Dissertation détaillée – La mondialisation peut-elle servir le local ? Dissertation détaillée – La mondialisation peut-elle servir le local ?
Dans quelques jours, vous aurez entre les mains le cinquième du numéro du magazine Le Major, dont le dossier principal est consacré cette année... Dissertation détaillée – La mondialisation peut-elle servir le local ?

Dans quelques jours, vous aurez entre les mains le cinquième du numéro du magazine Le Major, dont le dossier principal est consacré cette année à la mondialisation et son impact sur les sociétés et les territoires.

En attendant, on vous met à disposition une dissertation rédigée par Matthieu Alfré, diplômé d’HEC Paris et auteur de l’ouvrage Histoire Géographie Géopolitique comme aux concours. Vous pouvez vous procurer son livre ici (1ère année) ou (2ème année). Bonne lecture !

 

Le mot de l’auteur

J’ai voulu faire les livres dans lesquels j’aurais rêvé apprendre en classe préparatoire : synthétiques, efficaces et progressifs. J’ai donc choisi d’y insérer une courte méthodologie pour aider à approcher les épreuves du concours. J’ai mis les connaissances indispensables de la matière dans des leçons pédagogiques et complémentaires. Ces dissertations de cours couvrent l’intégralité du programme des deux années tout en opérant les focalisations qui s’imposent. Puis, j’ai laissé les étudiants brillants montrer toute la pertinence de leur réflexion à travers leurs meilleures copies. C’est ainsi que mon rêve est devenu réalité pour mieux servir les étudiants désireux de comprendre le monde contemporain.

Matthieu Alfré

La dissertation

Sujet : La mondialisation peut-elle servir le local ?

 

Analyse du sujet

Tiré des annales des oraux donnés au concours de HEC, ce sujet sur la mondialisation est de nature à poser plusieurs difficultés au candidat. D’abord, il est essentiel de bien expliquer l’opposition conceptuelle entre un phénomène mondial et un échelon local. C’est l’objet de la problématisation que de mettre en évidence cette tension. Ensuite, il sera tout aussi important de chercher à bien expliciter les causes de la mondialisation et les impacts bénéfiques (ou problématiques) qu’elle suscite. Ce serait regrettable de se priver d’évoquer les réussites de la mondialisation, à l’instar de Singapour, ou les contestations qu’elle connaît, comme les mouvements antimondialistes. Ce sujet large permet de bien comprendre les enjeux de la mondialisation sans prendre la peine de tout approfondir.

 

 

Plan détaillé de la dissertation

  1. Héritière du libéralisme politique, la mondialisation affirme articuler le local et le global par le moyen d’échanges en expansion.a. Fille du libéralisme politique et économique, la mondialisation des échanges prend corps à partir des années 1980 dans un contexte propice.
    b. Les tenants de la mondialisation estiment qu’elle recherche une articulation optimale entre l’échelon local et l’échelon global.
    c. Si la mondialisation concerne de prime abord les échanges économiques, elle s’étend et s’approfondit dans tous les domaines de l’activité mondiale.
  2. Toutefois, puisqu’elle polarise les territoires, la mondialisation risque de dégrader le local ce qui suscite de virulentes contestations.a. En l’absence de régulation efficace, la dynamique de mondialisation contribue à polariser les territoires selon des lignes de clivage définies.
    b. C’est la raison pour laquelle elle risque de faire subir au territoire local une sérieuse détérioration.
    c. Du fait des transformations qu’elle impose au niveau local, la mondialisation engendre des contestations virulentes.
  3. En raison de tentatives insuffisantes de régulation, la mondialisation traverse une crise dont la résolution passe par le service du tissu local.a. Les initiatives de régulation de la mondialisation ne sont pas parvenues à aboutir pleinement.
    b. Ces insuffisances de régulation sont de nature à susciter des scandales, voire des crises, ce qui finit par détériorer encore davantage le tissu local.
    c. Sous l’impulsion d’initiatives de terrain, la mondialisation régulée est susceptible de mieux servir le local par un phénomène de recouplage.

 

 Dans son émission Le dessous des cartes consacrée au partenariat transatlantique de commerce et d’investissement, le défunt spécialiste Jean-Christophe Victor dresse les attraits de cette nouvelle structure (TTIP : La plus grande zone de libre-échange du monde). Comprenant l’Union européenne et les États-Unis d’Amérique, elle disposerait d’un poids géopolitique considérable avec 835 millions de consommateurs, 50 % du Produit Intérieur Brut (PIB) mondial, 30 % des échanges commerciaux et 20 % des investissements directs à l’étranger (IDE). Si elle parvenait à être constituée, cette zone de libre-échange marquerait une étape supplémentaire dans la mondialisation des échanges. Pourtant, les négociations bloquent à cause de l’enjeu de la convergence des normes et de celui des modes de règlements de différends entre entreprises et États. Sans compter que l’élection de Donald Trump et le recentrage du projet européen en 2017 modifient la conjoncture politique envers la mondialisation libérale. Entre ses attraits et ces dangers, les opinions publiques se demandent si la mondialisation peut servir l’échelon local.

 

Concept fondamental en géopolitique, la mondialisation connaît diverses définitions qui se veulent complémentaires. Pour Laurent Carroué dans Géographie de la mondialisation, la mondialisation se définit comme le « processus historique d’extension progressive du système capitaliste dans l’espace géographique mondial ». Par ailleurs, pour Pascal Gauchon dans son Dictionnaire de géopolitique et de géoéconomie, il s’agit d’une « intensification des échanges et des flux à l’échelle mondiale qui débouche sur la création d’un espace public de plus en plus intégré ». Ces propositions de définition convergent vers l’idée que la mondialisation est un phénomène d’extension et d’intensification des échanges qui engage des acteurs à l’échelon mondial. C’est la raison pour laquelle celle-ci ne peut qu’entrer en tension avec l’échelon local qui la sous-tend. Dans son texte fondamental La géopolitique, une ou plurielle ? Place, enjeux et outils d’une géopolitique locale, le spécialiste de géopolitique locale Philippe Subra définit sa discipline « comme une démarche scientifique étudiant, avec les outils et les raisonnements de la géopolitique, les rivalités de pouvoir sur du territoire, en général à l’intérieur des États et dans la majorité des cas sur des territoires relativement petits ; rivalités qui portent sur des enjeux locaux (l’aménagement, le pouvoir politique local, la protection de l’environnement, les questions de l’immigration, de la banlieue, de la ségrégation et des relations entre communautés ethniques) et mobilisent principalement des acteurs locaux ». Cette définition insiste sur l’échelon d’analyse qui correspond à la vie quotidienne des acteurs locaux, lesquels demeurent ancrés dans les réalités concrètes du terrain. La teneur des interactions géopolitiques entre l’échelle globale de la mondialisation et l’échelle locale du territoire soulève bien des enjeux forts.

 

En effet, la dynamique de la mondialisation contemporaine apparaît impulsée par des acteurs multinationaux voire transnationaux. Les organisations internationales, les firmes multinationales (FMN) et les organisations non-gouvernementales (ONG) revendiquent un pouvoir d’action situé au plus haut des enjeux globaux. C’est pourquoi les tendances actuelles qui concernent ces acteurs sont pour le moins partagées. Rien que dans le champ lucratif de la haute finance, la déréglementation des activités, la libéralisation des marchés ou la dérégulation des acteurs en témoignent avec évidence. Pour autant, dans un mouvement complémentaire, la mondialisation engage toujours aussi bien des acteurs locaux qui peuvent infléchir les tendances en cours. Même les multinationales du monde virtuel comme Google ou Facebook, dont le siège social se trouve dans la Silicon Valley, font appel à des sous-traitants locaux pour fonctionner. Ainsi, la mondialisation impose une articulation fine entre l’échelon global et l’échelon local pour continuer de se propager. Lorsqu’un déséquilibre intervient à la défaveur des territoires qu’elle concerne, la mondialisation cause des frictions voire des oppositions, ce qu’illustre l’altermondialisme, voire, l’antimondialisme. Malgré la portée globale qui constitue son champ d’action, la mondialisation contemporaine est-elle quand même en mesure de rendre service au tissu local ?

 

Héritière du libéralisme politique, la mondialisation affirme articuler le local et le global par le moyen d’échanges en expansion (1). Toutefois, tant elle polarise les territoires, la mondialisation risque de dégrader le local ce qui provoque de nombreuses critiques (2). En raison de tentatives insuffisantes de régulation, la mondialisation traverse une crise dont la résolution passe par le service du tissu local (3).

 

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Fille du libéralisme politique et économique, la mondialisation des échanges internationaux prend corps à partir des années 1980 dans un contexte propice. Il est possible de déceler l’origine théorique du bénéfice de la spécialisation des économies nationales chez David Ricardo dans son ouvrage intitulé Principes de l’économie politique et de l’impôt de 1817. Pour le penseur, chaque pays a tout intérêt à se spécialiser dans la production de biens ou la fourniture de services pour lesquels il est plus compétitif que les autres. Ceci fonde la division internationale du travail (DIT) qui est à l’origine de la mondialisation contemporaine. D’autant plus que, pour le modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson (H-O-S), défendu par Paul Samuelson dans le papier de recherche Protection and real wages, le libéralisme domine le protectionnisme en matière de commerce international. Pour augmenter leurs revenus respectifs, les nations ont tout intérêt à privilégier l’ouverture commerciale. Ces théories du libéralisme économique n’atteignent leur pleine portée que lorsque la conjoncture se montre plus favorable au libéralisme politique. Au courant des années 1980, les États-Unis d’Amérique de Ronald Reagan, la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher ou la Chine de Deng Xiao Ping optent pour des politiques économiques libérales. En Europe, même un pays comme la France, connue pour sa réticence à ce courant, choisit de privilégier cette orientation. Sous le gouvernement du président socialiste François Mitterrand, le premier Ministre Laurent Fabius organise des privatisations d’entreprises et des libéralisations sectorielles. Par exemple, désintermédiation, décloisonnement et déréglementation, soit les « 3D », sont les maîtres-mots de l’application du libéralisme au secteur bancaire. Ce contexte favorable impulse l’essor de la mondialisation contemporaine.

 

Les tenants de la mondialisation estiment qu’elle recherche une articulation optimale entre l’échelon local et l’échelon global. Cette croyance fondamentale se résume dans le slogan qui mobilise les élites économiques mondialisées : « Think global, act local ». Cette ligne directrice incite les acteurs du système monde à concevoir des projets au plan mondial pour les décliner dans les géographies locales. Les stratégies d’optimisation des FMN nécessitant une industrie manufacturière montrent qu’elles tirent parti d’une production organisée sur toute la planète. C’est ce que les experts nomment la division internationale des processus productifs (DIPP). Dans son émission Le dessous des cartes (« Téléphone mobile : les faces sombres »), Jean-Christophe Victor prend l’exemple du téléphone Apple 3G produit par l’entreprise américaine Apple. La production de l’Apple 3G fait appel à une multitude de pays comme la République Démocratique du Congo pour les métaux rares, les États-Unis d’Amérique pour le système mémoire, le Japon pour les écrans, l’Allemagne pour le GPS, la Corée du Sud pour les processeurs et la Chine pour l’assemblage. Cette chaîne internationale d’approvisionnement révèle la nécessité de l’articulation optimale des territoires pour les FMN. Comme elle prend appui sur des théories économiques, la mondialisation contemporaine entend articuler au mieux les échelles locales et globales pour la prospérité des acteurs. C’est dans cette perspective que le système monde entend s’organiser entre les nations.

 

Si la mondialisation concerne de prime abord les échanges économiques, elle s’étend et s’approfondit dans tous les domaines de l’activité mondiale. En effet, la mondialisation se présente bien comme une intensification des flux de toutes natures, ce qui signifie qu’elle est lourde d’impacts dans des domaines inattendus. Même les biens communs, non-exclusifs et non-rivaux, que sont la santé ou l’éducation connaissent des bouleversements profonds dans un monde mondialisé. Par exemple, les problématiques de santé se mondialisent puisque les épidémies ne peuvent plus se cantonner à une échelle locale. Les craintes partagées face à l’épidémie de Zika de 2016 suffisent pour en témoigner. Par ailleurs, l’éducation des jeunes connaît aussi une grande transformation tant les écoles sont mises en concurrences par-delà les frontières. Moment fort de la compétition scolaire, la publication du classement de Shanghai des universités mondiales le montre. Tout comme la santé et l’éducation, la culture ne peut plus totalement se targuer de faire exception à la mondialisation. La montée en puissance des géants de l’Internet, comme YouTube, peut donner une répercussion mondiale à des contenus culturels. La chanson de pop latina des Portoricains Luis Fonsi et Daddy Yankee, Despacito, totalise près de 5 milliards de vues en 2017. Plus significatif encore, les réseaux sociaux, comme Facebook ou Instagram, ambitionnent de connecter toute l’humanité. La santé, l’éducation, la culture et l’amitié font l’objet d’un phénomène dont l’extension ne connaît plus de limites. La mondialisation contemporaine s’étend et s’approfondit dans tous les domaines de l’activité mondiale.

 

Les taux de pénétration d’Internet dans le monde en 2017 (%)

Source : We are social

 

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Fruit du libéralisme politique et économique, la mondialisation ne laisse guère d’espaces mondiaux et d’activités humaines en dehors de son influence. Elle prétend viser une articulation optimale entre l’échelon local et l’échelon mondial. Cet objectif affiché fait écho à la formule prophétique de l’intellectuel canadien Marshall McLuhan selon laquelle nous allions entrer dans un « village global » dans son essai intitulé Pour comprendre les médias. Les capacités de communication et d’échange au plan mondial sont telles que les échelons de la géopolitique pourraient bien être abolis. Toutefois, puisqu’elle polarise les territoires, la mondialisation risque de dégrader le local ce qui suscite de virulentes contestations.

 

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En l’absence de régulation efficace, la dynamique de mondialisation contribue à polariser les territoires selon des lignes de clivage définies. Au fond, quelle que soit l’échelle considérée, la mondialisation contemporaine n’apporte pas indistinctement ses bénéfices à tous les territoires. Elle contribue surtout à faire des gagnants et des perdants selon leur capacité de connexion avec les nœuds où transitent les flux mondialisés. Espace recomposé par la mondialisation, l’Asie orientale connaît une polarisation accrue. À l’échelle continentale, la mondialisation y accentue le clivage entre le Nord et le Sud. Par exemple, le Japon poursuit sa remontée des filières dans les années 1980 tandis que la Corée du Nord s’emmure dans un système totalitaire à la mentalité obsidionale. À l’échelle nationale, elle stimule l’intégration des littoraux tandis qu’elle accélère le délaissement des intérieurs. Le centre de gravité de la Chine bascule de l’intérieur agricole vers le littoral industriel. Surtout, à l’échelle locale, la mondialisation encourage la formation de métropoles qui constituent autant d’espaces de connexion. Pour Jean-Christophe Victor, la mondialisation a pesé lourdement sur le développement rapide qu’a connu la métropole qu’est la cité-État de Singapour : « ce qui a permis à Singapour d’arriver à un tel niveau de développement c’est sa localisation, son secteur bancaire, la qualité de l’éducation et de la formation, l’ouverture de son économie sur le monde » (Le dessous des cartes, « Singapour : la mondialisation, à quel prix ? »). La mondialisation contemporaine opère une polarisation des territoires qui crée des gagnants mais aussi des perdants.

 

C’est la raison pour laquelle elle risque de faire subir au territoire local une sérieuse détérioration. L’articulation optimale entre le local et le global qu’elle promeut menace de déboucher de facto sur une uniformisation ou une dégradation. D’une part, le danger d’uniformisation se précise lorsque les pratiques de consommation sont prises en compte. Les marques d’alimentation les plus reconnues dans le monde sont Coca-Cola et McDonald’s alors même qu’il s’agit d’industries alimentaires controversées pour leurs effets néfastes sur la santé des consommateurs. Cette mondialisation des échanges porte en elle le risque d’une américanisation des personnes. D’autre part, le risque de dégradation est mis en lumière par l’impact des délocalisations sur le tissu local. Dans une note d’étude économique, La désindustrialisation en France, la Direction générale du Trésor (DGT) montre que l’industrie française perd 35 % de ses emplois et 10 points dans le PIB total du pays depuis 1980. Pour les hauts fonctionnaires, les causes de cet effet peuvent être attribuées à 30 % aux gains de productivité, à 25 % à l’externalisation en France vers les services et entre 15 % et 40 % aux délocalisations du fait du commerce international. Cette analyse objective montre que la mondialisation contemporaine n’est pas neutre sur la densité industrielle du tissu local. Par conséquent, par son uniformisation ou sa dégradation, la mondialisation emporte des transformations de l’échelon local.

 

Du fait des transformations qu’elle impose au niveau local, la mondialisation engendre des contestations virulentes. Elle peut d’abord amener des collectifs de la société civile à chercher à atténuer ses impacts négatifs. C’est tout l’objet des forums sociaux mondiaux (FSM) qui sont des conférences internationales qui réunissent des organisations altermondialistes. Le premier d’entre eux a lieu à Porto Alegre en 2001 sous le slogan « un autre monde est possible ». Les principaux tenants de cette position politique cherchent à réguler les abus de la mondialisation plutôt qu’à en anéantir le principe. Tel n’est pas le cas des mouvements d’antimondialistes qui s’opposent de façon frontale à ce phénomène global. Par exemple, l’auteur philippin Walden Bello en théorise le but dans Démondialisation : « Il s’agit de réorienter les économies, de la priorité à la production pour l’exportation, à celle pour la production destinée aux marchés locaux ». À rebours de l’ouverture globale au commerce international, ces écrits préconisent la priorisation du local. Ces contestations d’altermondialistes et d’antimondialistes constituent une réponse structurée aux excès de la mondialisation. Ce n’est pourtant pas la seule réponse possible comme le montre la multiplication de groupuscules violents. Pendant les réunions du G20 à Hambourg en 2017, les manifestations regroupent tous ces collectifs contestataires ensemble. L’opposition à la mondialisation laisse apparaître des éléments violents prêts à en découdre avec les autorités. C’est dire si les effets pervers que la mondialisation impose sur le local engendrent des contestations allant jusqu’à la violence.

 

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La mondialisation contemporaine ne se contente pas d’intensifier et d’accélérer les flux de toutes natures. Au cœur de ce processus se retrouve une dynamique de polarisation qui accroît les inégalités entre les espaces. Ceci fait peser un double risque, d’uniformisation ou de dégradation, sur le tissu local. C’est pourquoi des mouvements altermondialistes, antimondialistes ou contestataires se structurent à l’encontre de la mondialisation. Pour atténuer ses excès, les promoteurs de la mondialisation acceptent aujourd’hui le principe de sa régulation qui consiste à éditer des orientations souples incitatives pour les acteurs plutôt que des règles rigides qui les contraignent. L’Organisation pour la Coopération et le Développement Économique (OCDE) et le Fonds Monétaire International (FMI) œuvrent en faveur de cette régulation. En raison de tentatives insuffisantes de régulation, la mondialisation traverse une crise dont la résolution passe par le service du tissu local.

 

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Les initiatives de régulation de la mondialisation ne sont pas parvenues à aboutir pleinement. Comme la mondialisation d’aujourd’hui se distingue par ce qu’elle inclut de financiarisation de l’économie, la régulation s’attache en priorité à la finance. Plusieurs points d’ombre ne permettent pas une régulation efficace de la mondialisation financière. Par exemple, les paradis fiscaux sont des territoires qui choisissent d’attirer les particuliers fortunés et les grandes multinationales avec des taux d’imposition incitatifs. Le Luxembourg, Singapour, Hong Kong ou Malte participent à ce club des pays qui peuvent être regardés comme des paradis fiscaux. En maintenant une opacité financière sur les échanges de capitaux, au nom du secret bancaire, ils bénéficient de l’évasion fiscale. Dans le rigoureux ouvrage La richesse cachée des nations, Gabriel Zucman indique que 8 % de la richesse financière des ménages, soit 5 800 milliards d’euros, se trouveraient dans les paradis fiscaux. Pour récupérer une telle manne financière, les États ripostent en édictant encore plus de droit mou dans le cadre de l’OCDE. Cette production de droit mou consiste à énoncer des lignes directrices à valeur indicative au lieu de textes législatifs et réglementaires à valeur impérative. En effet, il existe une liste noire des paradis fiscaux dont la publication doit contribuer à faire pression sur les nations visées afin qu’elles régularisent leurs pratiques financières. Comme ce droit mou n’est associé à aucune espèce de force contraignante, l’encadrement des paradis fiscaux ne se révèle pas efficace. Issu du secteur de la finance, ce cas de figure s’étend aussi à d’autres secteurs. L’ambition de régulation de la mondialisation n’est donc pas toujours menée avec l’efficacité suffisante pour surmonter ses effets pervers.

 

La richesse financière dans les paradis fiscaux

Source : Gabriel Zucman (La richesse cachée des nations)

 

Ces insuffisances de régulation sont de nature à susciter des scandales, voire des crises, ce qui finit par détériorer encore davantage le tissu local. En effet, deux tendances de fond se conjuguent pour déterminer les effets négatifs sur l’échelon local d’une absence de régulation de la mondialisation. Pour ce qui concerne le secteur financier, la multiplication des scandales, comme les « Luxembourg Leaks » en 2014, les « Panama Papers » en 2016 et les « Paradise Papers » en 2017, fait état de l’intérêt personnel que trouvent des dirigeants publics ou privés à l’absence de régulation. En plus de mettre au jour des sommes importantes privilégiant l’évasion fiscale, ce qui cannibalise autant de recettes utiles pour les États, ces scandales contribuent à discréditer les élites. Surtout, l’opacité et l’impunité des abus du secteur de la finance augmentent le risque systémique de crise. Pour Michel Aglietta (La crise) ou Cécile Bastidon Gilles (Histoire de la globalisation financière), les crises de 1997, de 2001 et de 2008 proviennent non seulement de mécanismes de bulles mais aussi des défauts de régulation. Il en résulte un découplage de l’activité financière avec l’économie locale qu’elle a pourtant pour rôle de financer. Paradoxalement, en période de crise, les acteurs locaux sont touchés par le ralentissement de l’activité et la hausse du chômage. Près de 10 ans après le déclenchement de la « crise des subprimes », le chômage de masse reste élevé en Europe avec 10 % en France, 11,5 % en Italie voire 19,5 % en Espagne. Des bassins d’emplois entiers restent sinistrés malgré la reprise économique en 2017. En l’absence de régulation, les scandales et les crises aggravent l’impact négatif de la mondialisation sur le tissu local.

 

Sous l’impulsion d’initiatives de terrain, la mondialisation régulée est susceptible de mieux servir le local par un phénomène de recouplage. Car les acteurs locaux essaient de s’impliquer au mieux dans la perspective de redonner du poids à l’échelon local dans la dynamique de la mondialisation. Ce faisant, ils pourraient même contribuer à résoudre des difficultés globales qui ont été aggravées par la mondialisation. Tel est le cas des principales villes comme le montre le Festival de géopolitique de Grenoble de 2017 qui prend pour thème « Le pouvoir des villes ». Parmi elles, les grandes métropoles jouent un rôle politique par l’organisation de sommets ou la prise de décision directe. Organisatrice de la conférence des parties pour le climat en 2015, Paris vise aussi à devenir une ville plus verte. Elle développe les réseaux de transports non-polluants (Vélib, Autolib) tout en fermant des grands axes à la circulation (rive droite de la Seine). Dans cette même perspective écologique, les États fédérés de Californie, de New York et de Washington s’opposent frontalement à la décision prise par le président Donald Trump de sortir de l’accord de Paris de 2015. Ils forment ainsi une coalition qui a pour but d’aider à résoudre les difficultés globales par des initiatives locales. En matière d’écologie comme dans bien d’autres domaines, le recouplage de l’échelon local avec l’échelon global peut atténuer les biais de la mondialisation.

 

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S’imposant à tous les domaines de l’activité humaine, la mondialisation connaît à l’évidence des excès. En plus d’un danger d’uniformisation, elle peut se traduire par un risque de dégradation du tissu local qu’elle concerne. Les excès de la mondialisation financière suffisent pour le démontrer. Cela étant, rien ne détermine par essence la mondialisation à nuire à l’échelon local dans chaque cas. Régulée avec davantage de vigueur, elle pourrait bénéficier d’une meilleure prise en compte de l’échelon local. C’est la pérennité du modèle politique et économique de nos sociétés qui est en jeu.

 

Dimitri Des Cognets

22 ans, étudiant à NEOMA Reims, ancien étudiant au lycée La Bruyère (Versailles) et co-fondateur de Up2school (www.major-prepa.com, www.business-cool.com et www.up2school.com)