L’ascension moderne de l’Australie s’est faite grâce à son alliance de défense avec les États-Unis et le commerce avec la Chine. Les évolutions géopolitiques récentes mettent en péril ce système.
Le partenariat de défense avec les États-Unis
Depuis le départ du Royaume-Uni d’Asie et la montée en puissance américaine, l’Australie a décidé de mettre en place une alliance militaire et sécuritaire avec les États-Unis. Dès 1951, elle signe le traité de l’ANZUS, un pacte militaire d’alliance entre l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis. L’Australie envoie même des troupes au Vietnam dans les années 1960 pour combattre aux côtés des Américains.
Durant les années qui suivent, l’Australie, qui, par sa situation géographique, n’a pas vraiment de menace sécuritaire d’ampleur, continue à confier sa défense aux Américains.
De leur côté, les États-Unis ont besoin d’agir face à la montée en puissance militaire de la Chine et recherchent ainsi des alliés pour contenir cette expansion. L’Australie, tout comme le Japon, représente une alliée idéale de par son poids, son positionnement et sa proximité historique avec les États-Unis (contrairement à la Nouvelle-Zélande, par exemple).
C’est ainsi que, dans les années 2000-2010, est lancé le QUAD, alliance informelle entre les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde, pour faire face à la Chine. Le QUAD comprend notamment des rencontres diplomatiques et des exercices militaires. Cette alliance est grandement renforcée sous Joe Biden, qui relance profondément ce partenariat sous son mandat.
La création de l’AUKUS
C’est dans ce cadre qu’en 2021, sous la présidence Biden, est née une alliance militaire liant les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie : l’AUKUS. Son but est de contrer la puissance navale chinoise en Indo-Pacifique. Ce projet est estimé à 230 milliards de dollars sur la durée. C’est cette alliance qui permet à l’Australie d’acquérir des sous-marins à propulsion nucléaire chez les industriels américains.
Mais cette alliance devrait permettre sur le long terme à l’Australie de concevoir et construire ses propres sous-marins avec les Britanniques. Les bases australiennes permettent aussi aux Américains et aux Britanniques d’avoir un accès direct à l’Océan indien.
Le retour de Donald Trump
L’incertitude qu’apporte la présidence Trump pose un grand problème aux Australiens. Ces derniers ont beaucoup misé sur les Américains pour leur défense. La brouille diplomatique avec la France, lorsque l’Australie a laissé tomber un gros contrat avec Naval Group pour lui préférer les sous-marins à propulsion nucléaire américains, illustre bien cela.
Au-delà de l’aspect militaire, les Australiens s’inquiètent également des tarifs de douane mis en place. Donald Trump a montré, lors de la crise avec le Canada, qu’il n’était contraint par aucune alliance, pas même celle avec les plus anciens alliés des États-Unis. Les dirigeants australiens rappellent d’ailleurs souvent que la balance commerciale entre les deux pays est favorable aux États-Unis, donc Donald Trump n’aurait pas forcément beaucoup d’intérêt à changer la donne. Mais son imprévisibilité notoire inquiète les Australiens malgré tout. Il pourrait par exemple faire pression sur Canberra pour accentuer le rapport de force avec la Chine.
Certaines récentes discussions entre parlementaires australiens et républicains ont laissé entendre que les États-Unis allaient bientôt exiger des garanties dans le cadre de l’AUKUS. Par exemple, tout sous-marin américain vendu à l’Australie devrait être mis à disposition en cas d’affrontement sino-américain au sujet de Taïwan. Ce type d’exigences est vu comme une atteinte à la souveraineté australienne.
La fiabilité de l’allié américain est ainsi questionnée et plusieurs personnalités australiennes ont exprimé leur inquiétude quant à la livraison prochaine de sous-marins américains, qui a un peu de retard. Ces dernières semaines, de nombreuses voix ont affirmé que l’Australie reconsidérerait de se fournir chez les Européens. Mais la brouille de 2021 avec la France risque de compliquer la donne.
Les complications avec la Chine
Vendre à la Chine devient de plus en plus compliqué. D’abord, la croissance de la Chine est en plein ralentissement, ce qui a un impact sur les exportations australiennes. La Chine représente à elle seule 25 % des exportations australiennes, principalement des matières premières.
Le ralentissement de la demande chinoise a donc des répercussions sur le commerce de l’Australie. Par exemple, la demande chinoise de minerai de fer pourrait chuter de 40 % au cours des 30 prochaines années.
Les crises diplomatiques
À partir de 2018, les relations entre les deux pays commencent à se détériorer, lorsque Canberra exclut le géant chinois Huawei de la construction du réseau 5G, pour des raisons d’espionnage et au nom de la sécurité nationale. La situation s’aggrave lorsque l’Australie appelle à mener une enquête indépendante sur les origines de la pandémie de la Covid, qui a commencé en Chine.
De plus, l’Australie critique souvent la Chine en matière de droits de l’homme, en particulier la situation à Hong Kong. En réponse, la République populaire de Chine a arrêté deux Australiens accusés d’espionnage et a mis en place toute une série de mesures de rétorsion économique contre les produits australiens.
Les ingérences chinoises
L’ingérence chinoise en Australie devient un sujet majeur lorsqu’il est révélé que des milliardaires chinois avaient effectué d’importants dons à des partis politiques australiens, et même que les autorités chinoises auraient financé des hommes politiques pour défendre les intérêts de Pékin.
À cela s’ajoute la surveillance exercée par la Chine sur les (nombreux) étudiants chinois en Australie, en particulier ceux plutôt critiques du régime. Ces intimidations ont mené à des formes d’autocensure compromettant la liberté académique dans les universités.
De plus, un certain nombre de cyberattaques commises sur le sol australien ont été attribuées à des hackers soutenus par l’État chinois, notamment contre des sites gouvernementaux australiens.
Les rivalités géopolitiques
L’expansionnisme assumé de la Chine pose problème à l’Australie, notamment dans les îles du Pacifique, longtemps considérées comme un pré carré australo-américain. Depuis plusieurs années, Pékin renforce sa présence diplomatique, économique et sécuritaire dans ces territoires insulaires.
Ainsi, en 2019, les îles Salomon et Kiribati ont rompu leurs liens avec Taïwan pour reconnaître Pékin comme capitale chinoise. Cette diplomatie s’accompagne de leviers d’aide économique et financière, et d’investissements dans les infrastructures locales. La Chine signe aussi des accords de sécurité avec ces pays insulaires. Cela inquiète les Australiens et les Américains, qui craignent que cela ne mène à des bases militaires chinoises près des côtes australiennes.
La situation aujourd’hui
Les tensions semblent baisser depuis quelque temps entre la Chine et l’Australie. Cela fait notamment suite à des négociations en interne, qui culminent en une rencontre entre le Premier ministre australien, Anthony Albanese, et le président chinois, Xi Jinping. Une première depuis sept ans. Les barrières punitives mises en place par la Chine sont ainsi levées. L’Australie peut enfin souffler, après près de 20 milliards de pertes en exportations vers la Chine.
Sauf que ce rapprochement s’opère au moment où Donald Trump déclenche une confrontation commerciale avec la Chine et mène une politique de protectionnisme inédite dans l’histoire récente des États-Unis. Cela prend en étau l’Australie, qui dénonce les nouveaux tarifs américains, mais préfère ne pas introduire de mesures de représailles. Quoi qu’il en soit, la confiance est entamée et les Australiens jugent désormais qu’il n’y a plus vraiment de garantie que les Américains viendraient à leur secours en cas de nécessité, alors même qu’une invasion de Taïwan par la Chine reste possible à tout moment.
Mais, contrairement aux Européens, les Australiens n’évoquent pas de découplage économique avec les États-Unis et veulent tout faire pour préserver la coopération économique et sécuritaire. L’Australie est par ailleurs déjà très investie dans l’AUKUS pour vraiment regarder ailleurs. Mais ce dont s’inquiète le plus Canberra, c’est qu’un front désuni face à la Chine risque de favoriser les velléités expansionnistes de cette dernière, aux dépens de l’Australie. Le défi est donc de ménager le chou et la chèvre le plus longtemps possible, en espérant qu’il s’agisse d’une crise de court terme seulement.
Conclusion
La position stratégique de l’Australie, entre son alliance sécuritaire avec les États-Unis et sa dépendance économique vis-à-vis de la Chine, la place au cœur d’un dilemme géopolitique complexe. Depuis 2018, les tensions avec Pékin ont mis en évidence la vulnérabilité de Canberra face aux ingérences étrangères, aux pressions économiques et aux rivalités régionales, notamment dans les îles du Pacifique.
Après plusieurs années de crise avec la Chine, l’Australie tente désormais de maintenir un équilibre délicat entre ses engagements militaires avec les États-Unis et ses intérêts économiques avec la Chine. Cependant, la montée des tensions entre Washington et Pékin, exacerbées par des politiques protectionnistes et des rivalités technologiques, complique cette position. Les pressions américaines pour un alignement plus strict sur les positions stratégiques mettent Canberra dans une situation inconfortable.
Face à ces défis, l’Australie envisage de renforcer son autonomie stratégique. Cela inclut une augmentation des dépenses de défense, le développement de capacités militaires nationales et une diversification des partenariats économiques. Canberra cherche également à renforcer ses relations avec d’autres acteurs régionaux pour équilibrer l’influence chinoise.
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