconomie s’y substitue
Dans un célèbre article « From Geopolitics to geoeconomics » (The National Interest, 1990), Edward Luttwak constate que la fin de la guerre froide s’accompagne de la diminution du hard power militaire classique. La « destruction mutuelle assurée » (DMA) qu’engendrerait l’arme atomique vient réduire la pertinence des moyens traditionnels de la guerre. Cela ne signifie pas pour autant que les conflictualités humaines disparaîtraient.
En effet, la géoéconomie est désormais le nouvel espace de confrontation privilégié des États. Dans les années 1990 et 2000, les États-Unis utilisent désormais aussi des sanctions économiques pour désarmer leurs adversaires (Irak, Iran, Corée du Nord, Venezuela…).
Dans cette nouvelle configuration (primauté de la puissance économique), la possession des ressources devient encore plus nécessaire
Au-delà des guerres économiques, le changement de paradigme s’opère au moment d’une accélération de la mondialisation. Sachant que s’intégrer au commerce mondial suppose une intégration aux chaînes de valeurs globales (CVG) et que, pour s’intégrer aux CVG (pour un pays en développement, par exemple), il faut au moins maîtriser le bas de la chaîne. Les ressources rares deviennent ainsi capitales. La guerre économique vient donc accentuer l’importance clé de ces ressources.
Un exemple de guerre économique : la guerre économique entre les États-Unis et la Chine (2018-2020) a eu des répercussions significatives sur les deux économies
Tarifs américains sur les produits chinois : en 2018, les États-Unis ont imposé des tarifs de 25 % sur 50 milliards de dollars de produits technologiques chinois. En septembre 2018, des tarifs de 10 % ont été appliqués sur 200 milliards de dollars de biens chinois, augmentés à 25 % en mai 2019. En septembre 2019, des tarifs de 15 % ont été imposés sur 112 milliards de dollars de produits chinois.
Tarifs chinois sur les produits américains : en réponse, la Chine a imposé des tarifs de 25 % sur 50 milliards de dollars de produits américains, y compris le soja, les automobiles et les produits chimiques. La Chine a imposé des tarifs de 25 % sur les importations de voitures américaines. Cela affecte des marques comme Tesla et Ford. Ces chiffres illustrent l’ampleur des enjeux économiques et les perturbations causées par cette guerre commerciale.
Les intérêts économiques et les guerres économiques sont secondaires par rapport aux intérêts géopolitiques
C’est ce que pointe du doigt Nicholas Mulder dans The Economic Weapon: The Rise of Sanctions as a Tool of Modern War (2022). Derrière ce qu’on pourrait appeler des actes de guerre économique, on trouve des motifs géopolitiques. On peut lire dans les dernières sanctions des États-Unis une volonté d’affaiblir leurs adversaires, alors qu’ils présentent d’autres motifs.
Quelques exemples de cela seraient les sanctions économiques contre l’Irak (1990-2003). Ces sanctions sont imposées officiellement suite à l’invasion du Koweït. Les sanctions économiques contre l’Iran (1995-présent), imposées officiellement en raison du programme nucléaire iranien. De manière analogue, les sanctions économiques contre la Corée du Nord (2006-présent), imposées en réponse aux tests nucléaires et balistiques. Enfin, les sanctions économiques contre la Russie (2014-présent).
On peut aussi citer les sanctions économiques contre le Venezuela (2017-présent) : imposées par les États-Unis en raison de la crise politique et économique.
Conclusion
Sous leur forme contemporaine, les guerres économiques reconfigurent la géopolitique mondiale. Aux armes, la géoéconomie préfère le contrôle des flux, des ressources, des chaînes d’approvisionnement. Mais la guerre économique constitue un prolongement de la géopolitique traditionnelle. Elle répond à la même exigence : faire ployer l’adversaire, lui imposer une volonté politique.
Finalement, parfois, elle n’est qu’une étape avant la guerre traditionnelle, une « continuation de la politique par d’autres moyens » (Clausewitz, De la guerre, 1832). La plupart du temps, elle constitue un ensemble de mesures moins exigeantes en matière de ressources qu’une guerre traditionnelle. C’est pourquoi, à l’ère de la mondialisation contemporaine, elle semblait avoir pris le pas sur les autres guerres.
Toutefois, force est de constater qu’avec la guerre en Ukraine ou le conflit israélo-palestinien, la guerre traditionnelle demeure présente. Les deux types de guerres ne sont finalement pas substitués l’un à l’autre, mais coexistent.
Si tu souhaites découvrir les conséquences économiques de la guerre, n’hésite pas à regarder cet article.



