Chypre

Chypre, située au carrefour de l’Europe, du Moyen-Orient et de la Méditerranée orientale, occupe une place stratégique disproportionnée par rapport à sa taille. Derrière l’image d’une île touristique se cache en réalité l’un des conflits géopolitiques les plus anciens et les plus complexes du continent européen. Depuis 1974, Chypre est divisée entre une partie sud, majoritairement grecque et reconnue internationalement, et une partie nord, sous contrôle turc et reconnue uniquement par la Turquie. Cette partition, matérialisée par la « ligne verte », coupe non seulement l’île en deux, mais traverse également sa capitale, Nicosie, faisant de Chypre le dernier État européen territorialement divisé.

Chypre : contexte historique

Chypre fait partie de l’Empire ottoman à partir de 1571, à la suite de sa conquête sur les Vénitiens. Cela dure jusqu’en 1878, date à laquelle l’Empire ottoman a cédé l’administration de l’île au Royaume-Uni via la Convention de Chypre, marquant la fin de la domination ottomane et le début de la tutelle britannique. L’île ne recouvre son indépendance qu’en 1960.

La cohabitation difficile de deux communautés (grecque et turque) provoque rapidement des tensions. En 1974 a lieu un coup d’État encouragé par la junte militaire grecque.

C’est suite à ce coup d’État, soutenu par la dictature des colonels à Athènes, alors que Chypre était de tradition neutraliste, voire tiers-mondiste, que la Turquie intervient. Cette intervention turque accélère la chute du régime des colonels à Athènes et cause la partition de l’île d’Aphrodite. La Turquie prend alors le contrôle de 37 % du territoire chypriote (le Nord de l’île en l’occurrence). Une zone tampon marquée par la présence de Casques bleus est rapidement mise en place.

En 1983, la partie nord de l’île s’autoproclame indépendante. Elle prend le nom de République turque de Chypre du Nord. Cette République n’est reconnue que par la Turquie.

En 2004, la partie sud de Chypre rejoint l’Union européenne (en même temps que Malte et d’autres pays des Balkans et de l’Europe de l’Est). De facto, l’UE reconnaît l’intégralité du territoire chypriote comme faisant partie de la République de Chypre. Et ce, même si la réalité territoriale est différente.

Voici un reportage d’Arte qui illustre bien les enjeux du conflit chypriote.

Le plan Annan

Kofi Annan est le secrétaire général de l’ONU entre 1997 et 2006. Il propose en 2002 le Plan Annan. Il s’agit d’un projet de Fédération, un peu calqué sur le modèle suisse avec deux entités fédérées. Ce plan est rapidement soutenu par la communauté internationale. Sauf que le projet échoue. Les Chypriotes turcs votent certes pour (65 %), mais les Chypriotes grecs votent contre à une large majorité (70 %).

En effet, ces derniers n’avaient pas oublié les affrontements entre les deux communautés et craignaient que ce projet ne mette sur pied d’égalité les deux communautés, alors que la communauté turque est moins nombreuse en matière de population. Les Chypriotes grecs représentent en effet 80 % de la population de l’île d’Aphrodite. De plus, ils préfèrent un retrait rapide des forces militaires turques, alors que l’accord prévoyait un retrait progressif étalé sur plusieurs années. À cela s’ajoute le fait que le plan autorisait la Grèce et la Turquie à maintenir une présence militaire sur l’île. Or, il s’agirait là d’une évidente remise en cause de la souveraineté de Chypre.

Par ailleurs, les rivalités entre la Grèce, la Turquie et Chypre autour des gisements gaziers récemment découverts en Méditerranée orientale ne facilitent pas les choses. À cela s’ajoutent les interventions d’Israël. L’État hébreu s’est en effet beaucoup rapproché de Chypre pour l’exportation de son gaz vers l’Europe.

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Focus : la géopolitique du gaz en Méditerranée orientale

En Méditerranée orientale, les sous-sols sont délimités en blocs d’exploitation. Ce n’est donc pas la ZEE qui tranche qui a droit à quoi. Un pays peut donc obtenir l’accès à tout un bloc de gaz naturel. Ces dernières années, des quantités très importantes de gaz naturel ont été découvertes en Méditerranée orientale. Plus précisément, ces gisements se trouvent au large de Chypre, de l’Égypte et d’Israël.

En 2011, lorsque la République de Chypre (partie sud) découvre ces gisements énormes, elle donne les droits d’exploitation à des entreprises américaines. Sauf que la Turquie et Chypre Nord exigent la suspension de l’exploitation tant qu’un accord n’est pas trouvé. La République turque de Chypre estime qu’elle a tout autant droit aux gisements et que son voisin du sud ne peut pas tout s’approprier.

Plusieurs autres tensions ont lieu en Méditerranée orientale au sujet de ces nouveaux gisements. C’est notamment le cas du Liban et d’Israël. Commençons par rappeler que le Liban ne reconnaît pas officiellement l’État d’Israël. Il n’y a donc pas de frontière officielle, et encore moins de frontière maritime. Depuis 2011, les deux États se disputent donc les droits aux gisements qui leur sont frontaliers. En 2018, le Liban conclut avec Chypre un accord d’exploitation offshore. Sauf que celui-ci ne satisfait pas complètement Israël, pourtant proche de Chypre. S’ensuivent diverses tensions et menaces. Israël doit même déployer sa marine près de ses plateformes de forage.

Par ailleurs, ces gisements ont constitué une opportunité idéale pour l’Égypte, Chypre et Israël pour se liguer contre leur grand adversaire, la Turquie. La construction du gazoduc EastMed, entre la Grèce, Chypre et Israël, s’inscrit également dans cette lignée. Mais les complications techniques et géopolitiques font qu’en 2025, ce projet n’a toujours pas vu le jour.

La ligne verte sépare Chypre en deux

Carte de Chypre montrant la partition de l’île entre le nord turc et le sud grec depuis 1974

 

La ligne verte est une zone démilitarisée normalement contrôlée par les Casques bleus des Nations unies. Cette ligne verte partage l’île de Chypre et sa capitale Nicosie entre le tiers nord (partie turque) et le sud grec. En réalité, les Casques bleus sont présents depuis 1964, suite aux affrontements meurtriers de la « semaine noire » en 1963, faisant 20 000 déplacés (résolution 186).

Les Turcs appellent plutôt cette ligne la ligne « Attila », du nom du commandant des forces d’occupation turques. Les forces armées turques ont même construit un mur fait de barbelés et parfois même de champs de mines au nord de la ligne verte.

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Chypre au cœur des tensions Grèce-Turquie

Province de l’Empire ottoman, la Grèce obtient son indépendance après une guerre en 1829. De nombreuses guerres s’ensuivent, dont notamment la guerre d’indépendance turque (1919-1922). Le passif historique ne joue donc pas en faveur d’une bonne entente entre les deux pays voisins.

La question chypriote demeure cependant centrale depuis l’occupation du nord par la Turquie en 1974. La Grèce faisait ainsi partie des pays qui se sont le plus opposés à la candidature turque pour rejoindre la CEE puis l’UE. De plus, le chantage migratoire de la Turquie complique la donne.

Un conflit militaire est évité de justesse en août 2020 à propos des hydrocarbures après une incursion dans les eaux territoriales grecques. La Turquie a envoyé l’Oruç Reis, un navire de sondage et de recherche sismique, escorté par une flotte militaire, dans les eaux grecques. Cette incursion fait suite à l’accord Égypte-Grèce pour délimiter leur ZEE, ne reconnaissant pas l’accord turco-libyen de 2019. La construction du gazoduc EastMed pose aussi problème (initiative de la Grèce, de Chypre et d’Israël). L’UE ne parvient pas à voter les sanctions proposées par la Grèce et Chypre, soutenues par la France, suite au refus de pays comme l’Allemagne.

Conséquences géopolitiques

La question chypriote continue d’envenimer les relations entre la Turquie et l’Europe. Lors des négociations au sujet de l’entrée de la Turquie dans l’UE, l’occupation du nord de l’île figurait parmi les raisons du refus de la candidature turque.

L’adhésion de Chypre à l’Union européenne a posé des problèmes. L’UE a ainsi importé un conflit externe et s’est donc trouvée partie prenante à un conflit assez ancien. Du coup, depuis l’adhésion de Chypre en 2004 (après le rejet du plan Annan par la partie grecque), l’UE ne veut plus intégrer d’État qui est en conflit avec ses voisins. Cette « jurisprudence Chypre » a conduit l’UE à faciliter le dialogue entre la Serbie et le Kosovo. Cette « jurisprudence Chypre » est également valable pour l’Ukraine. La plupart des pays membres estiment que tant que la question territoriale n’est pas réglée, l’Ukraine n’a pas sa place dans l’UE. Sinon, l’UE se retrouverait de facto en guerre avec la Russie…

Chypre : un conflit gelé pour toujours ?

Chypre : principales tentatives de sortie de crise et négociations de réunification
Chypre : tentative/initiative Date Acteurs Objectif Résultat Point de blocage principal
Création de l’UNFICYP (Casques bleus de l’ONU) 1964 ONU, communautés chypriotes Stabiliser et limiter les affrontements Gel du conflit, présence durable Conflit politique non résolu malgré la sécurisation
Accords de haut niveau Makarios–Denktash 1977 Dirigeants chypriote-grec et chypriote-turc, ONU Poser le principe d’une fédération bizonale Cadre politique posé, sans accord final Désaccords sur pouvoirs fédéraux et territorialité
Accords de haut niveau Kyprianou–Denktash 1979 Dirigeants des deux communautés, ONU Relancer les discussions sur la réunification Processus relancé, résultats limités Manque de confiance et divergences sur sécurité
Plan Annan (projet de Fédération) 2002-2004 ONU, Chypre, Grèce, Turquie Réunifier l’île via un modèle fédéral Référendum : rejet côté grec, acceptation côté turc Sécurité, présence militaire, équilibre institutionnel
Relances de négociations sous l’égide de l’ONU 2008-2012 ONU, dirigeants des deux communautés Avancer sur gouvernance, territoire, propriété Progrès techniques, pas d’accord global Territoire, restitutions, garanties de sécurité
Cycle de négociations intensif 2015-2017 ONU, dirigeants des deux communautés Accord global sur réunification et sécurité Échec des discussions Statut des troupes turques et garanties internationales
Mesures de confiance (points de passage, coopérations) Années 2000-2020 Autorités locales, ONU, UE Faciliter mobilité et coopération pratique Améliorations ponctuelles Symbolique politique et souveraineté restent sensibles
Tensions énergétiques en Méditerranée orientale Depuis 2011 Chypre, Turquie, Grèce, Israël, Égypte, UE Encadrer exploitation des gisements et routes d’export Coopérations régionales, rivalités persistantes Contestations maritimes et partage des ressources
Relances périodiques des pourparlers (ONU/UE) 2019-2024 ONU, UE, parties chypriotes, Turquie Reprendre un dialogue politique structuré Dialogues intermittents Reconnaissance, sécurité, modèle institutionnel

Quid de l’avenir de l’île d’Aphrodite ?

De temps à autre, les négociations, souvent poussées par l’UE, reprennent avant de buter sur des difficultés. En 2015, les Chypriotes du Nord élisent à la présidence Mustafa Akıncı, premier dirigeant à être en faveur d’une réunification et à s’opposer ouvertement à un renforcement de l’influence turque sur le pays. Divers rapports attestent d’ailleurs d’une ingérence turque lors des élections de 2015 contre Mustafa Akıncı. En 2016, les deux parties de l’île ont été assez proches d’un accord. Néanmoins, la présence de soldats turcs sur l’île a, entre autres, fait capoter l’accord.

En 2019, un match de football symbolique a réuni sur un même terrain les deux parties de l’île. La confrontation s’est déroulée dans l’un des rares villages mixtes de l’île. Didier Drogba, vice-président de l’association « Peace & Sport » et légende du football africain, était à l’origine de la rencontre. Si le score est finalement en faveur des Chypriotes grecs, le match a eu une portée symbolique forte, en montrant qu’il n’y avait pas tant de différences que ça entre les deux « peuples ». Lors de la seconde période, les deux équipes ont même mélangé leurs effectifs pour constituer des équipes mixtes symbolisant leur union. Le président chypriote-grec était lui-même présent lors de la rencontre.

Ces images fortes ont montré le rôle important que peut jouer le sport, quelques mois après les JO d’hiver, qui ont été marqués par le rapprochement entre les deux délégations de la Corée du Nord et la Corée du Sud.

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