Depuis le traité de Maastricht, la question de la maîtrise de la dette publique est inscrite dans les politiques européennes, avec comme critère principal une dette publique inférieure à 60 % du PIB. Aujourd’hui, la dette financière est (re)devenue une épée de Damoclès menaçant de nombreux gouvernements européens. Mais ces derniers craignent tout autant le risque social qu’enclencheraient des mesures d’austérité en Europe. Le souvenir de la crise de 2010 n’est jamais loin…
La casse sociale post-2008
La crise de la zone euro est la première vraie crise connue par la monnaie européenne. Les pays de l’Europe du Sud ont été touchés plus que les autres.
Les traités européens ne prévoyant pas une éventuelle sortie de la zone euro, des pays comme le Portugal, la Grèce, l’Espagne et l’Irlande ont dû accepter une mise sous tutelle de leur politique budgétaire en échange d’une assistance financière. Cette mise sous tutelle a été opérée par ce que l’on appelle la troïka : le trio constitué par la Commission européenne, la BCE et le FMI. Intéressons-nous de plus près à certains de ces pays.
La Grèce : le pays le plus gravement atteint
À la suite de la crise financière de 2008, la Grèce révèle un déficit budgétaire bien supérieur à ce qui était déclaré. Pour sortir de la crise, la Grèce, au bord de la faillite et sous la pression de l’UE et du FMI, a dû prendre des mesures qui ont fait plonger son économie de 30 %, fait inédit dans son histoire.
De grosses coupes budgétaires ont dû être faites, avec de grosses conséquences sociales. Le chômage explose, les aides sociales et les indemnités de retraite sont réduites… La Grèce entre alors dans ce cercle vicieux, où aucune solution possible ne semble crédible, où tout investissement disparaît. 15 ans plus tard, si la situation s’est améliorée, la Grèce n’a pas retrouvé son niveau d’avant 2007.
L’Espagne
La faillite de nombreux établissements bancaires impose une austérité qui fait exploser le chômage. Celui des jeunes atteint même 50 %. Du jamais vu.
La France et le Royaume-Uni : des pays à l’économie un peu plus solide
Ces pays sont forcés de mettre en place des plans de rigueur. Celui du gouvernement Fillon, assez efficace, lui coûtera cependant cher politiquement lors des élections de 2012 avec la victoire de la gauche.
Au Royaume-Uni, qui a eu l’avantage d’avoir sa propre monnaie et de pouvoir absorber les chocs un peu plus facilement, des coupes budgétaires sont menées par le gouvernement. Celles-ci ne sont pas très brutales. Le gouvernement travailliste de Gordon Brown fait en effet de son mieux pour éviter une crise sociale dévastatrice.
Par exemple, le secteur de la santé est épargné. Mais les conséquences se font progressivement ressentir dans le temps, avec des services publics en très mauvais état, à l’image du NHS ou du système des retraites. Au moment où le redressement des comptes publics s’amorçait est arrivée la crise de la Covid, quasiment au même moment que le début opérationnel du Brexit…
L’Italie : un pays un peu à part
La dette accumulée lors des années 1980 a servi d’énorme amplificateur de la crise, ce à quoi s’est ajoutée l’instabilité gouvernementale. Le remboursement de sa dette est jusqu’à aujourd’hui un lourd fardeau pour le pays, l’empêchant d’avoir une vraie relance par l’investissement, occupé comme il est à rembourser ses créanciers.
Le bilan de cette austérité
Avec du recul, il apparaît que les politiques d’austérité en Europe ont été tellement brutales qu’elles n’ont pas eu l’effet escompté. La dépression et/ou la récession qui s’en sont induites ont été plus fortes que prévu et les recettes apportées par ces plans de rigueur n’étaient pas suffisantes pour contrebalancer les pertes. Le cercle vicieux était trop ancré.
En niant l’austérité monétaire en marche au sein de la zone euro, le FMI proposait alors d’y additionner une austérité budgétaire. C’est-à-dire un double étau récessif qui a provoqué les résultats évoqués plus haut.
Le patron du FMI, Olivier Blanchard, a lui-même fait son mea-culpa, assumant que ces plans de rigueur très rigides ont principalement aggravé la situation.
Par ailleurs, le rôle de la BCE change complètement suite à cette crise. Elle devient une FED, à l’américaine, c’est-à-dire qu’elle devient le prêteur en dernier ressort. Cela n’avait pourtant rien d’une évidence à l’époque, car la BCE était plutôt pensée comme une banque centrale allemande qu’américaine. L’histoire montrera au cours des dix années qui suivent que ce changement de paradigme a participé à sauver l’euro d’une éventuelle dislocation.
Quelles leçons ?
En Europe, plusieurs enseignements ont été tirés. On a pu le voir durant la crise de la Covid-19. L’accord de l’Allemagne pour la mutualisation des dettes européennes était en soi une révolution. Les règles budgétaires européennes ont été provisoirement suspendues pour permettre aux pays de venir en aide aux entreprises et aux ménages. C’est le fameux « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron. Le risque étant surtout la tentation de vouloir continuer à dépenser énormément une fois la crise estompée.
Un autre point important a été relativement corrigé : la rapidité de la réponse. En effet, il avait fallu un an et demi pour décider ensemble de la mise en place concrète d’un fonds de solidarité financière et économique pour la Grèce, ce qui a laissé beaucoup de temps à la crise pour s’aggraver d’elle-même. La rapidité d’une décision est devenue une priorité en cas de crise grave. On a pu le voir lors de la crise de la Covid et encore plus avec la guerre en Ukraine, lorsque les Européens sont assez rapidement parvenus à une réponse commune à l’agression russe.
Le retour de l’austérité en Europe
Après un certain laxisme budgétaire lors de la crise Covid en Europe, nombreux sont les pays qui, depuis quelques mois, tentent de mettre en place des plans de redressement budgétaire et d’assainissement. C’est le grand retour de l’austérité en Europe.
Pourtant, la croissance européenne est stagnante. L’inflation a certes diminué, mais après avoir fait des ravages, et le retour de Donald Trump ne présage rien de bon pour la balance commerciale de l’UE. Le moment choisi par les membres de l’UE pour resserrer les règles budgétaires ne semble donc pas être le meilleur. Mais la vérité est qu’il n’y a jamais de bon moment pour des plans d’austérité…
Pour compenser cette rigueur, l’UE mise sur son plan de relance et d’investissement pour améliorer la situation budgétaire sans retomber dans le cercle vicieux de l’assèchement monétaire et du retour du chômage. Quoi qu’il en soit, cette rigueur budgétaire n’a rien à voir en ampleur avec celle des années 2010.
Surtout, la situation est très différente selon les pays. L’Espagne et le Portugal n’ont par exemple pas prévu de vrai resserrement budgétaire. Alors qu’en France, le budget est devenu le sujet politique numéro un pour les gouvernements Barnier et Bayrou, qui n’hésitent pas à parler de vraie période d’austérité. En Allemagne, c’est aussi une cure de rigueur qui est privilégiée, non pas pour respecter les règles européennes (les Allemands sont bien placés en matière de déficit structurel), mais pour respecter celles de la Constitution allemande, qui impose que ce déficit structurel ne dépasse pas 0,35 % hors période de crise. En comparaison, le plafond de l’UE est de 3 %…
Conclusion
À partir de 2008, les dettes publiques européennes explosent. En 2010, des plans d’austérité se sont développés un peu partout en Europe. Ils étaient conçus dans l’idée de diminuer les déficits publics, d’alléger la dette et de relancer la croissance. Mais ces politiques ont souvent été des échecs, surtout au niveau de la croissance qui stagne et des inégalités qui explosent. Les conséquences sociales se sont longtemps fait ressentir et l’austérité en Europe est aujourd’hui un traumatisme qui revient dès lors que l’on parle de rigueur.
Les Européens ont depuis tenté de corriger les erreurs commises, tant au niveau du paradigme économique que sur la méthode utilisée. Sur ces points, la relance post-Covid a empêché une paralysie de la croissance, comme ce fut le cas en 2010. La réactivité de l’Europe a, elle aussi, été grandement améliorée.
Aujourd’hui, un nouveau vent de rigueur budgétaire souffle sur l’Europe. La droite conservatrice appelle un peu partout à un resserrement budgétaire, certains prenant même comme inspiration Javier Milei ou Elon Musk.
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