Birmanie

Composée de plus de 135 ethnies recensées, la société birmane connaît une fragmentation depuis l’indépendance. Et pour cause, la Birmanie est le théâtre de la plus ancienne guérilla du monde ! En effet, depuis 1949, des affrontements réguliers entre les populations d’ethnie Karen et la junte birmane agitent le nord du pays, à la frontière thaïlandaise. Cette situation de morcellement de la société birmane s’enlise depuis le 1er février 2021 et le putsch à l’origine de la chute du gouvernement démocratique d’Aung San Suu Kyi.

De la dictature à la démocratisation, puis au putsch

Le 4 janvier 1948, l’Union birmane obtient son indépendance. Le jeune État fédéral connaît immédiatement des tensions sociales après l’investiture d’un président d’ethnie Shan. Ces tensions se cristallisent dans les revendications d’indépendance des Karen. Alors que les régimes dictatoriaux se succèdent, une certaine Aung San Suu Kyi crée la Ligue nationale pour la démocratie (LND) en 1988. Toutefois, cet espoir démocratique est rapidement étouffé par l’assignation à résidence de la militante dès 1989.

Il faut attendre 2010 et le boycott des pseudo-élections organisées par la junte pour qu’elle soit libérée. Un régime semi-civil émerge en 2011 à l’issue de l’autodissolution de la junte. Dès 2012, le LND entre au Parlement. En 2015, les premières élections démocratiques de l’histoire de la Birmanie sont organisées. Elles propulsent le LND au pouvoir, en dépit des contestations des militaires. Ce résultat est à nouveau confirmé en 2020 avec la victoire écrasante du LND d’Aung San Suu Kyi.

Aung San Suu Kyi
Aung San Suu Kyi, figure politique birmane et ancienne cheffe du gouvernement civil du Myanmar, lors d’une apparition publique.

Cette nouvelle victoire est néanmoins vécue comme une humiliation pour les militaires birmans. La décennie de stabilité birmane s’achève ainsi à l’issue d’un putsch réinstituant une junte. Par conséquent, des dizaines de groupes de paramilitaires et de guérillas éclosent dans toute la Birmanie, favorisant un morcellement sociétal. Alors que le gouvernement d’Aung San Suu Kyi est forcé à l’exil, les PDF, forces armées de l’ombre du gouvernement, sont créées.

Un morcellement social hérité des mouvements de guérillas de Birmanie

Si 70 % des 55 millions de Birmans sont d’ethnie Bamar, de multiples ethnies coexistent en Birmanie, parmi lesquelles les Karen, les Shan, etc. Le coup d’État de 2021 induit pour principale conséquence la multiplication de groupuscules armés. Ces derniers nouent des alliances avec les groupes ethniques contre l’ennemi gouvernemental commun.

Ainsi, dans le Sud de la Birmanie, les PDF se sont alliées avec les combattants Karen et ils sont parvenus à s’emparer de la route AH1. Plus grande route d’Asie, il s’agit d’un axe commercial majeur reliant la Birmanie au reste du monde. Cette coopération entre paramilitaires et groupes ethniques a permis de faire tomber plus de 100 bases militaires de la junte et de faire plus de 1 700 soldats prisonniers.

Carte de l’Eurasie montrant en bleu un itinéraire routier AH1
Tracé de la Route asiatique 1 (AH1)

Toutefois, la force de frappe de la junte demeure supérieure. Bien que les militaires ne contrôlent que 30 % du territoire, ils dominent les trois villes les plus importantes.

Cette guerre civile, à huis clos, aurait déjà causé 50 000 morts (dont 8 000 civils) et plus de 3 millions de déplacés.

L’effondrement de l’économie birmane

La guerre civile a pour conséquence immédiate l’effondrement de l’économie birmane. Cependant, un phénomène surprenant est à noter. Et pour cause, la Birmanie est devenue, depuis le début de la guerre civile (et le retour des talibans en Afghanistan), le premier producteur d’opium au monde. Vendue 300 $ le kilo, la résine d’opium est devenue l’une des seules cultures rentables depuis le putsch. La majorité de ces productions est exportée pour être immédiatement transformée en héroïne.

Ainsi, l’opium rapporte environ 1,5 milliard de dollars par an à la Birmanie, soit près de 2 % de son PIB ! Le pays est devenu une véritable plaque tournante du trafic de drogues en Asie, alimentant directement le Triangle d’or. Cette économie de l’ombre bénéficie largement de l’absence de gouvernance et de la complaisance de certains groupes armés, qui y voient une manne financière.

Par ailleurs, alors que la Birmanie connaissait une croissance de l’économie du tourisme avant 2021, son attractivité touristique a plongé. Si le gouvernement démocratique du LND ambitionnait l’accueil de 10 millions de touristes en 2020, la fréquentation touristique est désormais, sinon nulle, très restreinte.

Internationalisation du conflit

Si la résistance birmane souffre d’insuffisances financières, ne disposant d’aucun soutien financier de l’étranger, ce n’est pas le cas de la junte birmane. De fait, les militaires, dont les dépenses s’élèveraient désormais à plus d’un milliard de dollars, peuvent compter sur le soutien de la Chine, de la Russie et de l’Inde.

L’allié chinois de la Birmanie

Toutefois, la Chine occupe une position ambiguë. En effet, Pékin est le deuxième fournisseur d’armes à la junte (après la Russie), avec plus de 260 millions de dollars de ventes. Toutefois, le Kremlin a aussi autorisé la vente d’armes à la Résistance birmane. La Birmanie constitue en fait un point de passage crucial pour la Chine. Il s’agit d’un nœud stratégique pour atténuer sa dépendance au détroit de Malacca, en passant directement par l’océan Indien. Pékin a ainsi pour projet de relier Kunming au port de Kyaukpyu.

De plus, la Birmanie est le troisième producteur mondial de terres rares, rendant le territoire d’autant plus stratégique. C’est pourquoi la Chine a formulé sa « volonté de rétablir la stabilité par le dialogue et la négociation ». Si l’armée chinoise a apporté son soutien à la junte pour reprendre le contrôle de Lashio, en avril 2024, Pékin met toutefois la priorité sur la stabilité à ses frontières. Aussi, en parallèle de la construction d’un mur à la frontière (de plus de 2 000 km), la Chine a organisé des pourparlers de paix entre la junte et les groupes armés en janvier 2025.

Le rôle ambigu de l’Inde

Tout comme son rival chinois, l’Inde aurait aussi intérêt à jouer le rôle d’acteur stabilisateur. Il s’agit, pour Delhi, de consolider son image, certes, mais surtout de garantir la stabilité à sa frontière. Toutefois, Delhi n’a pas condamné officiellement le putsch de 2021, Modi a même conservé des liens diplomatiques avec la junte.

L’Inde maintient donc une position en retrait, fournissant la junte en armes et assurant une aide humanitaire à l’issue du séisme de 2025.

Birmanie-Bangladesh : la question des Rohingyas

La question historique des Rohingyas a également été vectrice de l’engagement d’acteurs internationaux. La Birmanie entretient des relations très tendues avec le Bangladesh, principal pays d’arrivée des migrants Rohingyas. En effet, le camp de migrants de Cox’s Bazar est l’un des plus grands camps de réfugiés du monde. Les réactions des sociétés occidentales participent aussi à l’internationalisation de la question birmane.

Pour plus d’informations, lis cet article !

Vue d’ensemble d’un vaste camp constitué d’abris de fortune en bambou et bâches plastifiées.
Le camp de réfugiés de Cox’s Bazar

Conclusion

Finalement, les origines du morcellement ethnique de la Birmanie remontent à des racines historiques. Cependant, le putsch de 2021 a largement empiré la situation. Il pourrait conduire la Birmanie à une véritable balkanisation au gré des revendications multiples d’indépendance.

Le séisme de mars 2025 a révélé l’extrême pauvreté des populations birmanes. Ces dernières ne bénéficient plus du soutien de leur gouvernement. Ainsi, dans la région du Sagaing, épicentre du séisme, l’aide humanitaire a été détournée par la junte par crainte de bénéfice à la Résistance birmane, très active dans la région. Quelques heures seulement après le drame, des frappes aériennes touchaient des territoires dévastés par le séisme. Cet épisode fut à nouveau l’occasion pour certains acteurs géopolitiques d’intervenir. Ce fut le cas de la Chine et de la Russie, qui ont déployé leur diplomatie du canot de sauvetage.